Soumeylou Boubèye MAIGA: ‘‘l’aspiration au changement est intacte. Aussi, nous devons continuer notre lutte’’

Soumeylou Boubèye MAIGA, communément appelé SBM, est l’un de ces responsables qui laisseront une marque indélébile sur la vie politique nationale. Deux fois ministre de la Défense ; une fois ministre des Affaires étrangères ; directeur général de la DGSE…, l’homme est un habitué des rouages du pouvoir.

ancien ministre defense soumeylou boubeye maiga
L’ascension de ce journaliste de formation qui a également dans son escarcelle un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) de diplomatie et administration des organisations internationales repose sur une solide expérience politique.
Membre du Parti malien du travail (PMT), puis de l’ADEMA, il est l’un des piliers du combat pour le pluralisme politique au Mali. 25 ans après la Révolution du 26 Mars, SBM rappelle le contexte de l’époque, dévoile son état d’âme et dessine des perspectives pour le pays.
Pour lui, s’il y a de légitimes motifs de fierté d’avoir contribué à l’avènement du multipartisme ; il y a aussi un impératif de poursuivre la lutte, les attentes étant toujours aussi grandes. Le défi pour SBM, c’est la transmission des valeurs aux jeunes générations et de disposer d’un leadership qui nous permette de transcender les difficultés auxquelles nous sommes confrontés afin d’avoir une vision commune de la Nation.

Info-Matin : Bonjour, Monsieur le Président. Pouvez-vous nous parler de ce qu’il faut entendre par : Mouvement démocratique ; le contexte du Mouvement ; l’esprit ?
Soumeylou Boubèye MAIGA : Le Mouvement démocratique était le rassemblement de l’ensemble des entités qui se sont alliées pour l’avènement du multipartisme, du pluralisme politique perçu comme le meilleur cadre pour l’épanouissement des libertés, à savoir liberté d’association, d’organisation, de réunion, de presse. Dans cette alliance, les différentes parties n’avaient pas le même itinéraire. Il y avait des syndicalistes, des militants d’associations politiques, les militants de partis clandestins, en particulier ceux du Parti malien du travail (PMT) qui existait depuis sous l’Union soudanaise RDA et ceux du Parti malien pour la révolution et la démocratie (PMRD), constitué après le coup d’État de 1968 composé principalement de jeunes du RDA, de membres de l’Union Soudanaise RDA qui après leur libération ont continué de militer et s’y ajoutait le syndicat scolaire et universitaire. Donc, on n’avait pas le même itinéraire, mais il y avait une revendication commune qui était l’abrogation de l’article 5 de la Constitution de l’époque qui faisait du parti unique un parti constitutionnel qui était la première institution de l’État.
Le contexte de l’époque était marqué, sur l’ensemble du Continent, si je peux le dire, en tout cas, en Afrique Subsaharienne par un très grand mouvement de revendication allant dans le même sens, c’est-à-dire l’avènement de la démocratie pluraliste. À l’époque, il faut rappeler que nous étions sur la même ligne de départ que les pays comme la Côte-d’Ivoire, le Burkina Faso, le Niger, et bien d’autres pays.
Il y avait eu aussi cette fameuse conférence France-Afrique de La Baule au cours de laquelle, le Président MITTERAND avait conditionné l’aide de la France aux progrès accomplis en matière de démocratie.
C’est cet ensemble de facteurs qui constituait le contexte dans lequel le Mouvement démocratique malien s’est mis en avant.
Concernant le cas particulier de l’ADEMA que je connais le plus, son processus de création remonte à décembre 1986 quand les partis dont j’ai parlé, à savoir le Parti malien du travail, le Parti malien pour la révolution et la démocratie, le Front démocratique et patriotique malien qui était surtout en France, se sont retrouvés au Sénégal pour élaborer la Plateforme du FNDP (Front national démocratique et populaire). À l’époque, il y avait moi-même qui représentais le Parti malien du travail ; feu Mamadou Lamine TRAORE représentait le Parti malien pour la révolution et démocratie ; Bassirou DIARRA et Tidiane Badian KOUYATE représentaient le Front démocratique et populaire malien (FDPM). À la suite de cette rencontre de Dakar, la décision a été prise de donner un coup de fouet à notre lutte, de sortir progressivement de la clandestinité pour participer à des actions plus visibles. C’est ainsi qu’à l’issue de différentes rencontres (syndicats, politiques), nous avons fait une lettre ouverte, le 7 août 1990, pour demander au président de la République, l’ouverture politique, l’abrogation de l’article 5 de la Constitution… Cette lettre ouverte a eu beaucoup de succès. Elle a été publiée dans les organes de presse de l’époque, ‘’Les Échos’’ qui ont été créés par la Coopérative Jamana et puis le journal ‘’Aurore’’. Nous avions mis en place un Comité de suivi de la lettre et c’est ce comité de suivi qui a fini par aboutir à la création de l’ADEMA et du CNID, en octobre 90. À partir de là, on a eu des manifestations, cette fois-ci ouvertes. On a organisé des conférences, des marches communes ou organisées par chacune des associations, mais auxquelles les militants des différentes entités participaient.
La revendication démocratique était devenue très populaire. Elle était aussi sous-tendue par une très forte aspiration au changement, pour plus de justice sociale. C’est ce contexte qui a abouti au 26 Mars 91.

