« J’espère que 2017 sera une année de prise de conscience »

Pour l’ancien président malien de transition (2012-2013), Diancounda Traoré, le décollage économique du continent reste lié au redémarrage des échanges commerciaux intra-africain actuellement au point mort. L’ancien Chef d’Etat livre à La Ttribune Afrique son diagnostic des principaux défis du continent en 2017. Interview.

dioncounda traore ancien president malien

LTA : L’année 2017 sera marquée par un certain nombre d’élections présidentielles en Afrique. Pensez-vous que cela pourrait contribuer à l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante continentale ?

Diancounda Traoré : Vous savez les élections sont toujours censées favoriser l’émergence d’une nouvelle classe, parce que lorsque l’on arrive au pouvoir et qu’on l’exerce pendant un certain temps, il y’a forcément beaucoup de critiques, des gens mécontents, mais tout le monde espère que le changement éventuel va apporter une amélioration. Donc, je pense qu’effectivement cela peut amener l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante, peut-être plus performante.

Quelles seraient, selon vous, les conditions de l’émergence de cette nouvelle classe de dirigeant africains ?

Pour que cette nouvelle classe émerge, il faut que l’on s’interroge de plus en plus sur notre histoire récente et que l’on se pose la question de savoir pourquoi l’Afrique a l’air de stagner et de piétiner. De manière à comprendre que probablement l’une des raisons principales reste la gouvernance. Evidemment il y’a nécessité de voir émerger de nouveaux dirigeants qui soient à même d’impulser une autre façon de gérer les choses en Afrique, sortir des sentiers battus et des situations que l’on a malheureusement connues depuis nos indépendances. Tout en essayant de faire preuve de courage, de créativité, et d’imagination pour d’abords analyser froidement les raisons qui font que cet Etat de fait existe pour ensuite impulser les réformes et les changements qu’il faut amener, notamment dans le cadre de la lutte d’un certain nombre de fléaux, comme la corruption par exemple. Je pense effectivement qu’il faudra des hommes courageux qui croient toujours dans un certain nombre de valeurs et qui sont engagés dans la mise en œuvre de ses mêmes valeurs.

Au-delà du renouvellement potentiel des dirigeants africains, quelles seraient, à votre sens, les priorités que ces derniers doivent mettre en tête de leur agenda pour opérer un changement de paradigme au niveau de la gouvernance dans leurs pays ?

Il y aura probablement un changement dans la perception collective de cet état de fait, vu qu’il faut auparavant en avoir conscience, mais il y’a des domaines où il va falloir faire très attention. C’est par exemple le domaine de l’éducation, qui va de travers complétement. Vous savez les hommes ça se forge depuis le berceau, la famille, l’école, l’université et puis la vie. Il faut prendre les gens en main assez rapidement, pour que l’on puisse voir arriver des hommes patients et capables de conduire les choses à bien.

L’année écoulée a été marquée par un contexte conjoncturel difficile, dû notamment à des cours de pétrole historiquement bas qui ont lourdement impacté les pays africains producteurs. Que peuvent faire ces pays pour s’émanciper de cette dépendance ?

Le pétrole n’est pas une malédiction, ça ne l’est que si les producteurs de pétrole en font une malédiction. J’estime plutôt que le pétrole est une manne du ciel, mais la façon dont les choses sont organisées. Je crois que ce qu’il faudrait, c’est que nous fassions en sorte que cette ressource ne serve pas uniquement à satisfaire une petite partie, mais que d’abord elle nous profite à nous. C’est justement ce que beaucoup ont oublié, parce que les quelques dollars qui arrivaient permettaient d’améliorer un peu, une vie qui était misérable. Ce qui donnait l’impression que tout allait bien, alors que pas du tout ! Nous sommes spoliés, vu que ce pétrole profite beaucoup plus aux autres qu’à nous-mêmes et que ce sont les plus puissants et que nous les rendons encore plus puissants. Ce qui explique que lorsque ces derniers se sentent « un peu mal », la réduction du prix du baril les ménage, alors que c’est une source de problèmes pour les pays producteurs, qui n’ont jamais pensé à une alternative. A mon avis, il est nécessaire de se battre, d’accepter le combat et ne plus faire que subir.

