La Transition, le diable et les détails

À une annus horribilis succède une autre qui touche bientôt à sa fin calendaire sans qu’un point lumineux ne scintille au milieu du paysage sombre qui se présente.

Certes, une bouffée d’optimisme était née à la faveur du renversement de régime du Président Ibrahim Boubacar KEITA plongeant ses racines dans cette déclaration balsamique des auteurs du coup d’État, dans la nuit du 18 au 19 août 2020 : ‘’Nous ne tenons pas au pouvoir, mais nous tenons à la stabilité du pays qui nous permettra d’organiser dans des délais raisonnables consentis des élections générales pour permettre au Mali de se doter d’institutions fortes capables de gérer au mieux notre quotidien et restaurer la confiance entre les gouvernants et les gouvernés’’.
Mais, s’il serait peut-être abusif de dire que l’espoir suscité a cédé le pas au cauchemar, il n’en demeure pas moins que le désappointement se fait de plus en plus sentir, autant au sein de la classe politique que de la société civile quant à la conduite de la Transition et des actes posés par elle (si ce n’est par le Comité National pour le Salut du Peuple qui semble toujours détenir la réalité du pouvoir).
Dans le registre des actes qui alimentent la polémique, il est loisible de citer celle-ci du Conseil des ministres du mercredi 25 novembre 2020, qui, au titre du ministère de l’Administration territoriale et de la décentralisation, a procédé aux nominations de 17 gouverneurs, dont 11 sont des militaires et 1 Policier (2 généraux, 1 Commissaire divisionnaire de Police), contre seulement 5 membres du corps préfectoral et 1 professeur d’enseignement secondaire égaré dans la biosphère administrative.
À ce chiffre, il faut ajouter 1 Colonel et 1 Commandant qui sont également nommés au ministère de la Réconciliation nationale. Ce qui porte le nombre de porteurs d’uniforme à 13 au total.
Entre cette avalanche de nominations de militaires à des postes civils et la promesse tenue aux Maliens, dans la nuit du putsch, il y a un hiatus ahurissant. ‘’Nous ne tenons pas au pouvoir’’, mais nous nous infiltrons dans tous les interstices du pouvoir. ‘’ Nous tenons (…) à restaurer la confiance entre les gouvernants et les gouvernés’’, mais nous en faisons un découpage en règle par des actes attentatoires aux promesses qui se transforment en baudruches qui éclatent au premier coup de vent. Et le peuple réalise pantois qu’on ne faisait qu’amuser le tapis.
Dans ces conditions ubuesques, difficile de résister à la tentation d’une herméneutique de certains actes posés.
D’abord, il y a le nombre de colonels promus gouverneurs qui laisse dangereusement à croire à l’instauration d’un régime des colonels ouvrant grandement la porte dérobée d’un retour au galop du copinage. Une expression ‘’new-look’’ de ‘’ma famille d’abord’’ qui se décline en ‘’mes compagnons d’abord’’ ? C’est croire que les coquins nous ont tendu une embuscade.
Ensuite, l’on ne peut détourner les yeux d’une caporalisation progressive et inexorable de toutes les sphères de l’administration publique. Il ne s’agit là ni d’une incantation ni d’une prédiction ; mais d’un constat à partir duquel par une emprise sur l’administration (en l’occurrence le ministère de l’Administration territoriale et de la décentralisation, la DGE étant un patrimoine), il serait illusoire de croire que le kaki se contentera de dérouler le tapis rouge au tout venant à l’issue de l’élection présidentielle. Cette intrusion massive dans l’univers administratif pourrait être un boulevard pour la nomination du prochain Président de la République. D’ailleurs, ici comme ailleurs sur le Continent, les transmissions de pouvoir, après une transition (ou même pas), reposent généralement sur un deal. Comprenne qui pourra !
Par ailleurs, comme le diable a pris ses quartiers dans les détails, il faut bien plonger dans l’infiniment petit. Aussi, le détricotage de l’éphémère confiance entre les gouvernés et les gouvernants s’accélère, en raison de précédents franchement moches. Dans cet ordre d’idée, le peuple groggy par l’enchaînement des événements a eu droit à une polygamie constitutionnelle où une Charte de Transition retoquée adoptée par une assemblée à la légitimité douteuse supplante la Loi fondamentale. Blasé par cette piperie, il recevra par la suite un uppercut avec un Collège de désignation du Président et du Vice-Président de la Transition coiffé au poteau. Le ‘’washing’’ ne s’arrête pas là, puisque par décret n°2020-0143/PT-RM du 9 novembre 2020 fixant la clé de répartition du Conseil National de Transition, il est attribué 22 représentants aux Forces de défense et de sécurité. Cerise sur le gâteau des bidasses, le ballon d’essai lancé au sein de l’opinion laisse croire que la présidence du CNT est taillée à la mesure du colonel Malick DIAW, le dernier des 5 membres du CNSP à trépigner d’impatience pour un redéploiement stratégique.
In fine, avec ces détails des petits calculs tactiques où se cache le diable, on ne peut s’empêcher de voir un avenir assiégé d’incertitudes. Le ‘’Mali kura’’ sera-t-il un mirage, plus on s’en approche, plus il s’éloigne ?

PAR BERTIN DAKOUO

Source : INFO-MATIN

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