Info-Matin : Quel est l’état d’âme qui vous anime en votre qualité d’acteur de premier plan, parmi tant d’autres, 25 ans après, au-delà du devoir accompli en son temps ?
SBM : J’ai un double sentiment. Je pense que pour l’époque, nous avons fait ce que nous devrions faire. Il a fallu avoir beaucoup de conviction, beaucoup de courage, beaucoup d’engagements aussi. Je pense que nous sommes tous fiers d’avoir contribué à cette lutte, d’y avoir participé et de l’avoir dirigé, dans un contexte qui était quand même assez difficile. Il a donc fallu beaucoup de générosité et d’engagement.
Le deuxième sentiment est que la revendication démocratique est constante. On se rend compte que l’aspiration au changement est tout autant. Il faut donc persévérer pour l’avènement d’une société plus juste qui réserve les mêmes droits et les mêmes opportunités à l’ensemble de ses fils, sans condition de fortune, de naissance ; une société qui garantit à l’ensemble des citoyens, en particulier les générations les plus jeunes, un accès à un certain nombre de conditions fondamentales pour en faire des citoyens de plein droit.
Donc, j’ai le sentiment du devoir accompli, mais en même temps, du fait que la lutte continue. Les attentes sont nombreuses, il nous reste beaucoup à faire. Nous devons continuer notre lutte, corriger les déficits, les insuffisances, dans un contexte où la transmission des valeurs est devenue plus problématique. Ce, parce que la société a beaucoup changé. Nous subissons des pressions extérieures qui ne sont pas toujours de nature à favoriser une plus grande prise de conscience, la formation des jeunes. On se rend compte que la transmission des valeurs, à partir des valeurs de lutte, de goût de l’effort, de la persévérance, est devenue plus difficile à faire aujourd’hui et à consolider ; alors que c’est par elles que nous devons exister ou émerger en tant que nation.

Info-Matin : On a coutume de dire que la révolution mange ses enfants. Le 26 Mars malien a-t-il mangé ses enfants que vous êtes après tant de coups bas et de divisions en votre sein ou est-ce le 26 mars qui a été mangé par ses enfants dont certains, malheureusement, ne se sont pas montrés meilleurs gestionnaires de la chose publique que les dirigeants d’alors qu’ils ont vigoureusement et courageusement combattus ?
SBM : Je ne suis pas particulièrement partisan de l’autoflagellation. Très souvent, les choses sont sorties de leur contexte et donnent lieu à des jugements de valeur qui ne sont pas toujours fondés. En tout cas, il faut relativiser beaucoup de choses. Il faut d’abord avoir à l’esprit que ce sont des associations qui ont conduit au Mouvement démocratique. Ce n’étaient pas des partis politiques. Comme je l’ai dit, les gens avaient un itinéraire très différent. À partir l’avènement de la constitution des partis, on s’est retrouvé dans un autre contexte. Je peux vous dire que la plupart des acteurs que je connais, notre revendication maximale était l’abrogation de l’article 5 de la Constitution. Nous n’étions pas dans une logique de renversement des institutions, de faire un coup d’Etat, d’accéder au pouvoir. Mais il y avait une très forte conviction démocratique. Et puis du jour au lendemain, les choses se sont déroulées comme vous savez et on s’est retrouvé en charge de l’Etat, du pays. Avec un nouveau type de contradictions pour lesquelles personne n’avait l’expérience, le vécu nécessaire ; mais je pense que globalement, nous nous en sommes plutôt bien sortis.
Nous avons des problèmes quasiment universels. Le pays a connu des transformations fondamentales, mais il est aussi vrai qu’il y a encore beaucoup d’efforts à faire pour avoir toujours des hommes et des femmes de grande qualité capables de diriger le pays, imprégnés d’un grand sentiment de patriotisme, d’un grand engagement pour l’intérêt général ; dans un contexte social marqué par l’opportunisme, le clientélisme et beaucoup d’autres valeurs qui sont plus ou moins négatives.
C’est vrai, souvent nous sommes dans un contexte social ou il y a beaucoup de jugement à l’emporte-pièce. J’ai souvent entendu parler des milliardaires de la démocratie ; mais personne n’a jamais pu en publier la liste, même pas l’ombre de la liste. Des moments on a dit, ils sont 20, 25, 30. Il serait intéressant d’avoir la liste de ces fameux militants démocratiques qui seraient devenus brusquement milliardaires, et frauduleusement, parce qu’on peut être milliardaire en travaillant. Donc, moi je prends du recul par rapport à certains jugements. C’est vrai qu’actuellement, on se rend compte que les attentes sont toujours grandes dans le pays concernant l’accès à des choses fondamentales comme, la santé, l’école, l’emploi, l’eau… Toutes choses qui contribuent à consolider la citoyenneté. Nous avons encore beaucoup d’efforts à faire. Il est évident que nous traversons une période où il y a une vraie crise identitaire, ce n’est pas propre qu’au Mali, y compris dans la relation avec la politique, parce qu’aujourd’hui l’engagement politique ne se construit plus de la même façon qu’il y a 10, 15, 20 ans. Tout cela, c’est autant de défis que les plus âgés doivent relever, de manière à pouvoir préserver une sorte de transmission des valeurs sans laquelle nous n’aurons pas un bon héritage. C’est un vrai problème, mais le plus important est que nous puissions garder notre capacité à construire collectivement une société dans laquelle il y a de la justice sociale, un État impartial, équidistant des intérêts particuliers, un traitement égal pour l’ensemble des citoyens, qui permette à chaque citoyen, par son mérite, d’avoir une promotion sociale. Il s’agit là des valeurs idéales sur lesquelles nous nous basons, mais le monde est fait de contradictions, sinon nous ne serions pas là. Et toutes les valeurs négatives que nous relevons ne sont pas propres au Mali seulement et ne sont pas véhiculées par les démocrates, les militants, les patriotes. Précisément, c’est la lutte contre ces valeurs qui continue de fonder l’engagement des uns et des autres partout dans le monde. Maintenant, c’est notre capacité à avoir un leadership qui nous permette de transcender ces situations et de conduire le pays vers ce à quoi on aspire tous, c’est-à-dire plus de justice, de prospérité pour tous.