Quels sont les prérequis d’une diversification réussie des économies africaines et pour quel modèle de développement ?

Justement la diversification peut partir de ce combat. N’oublions pas que les pays producteurs de matières premières mettent carrément tous leurs œufs dans le même panier, là réside le problème. Il est impératif de diversifier nos économies et de s’engager résolument dans la coopération Sud-Sud, dans laquelle chacun apportera son expertise et ses compétences. Nous n’avons pas les mêmes excellences et expertises. Nous ne détenons pas non plus les mêmes ressources, ce qui représente un atout pour la diversification de nos économies. Tout le défi est de mettre tout cela ensemble, de manière à pouvoir être à l’abri de ce genre de phénomènes

Quels sont, selon vous, les secteurs qui devraient connaître une inflexion décisive durant l’année à venir sur le continent ?

Tous les secteurs ! Nous avons des potentialités énormes dans tous les domaines, dans le secteur minier, agricole, voire même industriel. Il est possible de dépendre de moins en moins de ce qui se passe à l’Ouest.

Le secteur des télécoms est l’un des plus florissants d’Afrique et investit même la finance avec le M-banking. Faut-il y voir une opportunité pour une plus vaste inclusion financière sur le continent ou plutôt un risque de concentration dangereux ?

Je dirais oui et non. C’est une opportunité, qui effectivement permet de simplifier l’accès aux services financiers. Le faible taux de bancarisation a depuis toujours tiré les économies africaines vers le bas, les services d’argent mobiles ont pu y remédier et à moindre coûts. Il n’empêche qu’il y’a des risques, dans la mesure où tout le monde n’est pas honnête et que certains pourraient s’en servir pour asservir davantage les plus faibles. Une absence totale de contrôle pourrait conduire à long termes à jouer sur les mentalités pour déboucher sur un formatage des mentalités, des générations à venir.

La technologie de l’information et de la communication et son corollaire lié à l’économie collaborative est en passe de bouleverser la face du continent. L’Afrique doit-elle croire à ses chances d’opérer un saut de grenouille technologique ou Leapfrog ?

Le Leapfrog est avant tout un instrument, dans tout le monde peut se servir. Chaque pays y a recours en fonction de ses intérêts. Tant que les gouvernements ont conscience de cet impératif d’adapter cet instrument en fonction de leurs propres spécificités, Le leapfrog est un atout à faire jouer. Il n’empêche que ce formidable développement de la communication, l’information… n’a pas changé beaucoup de choses sur le terrain. Personnellement, je ne le crois pas ! Au contraire, il y’a eu des déviances, à mon niveau, les seules choses auxquels j’assiste c’est beaucoup d’arnaque, de délation, de calomnie…, ou encore la diffusion de fausses vérités, c’est dangereux. C’est pour ça qu’il faut prévoir une régulation sérieuse pour éviter de perdre le contrôle de cet instrument.

L’intégration économique continentale, malgré quelques avancées notables, est encore en dessous des espérances. L’année 2017 peut-elle être décisive dans ce sens ?

J’en suis sûr, il n’y aura peut-être pas une vraie intégration. Mais il y’aura un début ! C’est un processus qui va prendre un peu de temps. L’Afrique n’a pas le choix, il faut qu’elle s’y mette au plus tôt. Je reste convaincu que nos Etats tels qu’ils sont, c’est de la poudre aux yeux ! Aucun d’entre ces gouvernements, ne peut se développer en solo de façon durable. Vous savez, l’on nous parle de taux de croissance de 6 ou 7%, voire à deux chiffres, alors que cela ne veut rien dire. Je ne le dirais jamais assez, il faut se méfier de ce genre de mode de calcul. D’ailleurs, le sentiment de pauvreté est loin d’être absolu, il reste relatif. Il ne faut pas se laisser tromper par ce genre de calcul. Le taux de croissance est un indicateur, par rapport à soi-même et non comparé aux autres économies. Il faut absolument que l’on fasse attention à ce genre d’information qui nous sont assénées justement pour nous tromper et nous donner l’illusion que nous faisons du surplace, voire de se développer, alors qu’en réalité nous sommes en train de régresser. Il est nécessaire que les gouvernants africains commencent à résonner sainement.

