Tuer l’esprit Charlie du 11 janvier : On n’est pas Charlie pour insulter la foi d’autrui

La chaine de solidarité internationale, intensément manifestée à Paris le 11 Janvier 2015, pour condamner les assassinats d’hommes de média au siège de Charlie hebdo et dénoncer l’usurpation de l’Islam à des fins de terrorisme rampant, a été largement étouffée par la republication des caricatures querellées. Faute d’avoir pris en compte une dimension de la mesure, cette solidarité légendaire, symbolisée par la marche républicaine du dimanche dernier, est en proie à une rupture inattendue et assez dangereuse pour la liberté de la presse.

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Nous l’écrivions dans notre édition du mercredi, publiée presqu’en même temps que celle à grand tirage de Charlie hebdo : « Cette caricature amusera l’Hexagone qui la couvre de sa constitution. Mais elle agacera des centaines de millions de musulmans dont la constitution interdit toute image de leur prophète ». L’éditorial de notre collègue Adam Thiam « Manque de sagesse », n’en a pas été moins repris par notre confrère du Courrier international : « Mettre Mahomet en une de « Charlie », c’est tuer l’esprit du 11 janvier ».

La rupture dans l’élan de solidarité, qui est liée à la persistance dans ce qui est considéré comme blasphématoire dans la religion d’autrui, ne profite à personne. Cette rupture qui est sans doute constatable aujourd’hui à travers le monde, ne sert ni la liberté d’expression au nom de laquelle lesdites publications ont été faites, ni l’esprit de tolérance et de liberté d’opinion qui sous-tendent la République et la laïcité. Car il est clair que ma liberté (exercer le culte de mon choix) s’arrête là où commence celle des autres.

Cassure

Hier, le ministre sénégalais de l’Intérieur a annoncé l’interdiction au Sénégal de la distribution et de la diffusion « par tout moyen » des éditions de mercredi de l’hebdomadaire français Charlie Hebdo, dont la Une comporte une caricature du prophète Mahomet, selon un communiqué transmis à l’Agence de presse sénégalaise. L’agence précise que le journal n’était plus distribué au Sénégal depuis deux ans, mais seulement disponible dans certaines librairies. Le journal français Libération de mercredi est également interdit au pays de Macky Sall.

 

Au Mali comme au Sénégal, l’opinion publique dans l’ensemble, tout en condamnant la tuerie, est autant choquée par la caricature du prophète.

La présence à Paris, dimanche à la marche républicaine, des présidents Macky Sall et Ibrahim Boubacar Kéita, aux côtés de ceux qui scandaient « Je suis Charlie » a été critiquée par leur société respective. Au Mali, certes la Maison de la presse a ouvert un livre de condoléances signé par les responsables d’associations de presse, les Directeurs de publication, solidaires avec leurs confrères assassinés. Et le portail est barré à la banderole, « nous sommes tous Charlie », mais au sein de la société civile malienne, les « je ne suis pas Charlie », sont de loin les plus nombreux. Pour avoir participé à la marche républicaine, un leader religieux malien, Imam Ousmane Chérif Haïdara, a dit tout haut ce que les autres disent tout bas : « j’ai pitié du président IBK, il n’a pas le choix ».

Mercredi, date du grand tirage de Charlie hebdo des Mauritaniens sont descendus, dans les rues de la capitale Nouakchott, pour manifester leur colère après la publication d’une nouvelle caricature du prophète Mohamed. Selon le site d’Alakhbar, les manifestants ont été stoppés par la police à quelques dizaines de mètres de l’Ambassade de France vers laquelle ils se dirigeaient. Ils ont accusé l’Etat français de « complicité » avec l’hebdomadaire satirique. Ils ont en revanche brandi des slogans favorables aux frères Kouachi les auteurs de l’attentat à Charlie Hebdo, indique Alakhbar. Les mesures de sécurité ont été renforcées au niveau de l’Ambassade de France et les axes y menant ont été fermés.

En Turquie, le Premier ministre islamo-conservateur turc Ahmet Davutoglu a estimé que « la liberté d’expression n’était pas la liberté d’insulter » dénonçant ainsi la publication par Charlie Hebdo d’une caricature du prophète Mahomet. « La publication de cette caricature est une grave provocation … la liberté de la presse ne signifie pas la liberté d’insulter », a déclaré Ahmed Davutoglu à la presse à Ankara.  Sa mise en garde : «Nous ne pouvons accepter les insultes faites au prophète ».

Par ailleurs, le pape François a estimé hier jeudi que la liberté d’expression était « un droit fondamental » qui n’autorisait pas à insulter la foi d’autrui. Il ajoute que « tuer au nom de Dieu » était une« aberration ».

« On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision », a-t-il dit dans l’avion qui l’emmenait de Colombo à Manille, a indiqué RFI. Le pape François était interrogé lors d’une conférence de presse sur la liberté d’expression des caricaturistes contre les religions, après l’attentat jihadiste contre l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo qui a fait douze morts la semaine dernière à Paris. Charlie Hebdo publie des caricatures au vitriol sur l’islam mais aussi le christianisme et les papes. « Chacun a non seulement la liberté, le droit, mais aussi l’obligation de dire ce qu’il pense pour aider au bien commun. Il est légitime d’user de cette liberté mais sans offenser », a-t-il insisté avec force, appelant à la vérité, notamment en politique, selon l’AFP hier.

Car « si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision! »

« Il y a tant de gens qui parlent mal des autres religions, les tournent en dérision, font un jouet de la religion des autres: ce sont des gens qui provoquent », a argumenté le pape, qui s’exprimait en italien. Le pape a souligné que la liberté de religion et la liberté d’expression étaient « toutes les deux des droits de l’Homme fondamentaux ». Il a également condamné les meurtres commis au nom de la religion. Il a par ailleurs indiqué : « On ne peut offenser ou faire la guerre, ou tuer au nom de sa propre religion, au nom de Dieu ! ». Tuer au nom de Dieu « est une aberration » et « il faut croire avec liberté, sans offenser, sans imposer, ni tuer », a-t-il insisté.

B/Daou

source :  Le Républicain

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