L’avenir politique : SANS TARDER

Face à Boko Haram, l’Afrique a, cette fois-ci, pris rapidement la mesure du péril. Mais cette réactivité nouvelle nécessite d’être appuyée

BOKO haram islamistesNécessité a finalement fait loi. Très longtemps, l’Afrique s’est hâtée avec lenteur dans la réflexion engagée sur la constitution d’une force armée continentale. Le projet caressé par les pères fondateurs n’a guère emballé la plupart des fils. Mais il faut reconnaître que les réticences implicites exprimées par eux ne diffèrent pas fondamentalement des atermoiements observés par leurs collègues du Vieux continent lorsqu’il s’agit pour ceux-ci de mettre en place une politique européenne de la défense. La seule période au cours de laquelle les hésitations n’avaient guère cours pour ces personnalités se rapporte au temps de l’opposition Est-Ouest lorsque le Pacte de varsovie se dressait face à l’Organisation du traité de l’atlantique nord. On était alors à une époque où les divergences doctrinaires s’avéraient suffisamment déterminantes pour entretenir une possibilité de confrontation et pour justifier une mobilisation conséquente de troupes, ne serait-ce que pour des démonstrations de force périodiques.

Les nations de notre continent ne se sont fort heureusement jamais trouvées à un degré de divergence idéologique tel qu’il puisse les inciter à s’unir les unes contre les autres. Même l’épouvantail régulièrement brandi par certains « progressistes » et qui évoquait le scénario d’une reconquête coloniale exécutée au besoin par la force n’a jamais ému au point de susciter un effort sacré pour mettre en place une armée africaine. C’est pourquoi, les efforts forcenés (et pas entièrement désintéressés) d’un Kadhafi avaient en leur temps provoqué l’agacement quasi général et le gel de toute avancée sur la question par les nations les plus puissantes du continent. Par une certaine ironie de l’Histoire, ce fut plutôt le réflexe inverse qui a prospéré dans certains pays francophones. Pour ceux-ci, la conclusion d’accords de défense avec l’ancienne puissance colonisatrice établissait une sorte de police d’assurance qui permettait aux dirigeants bénéficiaires de conjurer un certain nombre de risques allant de la montée en puissance d’une guérilla interne aux manœuvres séditieuses de l’opposition en passant par les tentatives de coups d’Etat.
Malgré l’indifférence ambiante, un début de prise de conscience de la nécessité de trouver un traitement global au problème de la sécurité, et par ricochet de la stabilité en Afrique, avait été amorcé au début des années 1990 quand il avait fallu constater la profusion, mais surtout la persistance et l’approfondissement des crises africaines. Il n’y pas trop à s’étendre sur la situation de la République démocratique au Congo qui a nécessité une intervention onusienne quelques mois seulement après la proclamation d’indépendance du Congo Léopoldville.

