Navigation fluviale : LE SECOND SOUFFLE

Avec la mise en service des bateaux neufs, le désenclavement du Nord du Mali prend un nouveau visage

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Le coup de sirène tire promeneurs et futurs voyageurs de leur torpeur. Nous sommes le vendredi 13 novembre dernier. Il est 11 heures. Le nouveau bateau de la COMANAV, le « Modibo Kéita » appareille pour quitter le port fluvial de Mopti. Le quai grouillant de monde quelques minutes auparavant se vide quasi instantanément. Sous l’œil vigilant des contrôleurs et des bagagistes, la soixantaine de passagers et les membres de l’équipage montent à bord. « Nous faisons constamment le plein depuis la mise en exploitation », déclare sans chercher à cacher sa fierté, Aboubacrine A. Maïga, chef du service exploitation de la Compagnie. Les sièges revêtus de cuir marron offrent un réel confort de voyage aux clients. Qui se laissent bercer par la musique africaine que diffusent deux téléviseurs à écran géant.
Samba Sangho voyage pour la première fois à bord de ce navire qu’il considère comme un bâtiment de luxe. « Rien à voir avec les anciens bateaux ! Je pense que c’est un signal fort de la part des autorités en direction des Régions du Nord. C’est confortable. Même si le coût est trop élevé (33 000 Fcfa) pour un Malien moyen, ça vaut le coup » confie ce voyageur, les yeux braqués sur le téléviseur. « La navigation fluviale est une chance pour le Nord », intervient abruptement son voisin qui émerge d’un court somme favorisé par l’air conditionné de la cabine. L’homme avance deux arguments pour étayer son affirmation. Le premier est la sécurité. Le second, le confort et la rapidité du voyage. « En temps normal, les touristes rempliraient ce bateau. Mais la crise a perturbé la donne. Les visiteurs étrangers ne viennent plus », regrette Hamadoun, enseignant du Secondaire.
Le bateau à faible tirant est ultra moderne. Le commissaire à bord, Oumar Traoré, organise la visite guidée. Tout heureux, il indique que le navire en est à son neuvième voyage. Nous commençons le tour des lieux par la cabine supérieure qui dispose de places assises. Tout à côté, se trouve la cabine inférieure qui propose quatre cabines de luxe. Ces dernières sont toutes occupées et offrent un haut niveau de confort. Chaque chambre est en effet équipée de toilettes, d’un téléviseur et d’un réfrigérateur. Toujours sous la conduite du commissaire, nous accédons à la cabine de pilotage.
UN ÂGE MOYEN DE 40 ANS. Deux pilotes se relaient au gouvernail. Le tableau de bord est d’une complexité impressionnante et indique qu’avec le « Modibo Kéita », la navigation fluviale malienne est entrée dans une autre ère. « Ici, confirme notre guide, nous avons sous les yeux toutes les informations dont nous avons besoin. Par exemple, vous constaterez que là où nous nous trouvons le fleuve n’a que cinq mètres de profondeur. Nous avons également des informations précises sur notre vitesse et un GPS nous signale les obstacles sur notre itinéraire ».
Daouda Moussa, le seul mécanicien formé en Chine pour la maintenance du bateau, nous indique les fonctions remplies par le radar. Lancé sur le fleuve, le bateau propulsé par deux grosses turbines dégage incontestablement une impression de puissance. Impression que confirme la taille des vagues créés par l’étrave et qui s’abattent de manière spectaculaire sur les rives. Installée au-dessus des cabines, une petite troupe de militaires fortement armés monte la garde. Même si le bateau est rarement la cible d’assaillants, il vaut mieux prévenir que guérir. « Nous avons essuyé des tirs, mais jamais enregistré des blessés ou des morts » précise la directrice générale de la Compagnie, Mme Dembélé Goundo Diallo.
La navigation fluviale, qui est en train de trouver son second souffle, contribue à sa manière au retour à la normale qui doit découler de la mise en oeuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation. « De sa création à nos jours, la Compagnie a toujours eu comme objectif le désenclavement intérieur et extérieur du pays au moyen des transports fluviaux. Il lui est assigné une mission de service public », explique la patronne de la COMANAV que nous avons rencontrée dans ses bureaux à Koulikoro. Mais les difficultés donnaient l’impression de se multiplier d’une campagne à l’autre et ont longtemps contrarié cette vocation affichée. L’énumération faite par notre interlocutrice rend superflus de longs commentaires. Dans les contraintes connues de tous, on retrouve la vétusté et l’obsolescence de la flotte dont l’âge moyen dépassait les 40 ans, l’ensablement continu et l’envasement du fleuve, l’insuffisance des pluies et des crues, l’insuffisance de balisage du fleuve, l’augmentation continue du prix des pièces de rechange (quand celles-ci étaient disponibles) et l’insécurité dans le Nord du pays.
