Etat de la nation: le réquisitoire du Procureur TIMBO

Le nouveau président de la Transition, le Colonel Assimi GOITA, a été investi ce lundi 7 juin2021. Lors de cette cérémonie solennelle de prestation de serment qui a eu lieu au CICB, le Procureur Général près de la Cour suprême, Mamoudou TIMBO, a fait un réquisitoire qui en dit long sur l’État de la nation. De ses propos, il ressort que le problème central au Mali aujourd’hui, c’est l’injustice, dont la cause principale est liée à l’impunité persévérante et persistante. «Depuis des décennies, des concitoyens abonnés à la course effrénée aux richesses se livrent à des pillages systématiques des ressources et deniers publics, ce en toute impunité.», a-t-il dénoncé. Pour changer la donne, il a invité le Chef de l’État à avoir une volonté politique inflexible. Nous proposons ici un extrait de son intervention.

«(…) Ce serment qui se présente comme une sorte de tableau de bord, affiché devant vous étant bien assis, étalé dans votre fauteuil de Chef de l’État, vous engage à un certain nombre de conduites utiles à tenir pour exercer vos fonctions dans l’optique inclusif de l’intérêt supérieur de la nation.
Il s’agit d’abord, Monsieur le Président, de préserver en toute fidélité, dans le régime républicain, de respecter et de faire respecter la Constitution, la Charte de la Transition et la loi.
Cette formule d’importance capitale sert à prévenir des dérives vers les régimes anti-démocratiques, tels que la monarchie, l’autocratie, l’oligarchie et d’autres régimes. Déjà, ici au Mali, on a parlé du régime ‘’ma famille d’abord ‘’ ; ‘’mes amis d’abord ‘’ ; ‘’ moi d’abord ‘’.
Quoi qu’il en soit, Monsieur le Président, nous devons tous comprendre que le dirigeant au plus haut sommet de l’Etat tirant les leçons de l’histoire récente de notre pays, est appelé à concevoir et à maintenir le pouvoir dans le récipient grandeur nature de la chose publique. Le mot République signifie en latin ‘’res publica’’, la chose publique.
Si cette condition était remplie, Monsieur le Président, le Pouvoir que vous êtes appelé à exercer ne peut faire l’objet ni de confiscation ni de détournement, encore moins d’abus ou d’excès.
À vous comme à vos concitoyens, il nous encombre à tous le devoir citoyen de sauvegarder et de respecter la République.
Il s’agit ensuite, Monsieur le Président, en vertu de ce serment, de remplir vos fonctions dans l’intérêt supérieur du peuple et de préserver dans les acquis démocratiques.
Cet appel d’égale importance capitale que le précédent, dont il constitue d’ailleurs le corollaire, la conséquence logique est d’actualité brûlante. En ce sens que le souci qu’il faut prendre en charge aujourd’hui est au cœur même de nos préoccupations, les préoccupations du Peuple malien.
Inutile de vous dire, Monsieur le Président, que dans notre histoire récente, le Peuple a toujours lutté pour se soustraire de toutes les mauvaises pratiques en matière d’exercice du pourvoir, de tout comportement nuisible ou portant atteinte à ces intérêts supérieurs.
J’en veux preuve, les nombreuses causes qui ont servi à provoquer toutes les ruptures de légalité constitutionnelle depuis 1968 jusqu’à nos jours.
J’en veux encore pour preuve, les nombreuses récriminations faites par nos concitoyens, aussi bien en privé, et par voie de presse écrite, parlée et des réseaux sociaux, etc.
Nous ne devons ni ignorer ni rester insensibles au cri du cœur du Peuple malien au service duquel l’État doit se mettre en toute priorité.
S’agissant, Monsieur le Chef de l’État, des exigences que sont l’engagement de garantir l’unité nationale, l’indépendance de la patrie et l’intégrité du territoire national, il y a lieu, de notre point de vue, de se comporter en patriote et en nationaliste.
Le patriotisme étant le trait de qualité à faire prévaloir en toute circonstance, dans la défense de la patrie, lorsque les fléaux endogènes menacent son existence.
Le nationalisme quant à lui, devant s’entendre du trait de caractère à entretenir pour conjurer les menaces et dangers venant des facteurs exogènes.
