Sahel : logistique, là où le bât blesse

Analyse. Si le fort engagement des militaires est réel, force est de constater que, sur le terrain, la coordination du matériel et des troupes pose problème.

Le lourd bilan de l’attaque terroriste contre le camp d’Inates au Niger est le plus important depuis le début des incursions des groupes djihadistes dans ce pays. Soixante et onze morts, sans compter les disparus et les blessés qui risquent d’augmenter ce triste record, qui représente un nombre de pertes jamais atteint au Sahel en une seule bataille contre des insurgés islamistes. Galvanisés par leurs succès depuis trois mois dans la région des « trois frontières », ces groupes armés terroristes, les GAT en langage militaire, poussent désormais leur avantage en lançant une sorte d’offensive générale avec des attaques à répétition et des effectifs importants, pendant que le leitmotiv du gouvernement à Paris mise sur les années pour inverser la situation, comme si cette antienne pouvait estomper ce qu’on peut désormais qualifier à ce stade d’échec. De quoi irriter les présidents des pays du G5 Sahel qui estiment ne pas porter, du moins totalement, la responsabilité de cette situation désastreuse.

Tout le Sahel ébranlé

Ils le rappellent volontiers : l’origine du terrorisme qui se répand comme un feu de brousse trouve son origine dans l’intervention militaire en Libye, dont la France a été le maître d’œuvre. Faute de ne pas avoir accompagné l’après-Kadhafi et en ne contrôlant pas ses immenses stocks d’armes livrés aux quatre vents, celles-ci ont permis aux groupes terroristes de lancer leur djihad au Sahel. Un reproche que les présidents Issoufou du Mali et Idris Déby du Tchad répètent depuis. Ils avaient même prévenu Nicolas Sarkozy de ne pas ouvrir cette boîte de Pandore, disent-ils aux journalistes qu’ils rencontrent. Le Mali a été le premier touché. Il a entraîné dans un effet de domino les pays voisins qui n’étaient pas préparés à faire la guerre à des groupes terroristes.

Emmanuel Macron n’était pas, certes, aux affaires quand ce conflit a commencé. Mais en ne modifiant rien de ce qui avait été initié sous le quinquennat précédent, si ce n’est le vœu d’un G5 Sahel sans beaucoup de moyens, la situation sécuritaire n’avait fait qu’empirer depuis sa présidence. En même temps se développait une aide internationale désordonnée, sans vraiment de coordination et de chef. Faute de ne pas avoir su amener en six ans les armées locales à un niveau opérationnel acceptable, celles-ci ont perdu la course contre les groupes terroristes, qui se sont, eux, « professionnalisés », ont acquis de nouveaux armements et pratiquent une coordination au coup par coup efficace.

L’onde de choc après Inates

D’où l’attaque du camp d’Inates par plusieurs axes, après une préparation d’artillerie avec des mortiers qui ont enflammé dépôts de carburant et de munitions. A suivi l’assaut de plusieurs centaines de combattants, on parle de 500, sur des motos et des pick-up. Les terroristes ont d’abord détruit les postes de communication et les antennes radio avant de s’attaquer au reste. Le chef du détachement s’est battu avec son adjoint jusqu’à la dernière cartouche. Soixante combattants, du mouvement État islamique en Afrique de l’Ouest qui a revendiqué l’attaque, sont morts au combat. Seuls trois véhicules militaires auraient pu s’échapper pour aller chercher du renfort à plusieurs heures de piste. Comme cela a déjà été le cas, les avions et les hélicoptères français basés à Niamey, à 250 kilomètres de la frontière, prévenus trop tard, sont arrivés après la bataille. On peut se demander cependant comment une nuée de véhicules soulevant de la poussière comme dans les films déjantés de Mad Max a pu échapper aux drones français et américains. Alors qu’Inates, déjà attaqué en juillet dernier, constitue un verrou sur la frontière avec le Mali, éloigné de cinq kilomètres, où se trouvent les groupes terroristes éparpillés dans la forêt d’épineux de la réserve d’Ansongo, qui reste, a priori, très surveillée.

