Rapport de Timbuktu Institute sur la situation au Mali : « Tout porte à croire qu’on se dirigerait vers une situation plus grave que celle de 2012»

Dans sa lettre du mois de janvier 2023, l’Observatoire du Timbuktu Institute fait le point sur la situation au Mali marquée, selon elle, par un front sociopolitique « brouillé et bouillant », des « remous » au Nord du pays, l’épineuse question de l’application de l’Accord pour la paix, la lutte contre le terrorisme et « l’équation » Wagner. Le rapport dresse un tableau alarmant : « Avec une telle situation, tout porte à croire qu’au Mali, on se dirigerait vers une situation plus grave que celle de 2012 qui, en revanche, n’épargnera aucune partie du pays et, pire, s’étendra rapidement aux pays voisins. »

Selon le rapport de l’Observatoire du Timbuktu Institute, au Mali, l’année 2022 s’est caractérisée par la dégradation accélérée du contexte sociopolitique et sécuritaire. En plus des tensions avec la France, la CEDEAO, le G5 Sahel, le Niger et la Côte d’Ivoire, précise le rapport, la transition malienne fait face à beaucoup de turbulences internes ces derniers mois. « L’inflation et la hausse des prix des produits de première nécessité, le bras de fer avec les mouvements signataires de l’Accord de paix, les tensions avec la MINUSMA témoignent d’une stratégie qui n’aide pas à une normalisation des relations avec les pays de la sous-région et avec la communauté internationale », lit-on dans le rapport.

Concernant le front sociopolitique, le rapport indique que les tensions autour de la militarisation de la police nationale et de la protection civile, mais aussi autour de la mise en place de l’Autorité Indépendante de Gestion des Elections (AIGE) et de l’élargissement du Conseil National de la Transition semblent des décisions prises à la hâte et sous pression. « Il en est de même du retour de Choguel Kokalla Maïga à la primature, des conclaves entre groupements et partis politiques dans la discrétion dénonçant les autorités de la transition et le retour des religieux sur la scène politique constituent des indicateurs d’une autre crise en gestation. »

Pour le rapport, c’est dans ce contexte lourd de risques et d’incertitudes que plusieurs pays dont la Côte d’Ivoire et l’Angleterre ont annoncé le retrait de leurs troupes du Mali dans le cadre de la MINUSMA. Ce qui ne restera pas, poursuit-il, sans conséquences majeures sur la capacité opérationnelle de la mission dont l’avenir devient de plus en plus incertain. « Surtout que dans le nord du pays, certains bouleversements sont le signe de lendemains politico-sécuritaires loin d’être rassurants pour le Mali et l’issue de la Transition de manière générale», précise le rapport.

« Remous au Nord… »

Selon le rapport, au Mali, la violence s’est intensifiée depuis mars 2022 avec environ plus de 5000 incidents répertoriés entre janvier et décembre en plus d’un nombre de personnes tuées pour la même période qui avoisine les 2000. « Cette dynamique s’explique par l’offensive de l’Etat Islamique au Sahel (EIGS devenu EIS en mars 2022) dans les régions de Ménaka et de Gao depuis le retrait de la force Barkhane du Mali et l’intensification des opérations du JNIM au centre  et au sud du pays », indique le rapport. Le document explique aussi que la puissance de feu de l’EIS (l’Etat islamique au Sahara) devant laquelle le GATIA, le MSA-D et les FAMa ont reculé après des lourdes pertes à Aderanboukane, puis à Talataye malgré l’implication du JNIM, a été dramatique pour les populations qui espéraient une amélioration de la sécurité qui tarde à se concrétiser. « Les conséquences furent énormes et on dénombre des centaines des civils tués, les biens détruits ou pillés et des milliers des déplacés, aggravant ainsi la situation humanitaire essentiellement dans les villes de Ménaka, Kidal et Gao. « Dans ces zones de moins en moins sûres, les camps des déplacés sont régulièrement attaqués à la périphérie des villes par des hommes armés « non identifiés ». Le terrain s’embrase et une crise humanitaire des plus graves se profile avec l’interdiction de la plupart des ONG opérant sur le terrain. De même, le JNIM maintient une forte pression dans les régions du nord (Tombouctou et Taoudéni), du centre (Mopti et Ségou), du sud (Sikasso, Koutiala, Koulikoro) et de l’Ouest (Kayes)», selon le rapport.

