Thaïlande: «La crise ne touche certainement pas à sa fin»

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La Thaïlande est touchée depuis trois mois par une nouvelle vague de contestation visant la chef du gouvernement Yingluck Shinawatra. Les élections législatives se sont tenues ce dimanche 2 février, les bureaux de vote ont maintenant fermé, mais beaucoup, beaucoup d’électeurs n’ont pas pu aller voter, même s’ils étaient inscrits. L’analyse de la situation par Bruno Jetin, chercheur à l’Irasec, l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine, à Bangkok.

Les élections qui se sont déroulées vont-elles être en mesure de changer les choses en Thaïlande. Est-ce que cette crise touche à sa fin ?

Bruno Jetin : Non, la crise ne touche certainement pas à sa fin. La seule chose qu’on peut espérer des élections c’est que la victoire de la Première ministre Yingluck soit très large, ce qui lui donnerait une légitimité retrouvée et lui permettrait de dire que c’est elle qui incarne les institutions démocratiques de la Thaïlande.

Là, il est encore trop tôt pour savoir quels sont les résultats et quelle est sa marge de victoire. Mais même si elle remporte ces élections, ce qui normalement ne fait aucun doute, elle a d’autres pièges qui l’attendent puisque que la Cour constitutionnelle, la Commission contre la corruption, ont d’ores et déjà engagé des procédures pour la destituer par avance, ainsi que tous les députés de son parti qui seront élus.

Les institutions aujourd’hui en Thaïlande ne semblent pas très favorables à la chef du gouvernement

Non, parce que toutes les institutions qui sont censées exercer un contre-pouvoir pour empêcher qu’un gouvernement puisse faire absolument n’importe quoi, ces institutions sont peuplées de juges qui ont été nommés à la suite du dernier coup d’Etat de 2006. Donc, ce sont des juges qui sont totalement hostiles au gouvernement et qui font tout pour aggraver la crise au lieu d’essayer de trouver une solution.

Mais alors que peut faire la chef du gouvernement, justement ? Vous dites que de nouvelles embûches l’attendent, comment est-ce que le pouvoir aujourd’hui voit la situation ?

Le pouvoir espère que l’opposition va petit à petit s’essouffler, devenir impopulaire auprès de la petite minorité de 30 % qui la soutient, et puis aussi que ceux qui financent l’opposition à coups de millions d’euros, vont à un moment donné, estimer que l’addition est trop salée et donc arrêter de financer les opposants.

Les manifestants qui tiennent – à peu nombreux d’ailleurs – les barrages dans Bangkok, ne sont pas des gens qui sont là spontanément par conviction idéologique. Mais ils sont payés environ 15 euros par jour et tout ceci commence à faire beaucoup d’argent dépensé depuis trois mois. Donc le gouvernement peut espérer un essoufflement de l’opposition, mais malheureusement cela risque de ne pas être le cas.

Et que veut l’opposition finalement aujourd’hui ?

L’opposition est constituée de différentes tendances. Il y a une tendance qui représente les classes moyennes relativement aisées de Bangkok et qui souhaiteraient une démocratie libérale, et qui pensent que le pouvoir actuel représente un pouvoir corrompu qui ne joue pas le jeu de la démocratie, et qui croient que le leader qui dirige l’opposition qui s’appelle Suthep, un riche Thaï du sud de la Thaïlande, incarne cet espoir de renouvellement de la démocratie.

Malheureusement ce leader, Suthep, est quelqu’un dont les convictions sont à l’opposé de la démocratie et qui est en train d‘essayer d’organiser, soit un putsch en paralysant complètement le gouvernement, soit en obligeant ou en convainquant les militaires d’organiser un coup d’Etat.

Et son objectif est bien de remplacer un gouvernement issu des urnes, par un gouvernement qui serait nommé d’hommes politiques soi-disant non partisans – mais bon… ça n’existe pas – et que ce gouvernement autoproclamé rédige une nouvelle Constitution, de façon à trouver les moyens pour que les élections à venir empêchent une victoire électorale de la majorité actuelle, c’est-à-dire le Parti pour les Thaï, qui est actuellement au pouvoir.

Il y a deux figures importantes en Thaïlande dont on parle assez peu. L’une, vous venez de l’évoquer, ce sont les militaires. Et l’autre figure c’est le roi. Quel rôle jouent – et l’armée et le monarque – actuellement dans la crise ?

Je commencerai par le monarque. Il est très âgé et il est malade. Donc, il n’est pas en mesure de jouer un rôle actif dans la crise politique. Et ce qui ne se discute pas ouvertement mais qui est quand même en filigrane, c’est sa succession. Et un des enjeux de la crise politique c’est de savoir quel sera le parti au pouvoir, au moment où la succession se réalisera, de façon à essayer d’orienter la succession dans un sens qui serait favorable à ceux qui à ce moment-là sont au pouvoir.

Mais l’armée joue un rôle immédiat beaucoup plus important. Parce qu’en refusant dès le début de la crise politique, d’affirmer publiquement que l’armée respectera les institutions et le gouvernement démocratiquement élu de Yingluck – qui a quand même remporté la dernière fois aux élections de 2011, 48 % des suffrages et une majorité absolue de sièges – en refusant de soutenir ce gouvernement, l’armée a laissé l’opposition gagner du terrain et tenter de renverser par la violence et par la force ce gouvernement démocratiquement élu.

Et l’armée n’a pas cessé de multiplier des déclarations contradictoires. Un jour elle laisse entendre qu’elle va faire un coup d’Etat, le lendemain elle annonce que ce ne serait pas une bonne idée… Et on ne sait pas précisément quelle sera son attitude en définitive. Et à tout moment elle peut organiser un coup d’Etat qui serait une catastrophe pour la Thaïlande.

Et un coup d’Etat qui serait à son propre profit, qui ne serait pas pour servir les intérêts de l’opposition comme vous l’évoquiez ?

Si… Parce qu’il y a une connivence étroite entre le chef d’état-major Prayuth et l’opposition… Les deux principaux conseillers de Suthep, qui est le leader putschiste de l’opposition, sont deux généraux qui ont été les mentors de l’actuel chef d’état-major. Et donc toutes ces personnes se connaissent très bien depuis de nombreuses années et sont en communication constante.

Donc, il n’y a pas une armée qui serait neutre, en retrait. Mais l’armée agit actuellement en coulisse de façon permanente, plutôt en faveur de l’opposition parce qu’elle a toléré, cette armée, que l’opposition envahisse les ministères, le palais du gouvernement… Et ça, ça ne se passerait dans aucun pays parce que normalement l’armée est censée protéger les institutions existantes.

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