Une opération conjointe venait même de se terminer dans la zone. Du coup, un raid djihadiste à cent à l’heure sur Niamey n’est plus à écarter, puisque l’armée nigérienne, plutôt bien motivée, manque d’hommes, d’entraînement, de matériels et de moyens de communication. Même sur une position, une « sonnette » comme Inaté, aucun officier n’a pu prévenir « l’arrière » grâce à un simple téléphone satellitaire portatif Thuraya. La coordination avec le dispositif Barkhane ne semble pas non plus avoir fonctionné. Quatre mille cinq cents soldats français déployés sur un territoire grand comme l’Europe ne

Vers un renfort de la communauté internationale

Mais l’arrivée de forces spéciales d’une demi-douzaine de pays européens ne devrait pas non plus permettre vraiment d’inverser la tendance contre des terroristes qui ont pris l’initiative sur le terrain. Annoncée pour 2020 par la ministre des Armées, Florence Parly, sans précision de dates, l’opération Takuba, « sabre » en tamasheq, devrait dans quelques mois rejoindre les forces maliennes. Difficile cependant d’imaginer des commandos suédois et norvégiens, spécialistes du combat par grand froid et qui ne parlent pas français, accompagner au combat des soldats maliens par 40 degrés à l’ombre. S’ils doivent effectuer de la formation auprès des forces maliennes, ce dispositif existe déjà avec la mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM) qui comprend des instructeurs de vingt-sept nations. Avec la mission des Nations unies, c’est cinquante nations de plus qui sont représentées au Mali.

Rebattre les cartes avec l’ONU

Pour les Maliens, c’est cette mission onusienne qui rend l’accord d’Alger inapplicable puisque les ex-rebelles touaregs tiennent toujours le nord du pays et sa « capitale » Kidal, sous l’œil bienveillant et complice, pour les plus ultras, des troupes françaises qui gèleraient la situation au lieu de favoriser par la contrainte si nécessaire le retour de l’État de droit avec police et fonctionnaires. Le chef français de la Minusma vient d’ailleurs d’être expulsé pour avoir qualifié le Mali de pays étranger par rapport à sa partie nord. Une partition de fait, selon Bamako, à l’ombre des forces des Nations unies qui, sans mandat offensif, feraient de la figuration. Pour la population, l’« échec » au bout de six ans du dispositif militaire français, n’arrivant pas à éradiquer les groupes terroristes, apporte une insécurité grandissante et, par conséquent, favoriserait les attaques contre l’armée malienne et celle de ses voisins, qui comptent des pertes sans précédent malgré ses instructeurs étrangers.

Un plan français ?

Une tour de Babel où chaque pays entraîne des unités maliennes en fin de compte disparates. L’arrivée des forces spéciales de Katuba augmentera encore plus le nombre de nationalités disséminées dans les forces maliennes. À moins que la venue de ces nouveaux Européens sur le terrain ne soit davantage une justification, côté français, d’une opération militaire censée défendre l’Europe, sans que les buts de guerre soient clairement identifiés. En attendant, les Tchèques prendront le commandement du programme européen en juin 2020. Ils remplaceront les Portugais qui succèdent aux Autrichiens ce mois-ci. Une mission revendiquée par Jean-Yves Le Drian qui, selon lui, « a formé 10 000 soldats maliens » grâce à « 700 personnels européens, dont 12 Français ». Sans que les résultats soient au rendez-vous comme on pourrait l’attendre.

