Qu’a fait Hollande de la Françafrique ?

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Quand on est dans l’opposition, on proteste, on s’indigne, on râle contre ces atteintes aux droits de l’homme, contre nos compromissions diplomatiques avec des Etats corrompus et autocratiques. Quand on arrive au pouvoir, le discours s’affadit. On découvre qu’on ne fera pas la guerre à tous ces autocrates. Qu’on a besoin d’eux si l’on veut rester en Afrique. C’est exactement ce qui se passe avec François Hollande. L’actuel président n’a pas envie d’abandonner l’Afrique. D’autres plaident pour la non-intervention, qu’on laisse les Africains se débrouiller entre eux. La posture est facile, elle autorise effectivement toutes les ruptures. Elle oublie nos relations, un passé commun, souvent douloureux. Hollande n’est pas sur cette ligne.

Quand on est au pouvoir, on peut faire pire que simplement recevoir des autocrates. On peut leur dérouler le tapis rouge, car on a réalisé qu’il y a du “business” à faire, y compris personnel. On envoie des émissaires, ils s’appellent Alexandre Djhouri,  Robert Bourgui ou ; les contrats de Bernard Kouchner ou les déplacements officieux de Claude Guéant sont encore dans toutes les mémoires.

Bref, quand François Hollande reçoit une quarantaine de chefs d’Etat africains, on pense d’abord, ici en France, à la Françafrique.
Bien sûr, le président parle économie, protection des espèces et cause humanitaire. Cela change du discours de Dakar (juillet 2007), de la tournée africaine chez Bongo et Cie, des valises de Bourgui et relances de factures de Kouchner.

Il y a aussi la Centrafrique, une guerre civile qui démarre en décembre, boucherie en mars, renversement du président, puis plongée dans le chaos.

La France s’est donc décidée a envoyer des troupes en Centrafrique. Depuis le renversement du président François Bozizé en mars dernier, le pays a progressivement sombré dans le chaos. Ces dernières semaines, les témoignages terrifiants s’accumulent: égorgements, viols, expulsions, vols, etc. D’anciens rebelles devenus bandits, des groupes d’autodéfense, on se tue, on se tire, on se massacre. On compterait 400.000 réfugiés dans la forêt ou la brousse, pour l’essentiel des chrétiens. En début de semaine, une douzaine de civils, musulmans, sont découverts démembrés. La force panafricaine déployée sur place est impuissante. Elle “observe“. Jeudi soir, François Hollande annonce l’intervention, 600 hommes déjà sur place, bientôt le double. “Un seul objectif : sauver des vies humaines.“Il promet: “ce sera une intervention rapide, je suis sûr de son succès. J’en rendrai compte régulièrement aux Français”.

La France en a-t-elle encore les moyens ? On raille beaucoup la baisse du budget de la Défense. La loi de programmation militaire (qui contient d’autres dispositions bien plus flippantes que la seule baisse de nos moyens) est en passe d’être définitivement adoptée cette semaine à l’Assemblée.

La France d’Hollande attend toujours un mandat de l’ONU avant d’intervenir. Ce fut chose faite ce jeudi 5 décembre. Les habituels opposants à toute intervention extérieure s’oppose,t. Il suffisait de lire, dans l’Humanité, ce jeudi 5 décembre, cette tribune : “Ce positionnement en première ligne de la France dans des interventions menées  « au nom des droits de l’Homme » ou du « devoir de protection des populations » en Libye, en Côte d’Ivoire, au Mali et aujourd’hui en Centrafrique, camoufle ainsi les conséquences néfastes de plus de 50 années de soutien à des dictateurs africains et d’interventions armées généralement menées à leur profit ou à celui des intérêts stratégiques français, qui ont largement contribué à l’instabilité de certaines zones du continent.” Et hop! Tout était bien mélangé ! La traditionnelle Françafrique, la guerre punitive en Libye, l’intervention défensive au Mali.

