Modibo Keïta : Le Géant du Mali

Il n’est point question pour nous de se laisser aller à un lyrisme nostalgique sur l’homme, car nul n’ignore que pour faire un deuil, il faut passer par un processus de mythification du défunt, dans lequel le Mali est embarqué depuis la perte de Modibo Keïta. Derrière la palissade mythifiée il y a forcément un réel besoin de réhabilité l’enfant de Bamako-koura qui aura régné  pendant huit ans, d’ailleurs avec comme toile de fond, plus de trente ans d’activisme politique. Cet ancien Major de William Ponty de Dakar est Maire de Bamako à 1956, puis deux fois Secrétaire d’Etat à Paris un an après, auprès de Bourgès-Maunoury et Gaillard en 1957.

Nous, jeunes maliens nés après 1968, ne l’avons pas connu, il nous a tous été compté avec nostalgie. Imprégnés de cette nostalgie, nous essayons de le raconter à notre tour avec les matériaux historiques à disposition. Ainsi pour concourir à la perpétuation de l’histoire de nos grands hommes à la manière de Gandi (autrefois en kassounké). A défaut d’avoir vécu, l’Aube des indépendances, années bonheurs du peuple malien, nous nous sommes construits avec des photos et archives sonores du Géant du manding,  bien plus poétiques qu’expressives, les unes les autres. Comment comprendre ce culte du personnage au sein de la population malienne, même chez des jeunes nés dans les années quatre-vingt-dix. Cela a comme un air de rendez-vous manqué, d’une herbe fraîche coupée sous les pieds des maliens à peine indépendant.

Le leader au  charisme naturel

Le regard perçant, le buste droit, fixe comme un rônier, l’apparence calme et posé, tout était dans la  posture : une  « conduite irréprochable et de sa croyance profonde, inébranlable dans le destin du Mali. » (Cheick Oumar Diarrah ). Ajouté à ce visage serein qui aspire confiance, un bagout spontané et clair, une structuration idéologique et intellectuelle sans faille, les ingrédients pour concocter un futur presque parfait, emmerdeur, hors pair s’établissait au Soudan, pour devenir le grain de sable dans le dégué de l’administration coloniale. Pas par besoin de défier mais par envie d’affirmer et de porter les intérêts de son pays. Le Soudanais au caractère trempé était également  au-dedans des actions politiques de la métropole, à juger par ses fonctions à Paris.

L’engagement pour un Mali nouveau socialiste et progressiste

Il fallait tout d’abord africaniser l’administration du nouveau Mali. Cette impulsion est le fondement de l’indépendance, mais aussi maintenir les coopérations d’assistance techniques pour mener le pays vers son autonomie. Le Mali nouveau passe forcément par une réelle indépendance économique, quitte  à échouer pourquoi ne pas essayer. C’est pourquoi le mandinka lance des chantiers de renouveaux. Surtout qu’en cinquante ans d’occupation, le Soudan enregistrait peu de manufacture, sinon rien, à part certains services régaliens. En termes de perspective industrielle, les débouchés étaient précaires. Le fils de Daba et de Hatouma Camara, propulse la création de plusieurs usines à travers le pays, tels : la cimenterie de Diamou-Temetessou, la librairie populaire, l’office cinématographique, l’usine de textile etc., et d’autres services stratégiques comme des hôpitaux et la banque malienne de développement, sanctionnée par la création du franc  malien. On pouvait compter au total plus de quarante entreprises d’état et services essentiels, sept ans après les indépendances ont suffi  pour cet ouvrage.

Un Mali nouveau passe également, par la qualité de son éducation, plusieurs témoins, majoritairement enseignants, formés sous l’ère Modibo, s’entendent confesser à leurs élèves la qualité et la rigueur de l’enseignement, plusieurs d’entre eux, s’étaient engagés dans l’éducation, puisque persuader que  l’élite de demain, leur était confié. Le jeune lion de Ponty était convaincu de la valeur de l’école, principalement de sa qualité pour l’épanouissement d’un pays.

En tertio son implication dans l’art et la culture. Lui-même « Animateur du groupe Art et Théâtre » parodie la société bourgeoise de l’époque à travers des piécettes. Il favorisera conséquemment les rencontres culturelles inter-régionales, qui ne pouvaient, que s’imposer naturellement à ce féru de culture.

Le caillou dans le soulier de De Gaule

La diligence d’André Malraux avec lettre de De Gaule en main à l’intention de Keita, annonce la couleur des relations entre Paris et Bamako. Une rupture avec la mère « patrie » est motivée par la tournure socialiste de l’ancienne colonie, qui se tourne vers le communisme, armée du désir de panafricanisme. C’est aussi par le soutien du Mali à l’Algérie pour sa lutte de décolonisation, position qui devient une vraie poudre de piment d’Espelette dans les relations franco-maliennes. L’ancien administré et ministre d’Etat est décidément intenable ! Il faut rappeler que ces évènements sont précédés, par plusieurs impertinences activistes, l’engagement politique insistant avant tout sur l’intérêt du Mali,  sans compter son incarcération à Paris en 1947, pendant six mois, pour ses idées. Il s’impose comme l’opposant sérieux, qu’il vaut mieux avoir à l’œil qui le fait considérer comme anti-français pour d’aucuns.

La part d’ombre

Tout homme politique à une part d’ombre, la sienne est indexée de l’arrestation puis la mort (1964) des camarades Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko et Kassoum Touré, dans des circonstances pas claires, qui jette l’opprobre sur son règne. L’obstination impulser par  le tout nouvel enthousiasme doublé d’optimisme de ces années Zéro des nouveaux états africains est aussi le talon d’Achille de de leurs dirigeants. Pas de déni possible nous voulons garder du Premier Président malien son ambition progressiste pour son Mali, un temps oui révolu mais qui réchauffe nos cœurs de jeunes maliens d’aujourd’hui dont la majorité désorientée. Modibo était conscient de l’interconnexion du monde et qui voulait simplement son pays à répondre avec compétence le moment venu. Tous ses compères dirigeants se souvenaient d’un homme droit, ce qui dénue son règne de tâche de dilapidation et de détournement de deniers publics. C’est le premier des héritages. L’héritage de Modibo se concentre dans cette assertion de quoi chaque malien devra cogiter, « … Nous voulons être les dignes héritiers de nos ancêtres, les artisans d’un Mali resplendissant de prospérité intérieur et de rayonnement international. … En donnant le nom Mali à notre jeune République, nous avons devant l’histoire fait le serment de réhabiliter les valeurs morales qui ont fait la grandeur de l’Afrique. »

La chute

Nul n’ignore au soudan mali la chute tragique de celui qui est considéré comme étant l’un des Leaders les plus charismatiques du Tiers-monde. On va éviter de remuer le couteau dans la plaie, par communiqué officiel du pouvoir militaire, c’est ainsi que l’on annonçait au peuple malien le décès de son Premier Président démocratiquement élu : « Modibo Keita, ancien instituteur à la retraite est décédé des suites d’un œdème aigu des poumons. » Eh Skeye !

D’une dernière gorgée de bouillie : « Le lion au regard de feu et de plomb toujours au zénith; … debout et droit comme un rônier…» s’en était allé.  Les grands hommes s’illustrent par leurs actes et leurs images survivent le temps.

 

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