Même principe pour le matériel que l’on peut qualifié de complémentaire, mais qui est en fait différent. Les forces du G5 Sahel ont certes reçu une grande partie de leur financement français et européen. La France a livré, entre autres, du matériel de transmissions et des pick-up bien adaptés au terrain. Le Qatar a offert des blindés Storm Light APC et, en juillet, l’Allemagne vingt-neuf Casspir sud-africains d’occasion remis à neuf. Il s’agit d’un véhicule blindé « haut sur pattes » que l’armée sud-africaine avait déployé à la frontière angolaise pour résister aux mines cubaines. Conducteurs et mécaniciens maliens devront donc être formés pour ce matériel spécifique et aussi pour se familiariser avec les pièces détachées. Une « usine à gaz » sécuritaire sans vraiment de chef qui conduit à dépenser toujours plus pour moins de résultats. L’Europe pourrait en fait participer davantage sur le plan financier. Et Paris pourrait coiffer l’entraînement des Maliens avec une cohérence d’armes identiques, donc de munitions, et de matériels interchangeables, plus faciles à réparer et moins onéreux grâce à cette économie d’échelle.

Les rotations de personnel n’épargnent pas non plus le dispositif européen et français qui n’est pas incarné par une personnalité nommée pour longtemps dans une mission militaire et civile, c’est-à-dire en partie politique. À l’image du général américain Petraeus qui avait réussi avec cette méthode, et un gros renfort, à stabiliser pendant son commandement une partie de l’Irak et ensuite de l’Afghanistan. Même si on sait aujourd’hui que le Pentagone avait présenté les opérations sous leurs meilleurs jours, sans connaître, d’après plusieurs documents, où mènerait cet engagement qui dure depuis dix-huit ans pour essayer en fin de compte de faire la paix avec les talibans.

Pourtant, avec ses grosses bases surprotégées et donc coupées des renseignements que pourrait donner la population, le dispositif français ressemble à celui des Américains. Les troupes sont bunkérisées comme elles l’étaient déjà en Afghanistan, mis à part les forces spéciales à Spin Boldak, à la frontière pakistanaise.

Agir rapidement

Au Mali, l’alternative française pour renforcer la lutte contre les GAT dans la région des trois frontières repose pour le moment sur la demande d’un renfort de l’armée tchadienne mise sur pied il y a trente-six ans par Dominique Monti, un colonel français des troupes de marine, attaché de défense à l’époque à l’ambassade de France. C’est lui qui déclencha grâce à ses télégrammes l’opération Manta en 1983, laquelle permit de stopper l’armée libyenne grâce à un programme de formation des troupes tchadiennes pour les rendre autonomes. Elles étaient commandées par un jeune ex-rebelle passé officier, Idriss Déby, devenu depuis président. En trois ans, le colonel français avait établi des relations de confiance partout, rationalisant l’aide de la mission militaire de coopération française qui chapeautait tout le dispositif et parlait d’une seule voix. Ce sont ces unités mobiles tchadiennes qui étaient engagées et non pas les troupes françaises comme aujourd’hui alors qu’après six années de formation européenne l’armée malienne ne peut pas résister à des attaques d’islamistes à motos.

Du coup, Bamako a accepté une aide militaire russe avec des mercenaires de Wagner, une société militaire privée appartenant à un proche de Vladimir Poutine qui étend peu à peu son influence en Afrique après le Proche-Orient. Au Niger, ce sont les Américains qui appuient l’armée avec des dons importants, y compris des avions de transport Hercules, et une base de drones à Agadez qui a coûté une fortune. Ce qui n’a pas empêché la terrible attaque d’Inates. Depuis, responsables français et africains n’ont plus le temps de tergiverser. De nouveaux choix d’organisation pourraient amener une partie de la solution à cette crise au Sahel devenue très dangereuse. Avec un sursaut politique et militaire radical, qui ne s’appuierait pas sur le facteur temps, répété sans cesse côté français, alors que ce paramètre n’est qu’un pari, néfaste en démocratie et toujours à l’avantage des insurgés dans une guerre asymétrique. Alors surtout qu’une nouvelle posture plus dynamique semble être souhaitée par les présidents africains et français, avant que la situation ne bascule totalement en faveur des groupes terroristes.

lepoint

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