LETTRE AU PRÉSIDENT (4) : Monsieur le Président,

Votre Excellence souffrira que je prenne une fois de plus la plume pour attirer son attention sur les chantiers auxquels l’énergie réformatrice et refondatrice de l’action étatique devrait se consacrer. Il y a, avant tout, l’énormissime projet de refondation de la malianité, prioritaire sur tout le reste. Si vous ne transformez pas la nature corrompue et corruptible du Malien, si vous n’imposez pas un code de conduite et de citoyenneté qui s’appliquera sans concession sur la totalité de notre territoire, alors vous n’arriverez qu’à de bien maigres résultats dans l’œuvre de reconstruction de la nation ! Tout part de notre mentalité, vous le savez. C’est par elle que la corruption s’inocule et s’insinue sournoisement en chacun de nous. La corruption, cette gangrène tueuse qui s’empare de tout, qui sait transformer, par la corrosion, les natures les plus coriaces ! C’est par elle que vous auriez dû commencer votre combat pour redresser notre pays. Soignez la mentalité du Malien et vous irez au bout de tous vos combats.

 C’est par la mentalité qu’arrivent les coups les plus dévastateurs. Parce que, Monsieur le Président, nous sommes prêts à tout trahir pour une poignée de jetons ou même pour de simples promesses. La religion nous transforme en pantins et en viles créatures en nous poussant à tourner le dos à notre Histoire, à rejeter et salir l’héritage légué par nos ancêtres. En un mot, nous acceptons trop facilement de couper le fil qui nous relie à ce que nous étions hier et qui fonde, en réalité, notre humanité. C’est d’autant plus grave que la plupart des dirigeants des mouvements jihadistes qui sévissent aujourd’hui chez nous sont téléguidés par des esprits extérieurs à l’Afrique. Pourquoi donc sommes-nous prêts à nous trahir si facilement, les uns les autres ? Parce que nous manquons de projet fédérateur fondé sur l’appartenance à une matrice commune.

Cette matrice commune, le Mali ne vaut plus grand-chose pour la plupart d’entre nous. Aussi longtemps que notre aptitude à troquer notre patrie contre des projets qui ne profitent qu’à nous seuls, aussi longtemps que nous n’agirons pas en commun pour édifier notre pays, les actions que vous voulez entreprendre et qui procèdent, somme toute, de bonnes et judicieuses intentions, ne mèneront qu’à une impasse. Attaquez-vous donc à la mentalité pour infléchir la mauvaise dynamique de la corruption et de la fraude. Sachez donc, Monsieur, qu’il vous sera difficile d’émarger dans la case du registre des succès, si vous n’arrivez pas à mobiliser les Maliens comme un Peuple ne visant qu’un But et porté par une Foi. Bâtissez-nous une identité nationale ! Faites renaître l’amour de la patrie dans nos cœurs ! Plantez les racines du patriotisme et, pourquoi pas du nationalisme dans les esprits ! Redonnez-nous notre fierté d’antan perdue dans les dédales de l’incivisme et de l’égoïsme ardents qui faussent tout le jeu entrepris pour le développement de notre nation.

Monsieur, un autre chantier et non des moindres, concerne les missions que notre peuple, à travers sa Charte de la Transition, vous a confiées. Vous savez déjà mon avis sur cette question. Vous savez aussi que j’attends humblement de vous d’accomplir, avec honneur et dignité, lesdites missions sans transiger sur votre obligation de vous emménager une grande et honorable porte de sortie. En un mot, je vous suggère ici, Monsieur, de respecter vos engagements pris devant le Peuple et le Monde. Vous vous êtes engagé à respecter des délais, à organiser des élections et à transmettre le pouvoir à ceux que le Peuple aura souverainement choisis comme ses dirigeants et ses représentants. Je sais que mes mots sonnent tels que des discours dissonants, pagayant à contre-courant de l’ambiance générale. Mais, moi, je ne suis ni un conseiller technique, ni un griot affilié par un devoir de louanges démesurés.

Je suis, bien au contraire, mû par le devoir échu à tout citoyen engagé pour la cause nationale et, à ce titre, je ne vous cacherai jamais la vérité. Quand bien même vous ne la partagez pas ! Prenez, parfois, le temps d’explorer votre intériorité et vous y découvrirez ce qu’aucun proche ne sera capable de vous dire. La vérité est tapie en chacun de nous. Il suffit d’allumer ses phares intérieurs pour la voir, éclatante, splendide. Mais ces phares ne s’allumeront jamais si vous vous contentez du petit halo de lumière qu’entretiennent, autour de vous, vos spécialistes en conditionnement et en caresse douce dans le sens des poils.

Monsieur le Président, je crois que vous avez en vous quelque chose de Sankara. Laissez-le s’exprimer avec l’audace que cela requiert. Sortez du piège du populisme dans lequel vous vous engoncez peut-être sans le vouloir. Faites les choses en votre âme et conscience. C’est ce qui prête l’immortalité aux grands hommes ; c’est ce qui fonde la grandeur de Sankara, de Lumumba, de Mandela et de tant d’autres qui ont préféré l’efficacité à la gloire. Mais ces grands hommes se reconnaissent à leur inclination pour leur fidélité aux engagements qu’ils ont pris. Ils ne se sont dédits sur aucune promesse ! Ils sont restés fidèles à eux-mêmes en décidant de respecter leur peuple jusqu’au bout. Restez loyal au peuple ; ayez des principes justes et loyaux et tenez-vous-y. C’est cela qui vous ouvrira les portes de la grandeur. C’est cela qui guidera vos pas sur les marches du Panthéon. Penchez-vous donc vers le portait sankariste ; fuyez comme la peste le modèle du bourreau qui a ensanglanté le destin de Sankara et de tant d’autres !

Monsieur le Président, soyez fidèle à votre parole, vous respecterez ainsi votre peuple qui vous le rendra de la plus belle des manières. Le peuple et le monde vous observent. Faites en sorte que le respect, la considération, la reconnaissance soient au bout de votre action. Refusez, éconduisez les sirènes chantantes qui ne manqueront pas de siffler et persifler à votre oreille la chanson des traîtres qui vous couvrira de déshonneur après vous avoir fait danser pendant des années.

Tiécoro Sangaré

Source: Les Échos- Mali

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