Info-Matin : Mais après les événements de 2012 et la nouvelle donne sécuritaire et terroriste, n’est-il pas temps pour nous au Mali de dépasser ce vieux clivage qui date du 26 Mars pour regarder désormais dans la même direction et pouvoir ainsi aller de l’avant en matière de développement socioéconomique de notre pays ?
SBM : Je pense d’abord que de toute façon les clivages d’avant mars 91 n’existent plus pour ainsi dire dans la mesure où aujourd’hui le pluralisme politique ne pose plus problème. Malgré tous les défauts possibles, tout le monde est d’accord sur la nécessité d’avoir un contexte démocratique et pluraliste. La deuxième chose est que nous sommes un pays qui a encaissé beaucoup de crises, une société qui a encaissé beaucoup de crises et j’ai toujours considéré que les élections de 2013 nous donnent une opportunité pour reconstruire le pays sur des bases nouvelles, approfondir le projet démocratique qui est d’abord avoir un projet de responsabilité, un projet de proximité avec les citoyens dont les leaders devraient être les porte-parole, un projet d’équité, y compris d’équité territoriale. Je suis toujours dans cet esprit en considérant que le score élevé dont le président a bénéficié lui donne non seulement un mandant, mais surtout la mission d’œuvrer à créer une synergie d’efforts pour reconstruire le pays, pour que nous ayons une vision commune de la nation aussi. Parce que malheureusement, à cause de plusieurs différences de générations, d’itinéraires, on se rend compte que c’est une vision qui reste à construire, à consolider. Je partage l’idée que, tout en préservant le pluralisme, nous devons nous entendre sur des valeurs communes, parce que tant qu’il n’y aura pas ce corpus de valeurs communes, il sera difficile de rassembler les gens, de les amener à distinguer ce qui est essentiel et ce qui est accessoire, préserver le pays contre l’opportunisme, le clientélisme et tout ce qui va avec. Nous devons avoir un leadership qui puisse garantir ce socle de valeurs communes dans la manière dont le pays est géré.

Info-Matin : Quel est votre mot de la fin ?
SBM : D’abord, je pense que nous devons tous être fiers d’avoir, à un niveau ou un autre, contribué à l’avènement de la démocratie dans notre pays, à sa consolidation. Parce que dans notre itinéraire, tout le monde l’a vu, qu’il y a des forces qui ont contribué à l’avènement de la démocratie, il y a d’autres qui ont contribué à sa consolidation et que sans l’apport des uns et des autres, il y a eu quand même des moments où nous avons traversé des contradictions qui étaient assez importantes et qui pouvaient nous ramener totalement en arrière.
Deuxièmement, la vie est un combat. Il ne faut pas s’arrêter devant les difficultés, il ne faut pas s’arrêter devant les déchirures. Il peut y avoir des déceptions, quelques fois de l’amertume même ; mais nous devons tirer du chaos actuel assez d’énergie et de force de conviction pour essayer de reconstruire. Maintenant, le principal défi que nous avons, c’est comment transmettre, aux jeunes générations ou à l’ensemble du corps social, les valeurs fondatrices qui puissent préserver le pays d’un certain nombre de dérives. Mais ça, c’est dans un contexte où on a une crise scolaire et universitaire qui perdure, depuis un quart de siècle. Or, l’école est quand même le principal vecteur de transmission des valeurs avec la famille bien sûr. Je pense que le grand défi que nous avons, c’est un défi de leadership. Nous devons essayer d’avoir un leadership qui soit à même de bien tenir le pays, de permettre qu’on préserve les valeurs sur lesquelles le cortex politique et social dans lequel nous sommes soit préservé dans ce qu’il a de fondamental et travailler à unir le pays, faire en sorte que nous ayons le sentiment d’avoir un destin commun.

Réalisé par Bertin DAKOUO

 

Source: info-matin

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