DES PRATIQUES INNOMMABLES. La matrice des conflits tels que l’Afrique les subit aujourd’hui et qui menacent de déstructurer les Etats a été progressivement formatée par les tragédies survenues au Libéria, en Sierra Leone et en Somalie. Pour tenter de mettre fin à ces conflits, les pays africains se sont trouvés dans la nécessité de s’impliquer militairement dans le rétablissement de la paix après que la communauté internationale ait clairement manifesté son peu d’empressement à aller vers un risque d’enlisement. Au Libéria, ce furent les troupes de l’ECOMOG fournies par les Etats membres de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest qui s’employèrent tant bien que mal à pacifier un pays qui a affronté deux guerres civiles successives de 1989 à 1996, puis de 1999 à 2003. Plus de 200.000 victimes furent décomptées dans des affrontements qui virent les combattants multiplier les pratiques innommables.
En Sierra Leone, le scénario ne fut pas moins éprouvant pour les populations. Ici, la guerre civile dura onze ans avec l’apparition de rébellions sanguinaires et une succession quasi ininterrompue de coups d’Etat militaires. L’ECOMOG intervint en 1998 pour rétablir dans ses fonctions le président Ahmad Tejan Kabbah régulièrement élu. Mais elle ne put venir seule à bout du tristement célèbre RUF. Il fallut une opération menée par les troupes spéciales britanniques en mai 2000 et dénommée Palliser pour neutraliser définitivement les rebelles et permettre au pays d’amorcer un lent retour à la normale. Dans la Somalie en proie à une insécurité chronique et quasiment abandonnée à son sort par la communauté internationale, ce fut une succession d’initiatives africaines qui permet aujourd’hui d’espérer un début de normalisation.
Tout a commencé par une intervention de l’armée éthiopienne en décembre 2006 pour mettre en débandade les Tribunaux islamiques. En décembre 2008, les Ethiopiens passaient le relais à la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) forte de 3.400 hommes réunis dans les contingents burundais et ougandais. En octobre 2011, le Kenya inquiet des incursions de plus en plus fréquentes des insurgés Chebabs sur son territoire engageait plus de 4000 hommes dans une opération baptisée « Linda Nchi » (« Protéger le pays ») et versait, en 2012, ce contingent dans l’AMISOM qui reçoit un appui des Nations unies.
Ainsi qu’on le voit, même si la constitution d’une force panafricaine piétine au fil d’interminables conciliabules, le continent ne manque pas totalement de références dans le traitement par lui de crises africaines graves et complexes. Pour parler d’un passé récent, il faudrait rappeler que dans la tragédie centrafricaine les troupes de la Communauté des états de l’afrique centrale avaient précédé les Français de Sankaris pour s’interposer entre les Sélékas et les Anti balakas.
Mais aucune des situations précédemment affrontées n’a certainement préparé l’Afrique à vivre une confrontation du type de celle engagée contre l’organisation Boko Haram. Cette dernière porte en effet le fer et le feu sur le territoire de quatre pays : le Nigéria, sa terre d’implantation, le Cameroun qui refuse de lui servir de base arrière, le Tchad qui ne veut pas voir mis en danger son principal accès à la mer et le Niger qui n’accepte pas d’offrir une zone de repli aux combattants extrémistes.
Dans ce conflit d’un type inédit, les spécificités inquiétantes ne manquent pas. La première d’entre elles réside dans la riposte instantanée que n’a pas hésité à donner l’armée de Boko Haram (qualifier celui-ci « seulement » de secte relèverait du ridicule absolu) aux gouvernements qui ont choisi de l’affronter. L’organisation djihadiste, fidèle à sa tactique de terreur, a ainsi frappé dans des localités frontalières camerounaises, tchadienne et nigérienne. En répétant le même modus operandi : des attaques inopinées et un déchainement d’une violence aveugle contre les populations. Le second constat est que les terroristes pratiquent autant la guerre conventionnelle (des assauts frontaux contre les troupes gouvernementales de certains pays nouvellement engagés) que la guerre asymétrique (la poursuite des attentats suicides qui se sont multipliés ces derniers jours).

UN FRONT POPULAIRE UNI. Cette dualité augmente l’imprévisibilité des actions de l’organisation, même si la tournure prise par les événements montre des terroristes beaucoup moins à l’aise et plus vulnérables dans le premier mode d’opération. La troisième remarque concerne le type de l’armement rassemblé par Boko Haram (armes lourdes et engins blindés) et la relative maitrise d’utilisation que ses membres semblent en posséder. Les témoignages des officiers camerounais commandant les troupes d’élite engagées dans la très dure bataille de Kolofata sont concordants : l’ennemi leur avait été à un moment donné supérieur en armements avant que ne viennent les renforts demandés.
C’est certainement toutes ces informations qui ont amené les Etats de la Communauté de l’Afrique centrale de convoquer un sommet d’urgence afin de mettre au point une réponse coordonnée qui soit à la hauteur du danger que représente désormais Boko Haram. Les participants ont aussi insisté sur l’impératif de veiller à ce que les opérations militaires n’affectent pas les populations civiles afin que certaines couches ne se rallient pas au message pernicieux diffusé par l’organisation. C’est justement l’appui d’un front populaire uni qu’ont recherché la société civile et les autorités nigériennes en organisant une marche de soutien aux forces armées du pays. L’on se souvient en effet que les manifestations de protestation organisées en janvier passé contre la controversée couverture de « Charlie Hebdo » avaient offert à certains cercles extrémistes l’occasion d’initier des actions violentes contre des cibles gouvernementales et des lieux de culte chrétiens.
L’adhésion des simples citoyens à la lutte contre les terroristes est d’autant plus indispensable que le combat qui s’engage sera long et éprouvera considérablement la vie quotidienne de paisibles populations. La présence probable de cellules dormantes extrémistes imposait donc au gouvernement nigérien de lancer un avertissement clair aux radicaux de l’intérieur, surtout ceux des zones frontalières où le prosélytisme de l’organisation a pu s’exercer plus facilement. Dans le difficile défi où s’est engagé le Niger, il était tout indiqué que le Premier ministre Modibo Kéita soit allé exprimer de vive voix notre solidarité envers un pays ami qui est resté constant à notre côté dans les heures les plus tragiques de l’occupation djihadiste. Plus que tout autre Etat de la sous-région, le Mali est en mesure de traduire ce que ressent une nation quand des agresseurs s’efforcent de briser les plus intangibles de ses valeurs.