Quelles sont les actions à mener d’urgence pour promouvoir cette intégration ?

Il faut aller au-delà de ce qui a été essayé jusqu’à présent. Il y’a des structures sous régionales qui ont été créées, avec des chartes formidables. Mais dans l’application, qu’en est-il ? Rien de tout cela n’est appliqué sur le terrain, il n’y a pas de réel circulation de biens entre les pays africains. Chacun continue à vouloir rester enfermé dans sa bulle, alors qu’il est prouvé que rien de tout cela ne marche. D’abord, il faut identifier les étapes prioritaires, y aller franchement et s’appliquer à mettre en œuvre toutes les décisions prises en amont. L’objectif final est de créer un marché plus grand, qui permettra au continent de prendre du poids économique et s’affermir face aux autres économies.

L’Afrique est le continent le plus jeune. Les TIC peuvent-elle représenter un vecteur de prise en compte des aspirations de cette jeunesse ?

Absolument, il est facilement constatable aujourd’hui que les nouvelles générations savent manipuler cette technologie avant même de savoir écrire. Elles sont parfaitement intégrées dans leur cerveau, par la suite une certaine partie de la jeunesse développera une expertise en la matière. Ce qui veut dire que quelque part et c’est réconfortant, nous n’avons rien à envier aux pays développés. Nous sommes capables, de faire autant qu’eux sinon davantage et cette jeunesse est un grand atout pour l’Afrique. Vu qu’au même moment beaucoup de pays européens vont commencer à manquer de bras et de cerveaux. A ce moment, ces Etats auront besoin de nous pour continuer à avancer.

Faut-il croire aux vertus de l’e-démocratie pour notre continent ?

La démocratie est indispensable, c’est un instrument indispensable. Sans démocratie, il me paraît difficile de réaliser tous nos objectifs de développement ou pour que l’Afrique s’émancipe. Vous savez, les régimes dictatoriaux voire même féodaux, qui existent encore ne peuvent pas mener le continent très loin. Nous ne sommes pas non plus isolés, nous faisons partie d’un ensemble planétaire et il y’a des relations avec le reste du monde qui nous empêchent de nous renfermer sur nous-mêmes autour de valeurs qui ont existé autrefois. Des idées qui représentaient peut-être des avancées lors de leur apparition, mais qui ne le sont plus aujourd’hui. La plupart des nations ont connu des changements de systèmes d’organisation à travers leur histoire. Ils sont passé de royaumes, à empires, puis ont laissés place à l’industrialisation. Des phases charnières qui ont été parfois douloureuses, mais qui ont permis à ces pays d’aller de l’avant. La France a par exemple, connu après la révolution, la terreur, deux restaurations, deux empires et une phase de trouble interne, avant de donner lieu à une République. Nous devons nous aussi avancer, sachant que nous avons plus de chances que ces pays. Vu que nous bénéficions de leurs expériences, nous savons quelles erreurs éviter. Malheureusement, rien n’est fait en ce sens. Ce qui veut dire que nous dilapidons le temps et que nous faisons du surplace. Il est nécessaire de donner de la qualité à nos démocraties.

Pour finir, quels sont vos vœux (ou éventuelles résolutions) pour l’année 2017 ?

Pour l’année à venir, les gens devraient prendre de plus en plus conscience que personne d’autre ne viendra construire notre avenir pour nous. Ceux qui viennent en Afrique, le font pour eux-mêmes. Ils prennent ce que nous avons de bien et nous laissent ce que nous avons de mal. J’espère que 2017 sera une année, qui connaitra une prise de conscience des réalités de ce monde et notamment ceux de l’Afrique et qu’elle verra effectivement apparaître une nouvelle génération de politiques. Des gens qui devront résonner différemment et prendre des mesures concrètes pour aller de l’avant.

Source : latribune

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