Le document précise aussi que L’EIS et le JNI, qui opèrent au Burkina et au Niger dans la zone des trois frontières, renforcent tous, en même temps, leurs positions au Mali où ils s’affrontent avec détermination pour le contrôle des espaces de l’économie criminelle qui a un bel avenir dans ces zones hors du contrôle de l’Etat. Pour les semaines, voire les mois à venir, selon le rapport, des affrontements plus violents s’annoncent avec l’implication de plusieurs acteurs au Mali. « Du côté de Kidal, la CMA, après beaucoup d’hésitations et suite à une forte pression des populations, a finalement décidé de déployer une grande opération dénommée ‘‘TARTIT’’ (Union en Tamachek) dans la région de Ménaka et Gao pour protéger les populations victimes de l’EIS. Cette opération est menée par des troupes venant de tous les mouvements de la CMA et de toutes les régions du Nord. De son côté, le Général Alhadji Gamou a lancé un appel via un audio largement diffusé sur WhatsApp, il y a quelques semaines, pour mobiliser le maximum de volontaires de sa communauté pour faire face à l’EIS», indique le rapport.

Tensions autour de l’application de l’accord pour la paix

 Concernant l’application de l’Accord pour la paix, le rapport indique que le fossé s’élargit entre le gouvernement et les mouvements. Selon le document, les choses se précipitent depuis la suspension du dernier Comité de Suivi de l’Accord d’Alger à cause de l’absence du ministre de la réconciliation. Le rapport rappelle la lettre adressée par la CMA, le 10 décembre 2022 au Ministre des affaires étrangères de l’Algérie, chef de file de la médiation internationale, dans laquelle elle exige une rencontre en « terrain neutre « pour une évaluation de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation, accusant le gouvernement de « manque de volonté politique » pour l’application de l’accord. « Une dizaine de jours plus tard la CMA, la Plateforme et la CMI (Coordination des Mouvements de l’Inclusivité) se rencontrent dans le cadre du Cadre Stratégique Permanent pour la Paix, la Sécurité et le Développement (CSP-PSD), les 20 et 21 à Djounhane, localité située à 45 km de Kidal pour, cette fois-ci, passer à la vitesse supérieure en suspendant leur participation aux mécanismes de mise œuvre de l’APR jusqu’à la tenue de la rencontre demandée en « terrain neutre » par la CMA», poursuit le document.  Selon le rapport, tous ces mouvements sont adossés chacun à une tribu et certains de leurs chefs ont même la double casquette de chef de tribu. Le document revèle qu’ une autre alliance se dessine entre les mouvements signataires et le JNIM contre l’EIS, ce qui  risque de marquer un  tournant majeur dans les régions du Nord pour l’année 2023. « Cette situation inattendue risque également de raviver les tensions intercommunautaires, notamment entre les Touaregs et les peulhs et multipliera les actes de banditisme et autres formes de violences», selon le rapport.

Lutte contre le terrorisme et Wagner

Selon le rapport, rien que la discontinuité territoriale du G5 Sahel suite au retrait du Mali risque de donner plus d’espace aux groupes radicaux dans la zone des trois frontières. Le climat tendu entre le Mali et le Niger, explique le document, rend politiquement et pratiquement impossible toute approche commune et, encore moins la coopération nécessaire dans la zone dite des « Trois frontières ». «Le Burkina se prépare en conséquence avec un recrutement massif des VDP et un très probable rapprochement avec Wagner. Au même moment, le Niger opte pour le renforcement de sa garde nationale à travers une composante nomade et l’appui de ses partenaires internationaux, notamment la France, l’Italie et l’Allemagne entre autres», précise le rapport.

Pour le rapport, au Mali, l’option Wagner et le « tout militaire » n’ont pas donné les résultats escomptés. Au contraire, souligne-t-il, en plus de l’isolement du pays de ses partenaires traditionnels et par rapport à ses voisins immédiats, les violations graves des droits de l’Homme, l’amalgame ethnico-communautaire et les massacres de populations civiles rendent la situation bien plus critique qu’avant. « Avec une telle situation, tout porte à croire qu’au Mali, on se dirigerait vers une situation plus grave que celle de 2012 qui, en revanche, n’épargnera aucune partie du pays et, pire, s’étendra rapidement aux pays voisins», conclut le rapport.

Madiassa Kaba Diakité

Source: Le Républicain

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