La Françafrique n’est plus officielle. Cela ne signifie pas que l’affairisme clientéliste a disparu, il a été privatisé. L’horreur en Centrafrique n’empêche pas certains de penser au “biz-ness“. Thomas Cantaloube pour Mediapart, dans un article documenté et publié le 3 décembre, détaille quelques-unes de ces visites de responsables français à l’affut du bon coup, ce “Bal des prédateurs à Bangui “, comme il l’appelle. En juin 2013, voici Richard Attias, le mari de Cécilia ex-Sarkozy, qui vient rencontrer le nouvel homme fort du pays, Michel Djotodia, qui a délogé l’ancien président quelques semaines plus tôt, lors du sommet de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Quelques jours plus tard, “un trio composé de Claude Guéant, ancien ministre de l’intérieur et secrétaire général de l’Élysée sous Sarkozy, de son gendre Jean-Charles Charki, et de l’homme d’affaires Laurent Foucher, débarque à Bangui en compagnie d’une poignée d’entrepreneurs français.” En juillet, Niel Telecom rachète Telecel, un opérateur local de téléphonie mobile. Que les affaires sont rapides…

Mais l’Afrique, y compris francophone, n’est plus le pré carré gaullien de jadis. Les critiques doivent ajuster leurs arguments. En premier lieu, en Afrique, la Chine et quelques émirats sont terriblement efficaces à pousser leurs avantages et leur influence. La France a été contrainte de sortir de sa zone d’influence historique, vers les territoires lusophones (Angola) et anglophones.

En second lieu, l’essor économique de quelques locomotives (Afrique du Sud, Nigéria) change la donne et les rapports de forces. Lors d’un forum franco-africain qui s’est clôturé mercredi en présence de Hollande, la ministre des finances du Nigéria a été explicite: “Nos partenaires traditionnels comme la France (….) pourraient avoir à travailler un peu plus dur pour nous convaincre de travailler avec eux dans les investissements menés sur le continent“.

En troisième lieu, le développement du terrorisme islamiste, notamment au Sub-Sahel, bouscule la diplomatie et force à d’autres interventions.

En dernier lieu, l’Afrique est encore sous-développée. On l’oublierait presque. A la faveur de l’austérité ambiante, Pascal Canfin, ministre du développement, a perdu quelques-uns de ses crédits.

La Françafrique n’a pas fini d’être jugée. En France et en Afrique, on attend beaucoup des instructions en cours à l’encontre de ces autocrates corrompus que l’ancienne Sarkofrance protégeait allègrement. Trois d’entre eux sont particulièrement visés: le président du Congo Denis Sassou Nguesso, l’ancien président gabonais Omar Bongo et le président de Guinée équatoriale Teodoro Obiang. Un quatrième, l’ancien président du Sénégal Wade et ses proches font l’objet du plainte par l’Etat du Sénégal lui-même.

La justice semble enfin suivre son cours, les enquêtes sont longues et encore loin d’aboutir. Nicolas Sarkozy avait donné quelques consignes pour que la justice ralentisse ou cesse d’enquêter. Entre 2007 et 2012, le ministère de la justice avait multiplié les embuches procédurales contre la plainte des associations Sherpa, Survie et de la Fédération des Congolais de la diaspora pour recel de détournement de fonds publics, blanchiment, abus de biens sociaux et abus de confiance. En novembre 2007, classement sans suite, au motif que seuls les Etats étaient légitimes à se porter partie civile contre un éventuel détournement de fonds de … leurs propres présidents (sic !). En juillet 2008, nouvelle plainte contre 5 chefs d’Etat… jugée irrecevable en octobre 2009.  En décembre 2008, nouvelle plainte deTransparency International contre les familles Bongo, Nguesso et Obiang, enfin jugée recevable par une juge en cinq mois plus tard.

Depuis mai 2012, donc, la justice “suit son cours, sans que toutefois la République ne bouscule ces autocrates: ils ne sont pas arrêtés à leur descente d’avion – immunité diplomatique oblige. Et la real-politik diplomatique exige leur soutien au moins tacite pour ces opérations de paix.

En avril dernier, le président congolais s’était ému auprès de François Hollande qu’il rencontrait à l’Elysée: “ce que nous voulons rappeler, c’est que le principe auquel nous avons tous souscrit au plan international est celui de la non-ingérence dans les affaires intérieures”. En février, une perquisition a pu avoir lieu dans l’une de ses propriétés à Neuilly-sur-Seine.

En juillet 2012, un mandat d’arrêt européen a été émis à l’encontre du président de Guinée Equatoriale par les juges Roger Le Loire et René Grouman. En juin dernier, la Cour d’appel de Paris a rejeté la demande d’annulation du mandat international contre Teodoro Nguema Obiang.

Ce vendredi, quelques chefs d’Etat ne sont pas là. Mais nul policier pour (ac)cueillir Teodoro Nguema Obiang et quelques autres à l’aéroport.

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