7 000 PASSAGERS. Parmi les maux recensés, l’état du fleuve Niger préoccupe au plus haut niveau de l’Etat. A la tribune de la COP 21 qui se tient à Paris, le président de la République a souligné l’urgence de sauver ce qui constitue pour notre pays un cordon ombilical irremplaçable. « Voyager sur Niger est devenu une gageure, a déploré le chef de l’Etat. Or, le fleuve contribue fortement au désenclavement du Nord de notre pays ». Ibrahim Boubacar Keïta n’a pas hésité à lancer un avertissement très fort. « Les fleuves meurent aussi », a-t-il dit en insistant sur la nécessité d’éviter que le Niger ne connaisse le même sort que le lac Tchad. Celui de se rétrécir comme une peau de chagrin.
L’un des moments les plus spectaculaires de notre voyage est la traversée du lac Débo, le plus grand de notre pays, situé dans le delta central du Niger, entre Mopti à environ 80 kilomètres en amont et Tombouctou à 240 kilomètres en aval. Sa surface est étroitement liée aux crues (celles du Niger et du Bani), dont il constitue la zone naturelle d’expansion. Chemin faisant, le « Modibo Kéita » croise le « Sony Ali Ber » qui alimente la Région de Tombouctou en carburant. Pour cette traversée-ci, le géant transporte plus de 1000 barriques de goudron destinées au tronçon de la route Niafunké -Tombouctou via Diré. « Les travaux avancent et nous espérons tout achever dans quelques mois », nous confie un responsable de l’entreprise qui voyage lui aussi à bord du « Modibo Kéita ».
On l’oublie souvent, mais lorsque les choses se passent bien, les bateaux acheminent sur un laps de temps relativement bref, outre les passagers, d’impressionnants tonnages de marchandises diverses. « Au cours des trois dernières campagnes de navigation qui ont précédé l’actuelle, la COMANAV a transporté en moyenne par an 5 000 passagers et 7 000 tonnes de fret. Cette année, à la date du 31 octobre, avec l’apport des nouveaux bateaux, environ 7 000 passagers ont été transportés », précise Mme Dembélé.
Après 15 heures de traversée, le bateau s’amarre au quai de Koréomé, à Tombouctou. Il y passe la nuit. « Ce sont les instructions de l’Armée, explique le commissaire du bateau. Le commandant de zone ne veut pas de mouvements sur le fleuve la nuit. Nous respectons les consignes de sécurité ». Tôt le lendemain matin, le « Modibo Kéita » remonte vers Kabara en empruntant le canal creusé grâce sur financement libyen. La vieille cité de Tombouctou n’est plus qu’à une dizaine de kilomètres. Sur le trajet qui permet de rallier la ville, les FAMAs ont installé deux check-points. La mission onusienne de maintien de la paix et la force Barkhane sont également présentes avec une visibilité assez dissuasive. Sur l’artère principale de la cité, il n’est pas rare de croiser des véhicules tout terrain quasi neufs, roulant à vive allure, chargés à bloc de marchandises.
UNE ARME ET DES MUNITIONS. Aucune de ces 4X4 ne porte une immatriculation malienne. « Elles viennent tout droit de l’Algérie. Elles transportent des pâtes alimentaires, des cigarettes et des produits divers de grande consommation », explique Tahar Haïdara qui nous montre du doigt au passage l’unique taxi de la ville, stationné près du grand marché, étonnament dynamique. Mais pas un seul « toubab » en civil n’est visible dans les rues. A Tombouctou, le tourisme poursuit sa lente agonie. Faute de visiteurs étrangers. « Depuis que cette campagne a commencé, je n’ai recensé que deux touristes à bord du bateau », fait remarquer un membre de l’équipage du Modibo Kéita. Les seuls hôtels qui maintiennent la tête hors de l’eau sont ceux occupés par le personnel de la MINUSMA ou de la force française. Les autres établissements ont du mettre la clé sous la porte.
Au quartier de Sareykeyna (« petit cimetière » en songhoi), un mausolée a été superbement reconstruit à l’identique par l’UNESCO après la destruction de l’original par les djihadistes. Le monument funèbre se trouve non loin d’un camp militaire en plein chantier de rénovation. Un guide touristique, qui trompe son desoeuvrement comme il le peut, se confie : « Depuis l’éclatement de la crise, se plaint-il, notre métier a cessé d’exister. Nous passons la journée à nous tourner les pouces. Aujourd’hui, tout le monde cherche à acheter une arme dans le but de se faire inscrire auprès des mouvements armés ».
Notre interlocuteur nous décrit un phénomène qui a pris une réelle ampleur. En effet – et c’est là une conséquence déjà constatée de la signature de l’Accord de paix -, la jeunesse tombouctienne s’est mise en chasse des avantages qu’offriront aux ex combattants l’intégration ou le recrutement dans la fonction publique. « Pour pouvoir être inscrits sur la liste des bénéficiaires, il faut présenter une arme et des munitions. Histoire de prouver que l’on est effectivement un combattant », dit tout bas le guide de 27 ans. Il précise que les prix des armes de guerre (disponibles sur le marché) varient de 50 000 à 300 000 Fcfa ». « Cette foire aux armes est devenue un marché très lucratif ces temps-ci », déplore un enseignant au lycée LMAHT de Tombouctou.
Après une nuit passée à Kabara toujours sur instruction militaire, le petit bateau rebroussera chemin le lendemain après avoir embarqués de nouveaux passagers. Notre voyage s’arrête là où commence celui de nouveaux passagers du « Mobibo Keita ».

A. M. CISSÉ

source : Essor

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