Ligne de force : Sale temps pour les putschistes du 21 mars 2012

La mutinerie qui a dérivé en coup d’Etat n’a pas seulement favorisé l’occupation des deux tiers du Mali pendant dix mois par des bandes armées criminelles. Au final, elle a fait des putschistes unis hier contre ATT d’irréductibles adversaires décidés à en découdre s’il le faut par les armes.       

 

 

Saouti Labass Haidara Directeur Publication Indépendant

Saouti Labass Haïdara, Dirpub L’Indépendant

Décidément, les coups d’Etat militaires ne sont plus ce qu’ils étaient dans les années 60 et d’après. A l’époque, ils étaient faciles à opérer, rapportaient gros et ne prêtaient guère à des conséquences trop fâcheuses pour leurs auteurs. Prenez, par exemple, le tout-premier coup d’Etat perpétré au Mali, le 19 novembre 1968, par de jeunes officiers conduits par celui qui n’était encore que le lieutenant Moussa Traoré. Il a suffi à ceux qui l’ont fomenté de se présenter avec un char sur la route de Koulikoro pour mettre aux arrêts le président Modibo Kéïta et sa suite qui regagnaient Bamako après une conférence économique tenue quelques jours plus tôt à Mopti. Puis ce fut le tour de tous les responsables politiques et administratifs de haut rang résidant dans la capitale (ils n’étaient pas très nombreux) et l’affaire était dans le sac.

 

 

«   Un coup d’Etat sans effusion de sang  » dira, comme pour dédramatiser l’opération et se disculper, celui qui apparaitra vite comme son principal meneur, l’instructeur Moussa Traoré, Personnage jusqu’ici sans visage, il formait à la fois les recrues de l’armée et celles de la milice populaire, le bras armé du régime US-RDA dont  » les exactions  » sur la population civile ont été l’une des causes mises en avant pour expliquer et légitimer le coup d’Etat.

 

 

Très vite, les membres du «  Comité militaire de libération nationale  » (quatorze au départ) mis en place pour  » organiser des élections libres et démocratiques dans un délai de six mois  » (la dictature militaire durera 23 ans) et «  redresser l’économie nationale  » vont révéler une forte propension pour l’argent, les terres, les femmes, belles naturellement.

 

 

Certains deviendront de gros transporteurs routiers. D’autres des commerçants qui s’enrichissaient d’autant plus vite qu’ils exerçaient sans enseigne et ne payaient ni droit de douane ni impôt. Tous étaient propriétaires d’immenses domaines fonciers.

 

 

Pendant dix années, les membres du CMLN, passés de lieutenants ou capitaines à colonels, vivront comme des pachas, le Mali tout entier étant devenu un bien dont ils disposaient comme ils l’entendaient sans rendre compte à qui que ce soit. De cette époque date le puissant attrait de la vie civile sur les militaires maliens. Ceux-ci se détourneront de leurs obligations professionnelles pour se lancer à corps perdu dans ce que Moussa Traoré lui-même appelait «  la course effrénée à l’enrichissement illicite  » qui n’était pas, loin s’en faut, l’apanage des seuls civils.

 

 

La folle épopée du comité militaire, sa boulimie, ses excès, ses outrances, ses excentricités s’arrêteront le 26 février 1978 lorsque ses deux composantes, «   les faucons  » et  »  les colombes «   comme disait la presse à l’époque, vont s’affronter en plein jour dans Bamako. Paradoxalement ce sont  » les colombes  » menées par Moussa Traoré, qui vont gagner, par traîtrise bien sûr, sur les «  faucons « .

 

 

Ceux-ci seront capturés, mis au secret, l’armée malienne alors sous leurs ordres décapitée et démantelée. Deux procès retentissants, celui des  » crimes de sang  » et celui des «  crimes  économiques  » qui se traduiront par la mise à mort des deux principaux ténors du régime d’exception et d’exactions, mettront fin au triste règne du CMLN.

 

 

Ajoutons-y que durant toute la décennie où il a prévalu au Mali, mises à part les dénonciations et les condamnations régulières dont il faisait l’objet de la part de Amnesty international (AI) et de la Ligue internationale des droits de l’homme (LIDH) l’ordre militaire n’a pas été inquiété. La défense et la promotion des droits de la personne humaine étaient loin d’avoir l’ampleur qu’on leur connait actuellement et la Cour pénale internationale (CPI) n’existait pas encore.

 

 

Tout compte fait, les  » héros  » ou les  » zéros  » du 19 novembre 1968 ont été des putschistes heureux !

 

 

On ne peut, assurément, pas en dire autant de ceux qui, le 21 mars 2012, se sont mutinés contre les chefs militaires. Une mutinerie qui, à l’aube du 22 mars suivant, a emporté le régime démocratique du président ATT. Ce coup d’Etat a plongé le Mali dans une mare de sang, l’administration a été dévastée, les biens publics et privés volés, pillés et saccagés, des exactions de toutes sortes commises sur des civils et des militaires, l’économie ruinée, les populations livrées à la misère et au désarroi.

 

 

A part une minorité, les putschistes n’ont pas eu le temps de s’enrichir, de gagner des galons, de se construire des «  châteaux « , d’amasser des  privilèges comme leurs aînés de 1968. La vigilance des organisations africaines, européennes, mondiales a ruiné tous leurs  espoirs, anéanti leurs plans et leurs projets.

 

 

Conséquence de cette double situation, les auteurs du coup d’Etat des 21 – 22 mars 2012 vivent chaque jour un peu plus dans la peur d’une interpellation judiciaire internationale pour  » crimes contre l’humanité  » ainsi que Human Rights Wacth en a fait entrevoir  la possibilité. Amnistiés par l’Etat malien pour les crimes et délits commis entre le 22 mars et le 12 avril 2012, ils peuvent toujours être poursuivis par les tribunaux locaux pour des faits à eux opposables de cette date-là à la fin de la transition qui a vu la dissolution officielle de l’ex-CNRDRE.

 

 

S’y ajoutent depuis peu les règlements de compte à l’arme lourde en leur sein, nés de frustrations liées aux promotions obtenues par certains d’entre eux. A commencer par leur ancien chef, le désormais Général de corps d’armée Amadou Haya Sanogo. Un abcès que le nouveau pouvoir gagnerait à vider rapidement avant qu’il ne produise des effets inattendus.

Saouti HAIDARA

SOURCE: L’Indépendant  du   10 oct 2013.

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