« Malgré les succès tactiques de Serval et Barkhane, les questions politiques et économiques du Sahel sont sans réponses »

En 2013, le général Barrera (1) menait avec succès l’opération Serval au Mali. Pour lui, ces dix années d’opérations ont permis à l’armée de prendre conscience de la nécessité de moderniser ses équipements, dans un contexte où un engagement militaire contre de grandes puissances étrangères redevient crédible.2013 : après cent jours de raids, de combats violents en zone désertique, en villes, sous une chaleur exténuante, le Mali est libéré par des unités françaises envoyées sans préavis sur décision présidentielle.

 

Pour les combattants, cette campagne éclair s’achève par une victoire indiscutable : un pays sorti du chaos, des groupes djihadistes neutralisés et un président malien élu six mois plus tard. La bataille est gagnée.Pour autant, dix ans plus tard, le Sahel est toujours dans l’impasse. Malgré les succès tactiques de Serval et Barkhane, les efforts de la Minusma (ONU) et des pays sahéliens, les questions politiques et économiques de la région sont restées sans réponses, rendant la paix impossible.En cette période anniversaire, comment expliquer ces succès de 2013 ? Tout d’abord par la singularité du système décisionnel français, qui permet à un président d’engager la force armée dans l’urgence en s’appuyant sur un dispositif réactif (forces prépositionnées en Afrique, unités d’alerte), par l’efficacité d’une troupe et de chefs rompus aux opérations extérieures (Golfe, Balkans, Afghanistan), bien entraînés et motivés ; enfin, par l’appui au sol des alliés africains, camarades de combat, et le soutien des Européens et des Nord-Américains pour compenser nos lacunes, notamment dans les domaines du transport aérien et du renseignement.

Sur le terrain, l’application de principes simples et éprouvés a assuré les succès de 2013 : un commandement de proximité favorisant l’audace et l’initiative, des liaisons satellitaires et tactiques fiables, un soutien santé (infirmiers, médecins, hélicoptères) proche du front pour évacuer et sauver les blessés. Le choix délibéré fut fait de prendre des risques consentis, d’aller très vite avec une logistique tendue à l’extrême, de privilégier la protection des hommes, le blindage des véhicules, d’utiliser au mieux des appuis très comptés. Comme à l’exercice, avant chaque assaut d’infanterie, les fameux canons Caesar, les chars, les hélicoptères, les avions pilonnaient les positions ennemies pour imposer un rapport de force suffisant à l’origine des faibles pertes humaines.

Un tournant dans la modernisation des équipements

Finalement, quelles leçons les armées françaises ont-elles tirées de cet engagement au Mali ? Elles ont acquis la confirmation de l’importance des forces morales au combat, comme de la nécessité de mener des entraînements réalistes, durs et exigeants, tout en valorisant ses hommes et ses femmes. Depuis Serval, le travail accompli par les armées, le ministère, les parlementaires a permis de bien identifier les lacunes dans les domaines des équipements, des stocks, de la logistique, du renseignement comme du soutien en métropole, trop réduit, compartimenté et éloigné des forces au fil des ans.

« Au Sahel, les dirigeants français ont été aveuglés par une vision néoconservatrice d’inspiration américaine »

La projection d’urgence d’une force conséquente sur court préavis en 2013 comme l’impératif de pouvoir réagir vite face aux menaces actuelles, plus dures et imprévisibles, ont fait ressortir le besoin de moderniser l’outil de défense dans deux directions : l’adaptation capacitaire, la livraison d’équipements modernes d’une part, la simplification du fonctionnement d’autre part. C’est tout l’enjeu de l’effort important auquel la nation consent depuis 2019 pour moderniser sa dissuasion et ses forces conventionnelles. En effet, après une longue période de réductions de ressources, la loi de programmation militaire en cours répare les défaillances du passé et prépare l’avenir. Les moyens dédiés à l’entraînement remontent progressivement.

Les vieux blindés des années 1970 utilisés à Serval sont en cours de remplacement par les véhicules mieux protégés, armés et connectés du programme « Scorpion ». Les avions dédiés au ravitaillement et au transport, les chasseurs, les frégates et sous-marins sortent des chaînes de production. Parallèlement, il devient indispensable de s’équiper en drones d’observation et d’attaque, de pouvoir se défendre et d’attaquer dans les champs immatériels (cyber, informationnel, guerre électronique), de bénéficier d’une connectivité sécurisée, de s’engager dans un combat collaboratif plus rapide.

L’importance du sol

Pour gagner en réactivité et en cohérence, il est apparu clairement nécessaire de simplifier l’administration, de replacer la finalité opérationnelle au centre, de responsabiliser davantage les armées dans la planification et la conduite de leurs ressources, de leur soutien, pour préparer au mieux leurs opérations (un chef, une mission, des moyens).

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Pour les armées, l’Afghanistan comme le Mali n’ont jamais été la référence d’emploi. L’engagement majeur des forces armées contre un ennemi de même type pour protéger le territoire national demeure la mission principale, le contrat opérationnel. Après trente ans d’opérations interarmées ininterrompues, du Golfe au Mali, la France est engagée dans une course de vitesse pour se donner les moyens de faire face aux prochaines surprises stratégiques, pour « refaire Serval » ou tenir son rang au sein d’une alliance forte comme un partenaire crédible et reconnu.

En 2023, la crise ukrainienne nous rappelle que ce monde est imprévisible, toujours plus dangereux, et qu’un engagement majeur à l’est ou dans un environnement proche contre une puissance régionale autoritaire devient tout à fait possible. Si le combat se livre dans toutes les dimensions (terre, air, mer, espace, cyber, influence), c’est bien au sol que se remporte la victoire, l’actualité nous le rappelle quotidiennement. L’oublier serait coupable.

Source : la-croix

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