Dans un esprit de pragmatisme et de simplicité, Monsieur le Président, tout en restant fidèle à votre serment, la sagesse d’origine tout africaine, j’allais dire d’origine toute malienne, n’enseigne-t-elle pas à l’intention de tout dirigeant, de tout tenant du pouvoir, la vertu de la droiture, de la probité, de l’intégrité, du sens aigu de la justice.
Moi, en vertu de ma modeste expérience, j’ajoute pour ma part, la crainte d’Allah. Allah étant le Juge Suprême, le Protecteur Suprême et le Guide Suprême.
Lorsque le Pouvoir s’installe, actuellement on voit le pouvoir organiser toute une batterie de moyen pour se sauvegarder, pour exercer le pouvoir paisiblement, pour aller le plus loin possible.
Allah étant le meilleur protecteur, si vous avez la crainte d’ALLAH, vous êtes sûr d’être protégé à toute épreuve et en toute circonstance. Donc, le meilleur procédé pour un dirigeant du pouvoir, c’est d’abord avoir la criante d’Allah. Je vous le souhaite.
Dois-je rappeler ici que c’est le fléau monstrueux de l’injustice profondément ancrée dans notre société, incapable de s’en défaire, qui l’a conduit à sa décadence, donc à sa destruction.
Le Problème central au Mali aujourd’hui, c’est l’injustice, dont la cause principale est liée à l’impunité persévérante et persistante. J’allais même ajouter en qualificatif, l’impunité triomphante et arrogante.
Depuis des décennies, Monsieur le Chef de l’État, des concitoyens abonnés à la course effrénée aux richesses donnant à notre jeunesse, l’avenir de la nation, le mauvais signal, se livrent à des pillages systématiques des ressources et deniers publics, ce en toute impunité.
Ceux sont ces mêmes fossoyeurs de l’économie nationale qui adoptant la stratégie d’association de malfaiteurs, s’organisent pour mettre en situation d’échec permanent tous les rouages de l’État chargés des différentes missions d’inspection et de contrôle de la bonne marche des affaires publiques, en amont, et de la sanction par les Cours et tribunaux, en aval, de tous les comportements qui violent les règles de la bonne gouvernance économique et financière.
Comment, dans ces conditions, Monsieur le Chef de l’État, la multiplication de la création des structures, tels que le Bureau du Vérificateur Général, la CASCA, l’OCLEI, les Pôles judiciaires économiques, ajoutés aux structures traditionnelles d’inspection, de contrôle de l’administration d’État, comment dans ces conditions, espérer que ces structures puissent faire preuve d’efficacité et d’efficience ?
Voilà pourquoi, à notre humble avis, la lutte contre la corruption, en particulier, et contre toutes les formes de délinquances économiques, en général, enregistre continuellement des contreperformances et des échecs, au grand dam de ceux de nos concitoyens qui veulent rester patriotes.
La justice qui est l’institution sur laquelle compte la plupart des Maliens pour redresser la situation que notre pays connaît, ne peut rien, Monsieur le Président, si cet argent sale des puissances d’argent, est en capacité de revenir pour semer sans vergogne la corruption au niveau des acteurs de la justice.
L’État doit lutter contre ces puissances d’argent qui utilisent ce procédé pour détruire l’État.
Il m’importe de dire ici et maintenant que parmi les jalons que la transition doit poser pour doter le Mali d’un nouveau départ, gage d’un lendemain salutaire et rassurant, doit figurer en bonne place, en tirant les leçons du passé, une nouvelle stratégie de lutte contre l’impunité sous toutes ses formes.
Il convient pour l’Etat en cette matière de se réorganiser pour aller à des résultats. D’autres pays africains ont pu se relever du désastre et des pires catastrophes, pourquoi pas le Mali ?
Cela n’est pas, à mon avis, au-dessus de nos forces.
À ce sujet, j’estime Monsieur le Président, qu’il est attendu de vous, une volonté politique inflexible…»

Par Abdoulaye OUATTARA

Source: Info-Matin

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