DANS LEUR QUOTIDIEN. Boko Haram n’est malheureusement pas le seul péril en expansion sur notre continent et l’Egypte l’a signalé avec insistance tout au long de la semaine dernière. L’Etat islamique s’est désormais implanté sur notre continent, plus précisément en Libye, et l’a manifesté par deux actes symboliques des méthodes de cette organisation, la mise à mort de 21 travailleurs émigrés égyptiens de confession copte et deux attentats suicides dans la ville de Qoba en réponse au bombardement de ses positions par l’aviation militaire égyptienne. Ces événements posent une fois de plus la question du traitement de la question de la sécurité en Libye. Les Nations unies restent toujours attachées à l’option du dialogue politique engagée à Genève et qui pour le moment n’a pas délivré le moindre signal encourageant.
L’Etat égyptien, qui affronte déjà dans le Sinaï un groupe armé se réclamant de Daesh, assure qu’une action militaire vigoureuse est indispensable, sinon l’éradication de l’organisation sera bientôt impossible. Mais cette analyse a bien du mal à être acceptée par la plupart des grandes puissances du Nord, qui restent hantées par l’échec de l’opération « Restore hope » en Somalie et qui demeurent échaudées par les résultats plus que mitigés de deux longs investissements militaires en Irak et en Afghanistan. Deux investissements coûteux en hommes et qui n’ont produit aucune certitude rassurante quant à l’avenir des pays bénéficiaires. Les réticences européennes et américaines expliquent largement les hésitations et les ambiguïtés qui ont marqué les attitudes adoptées quand il s’est agi de pacifier la Libye après la chute de Kadhafi, d’armer la rébellion syrienne contre le régime Assad, d’appuyer les Peshmergas kurdes contre l’Etat islamique, ou de détruire les camps djihadistes installés dans le sud libyen. Ces réticences se retrouvent aujourd’hui dans l’aide à apporter à la traque de Boko Haram ou à la neutralisation des versions africaines de Daesh.
L’Europe a certes conscience du danger extrémiste qui se rapproche de son territoire et qui dans la pire des hypothèses n’aura bientôt que la Méditerranée à franchir. Mais elle en a une perception encore largement atténuée malgré les premières victimes directes tombées sur son sol. Elle en est toujours à l’identification et à l’analyse du péril (ainsi que l’a démontré le récent sommet de Washington) alors que les populations victimes au Moyen orient et en Afrique expérimentent déjà dans leur quotidien la détermination et la cruauté des djihadistes. C’est pourquoi dans ce climat d’indécision, il serait juste de saluer l’action de la France qui paraît être la seule nation du Nord à mesurer véritablement l’urgence d’agir vite et fort. Paris se distingue déjà en fournissant un appui appréciable en renseignement et en expertise militaire aux forces nigériennes qui se trouvent en première ligne et en s’investissant dans un démarchage diplomatique pour que l’investissement africain reçoive un appui international idoine.
En attendant que la lourde machine des Nations unies se mette en route, la rapide réaction des Etats africains délivre déjà un message réconfortant. Elle indique que leçon a été tirée de la proche Histoire. Celle-ci enseigne en effet qu’une très fine ligne sépare l’alerte du désastre. Et que le second survient avec une soudaineté insoupçonnable lorsque la première s’interprète mal. Ou tardivement.
G. DRABO

source : L Essor

Vous aimez nos articles, suivez-nous

Articles similaires.