État islamique, Boko Haram… Quel impact pour les entreprises françaises?

ENQUETE Confrontées à la montée en puissance des mouvements djihadistes, les entreprises françaises présentes en Afrique s’adaptent. Que mettent-elles en œuvre ?

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On est le 4 novembre 2014. Des hommes du groupe islamiste Boko Haram, font sauter au lance-roquettes le commissariat de Nafada dans le nord-est du Nigéria. Quelques minutes plus tard, les djihadistes prennent le chemin de la ville voisine d’Ashaka, où le groupe français Lafarge possède une cimenterie. Ils font irruption dans l’usine, pillent de la dynamite, puis se dirigent vers les bâtiments où se trouvent habituellement les expatriés. Par chance, la plupart des employés ont quitté le site, apprenant l’arrivée des terroristes. Un mois plus tard, les combattants de la sectelancent un nouveau raid contre la cimenterie. Des 4×4, une ambulance et des médicaments seront volés. Là encore, aucune victime n’est à déplorer, le cimentier ayant anticipé l’attaque.

Maghreb, Sahel, golfe de Guinée, Moyen-Orient… Les régions soumises à la menace djihadiste ne cessent d’augmenter. Le 24 septembre, au lendemain de l’assassinat de l’otage français, Hervé Gourdel, par un groupe algérien affilié à l’État islamique, le quai d’Orsay a même fait passer de 28 à 40, la liste des pays sensibles au djihadisme. Comment s’adaptent les entreprises françaises – très discrètes sur ces questions – qui opèrent dans ces régions ?

Les grands groupes structurent leur sécurité

“Ces mouvements nous ont d’abord obligés à densifier nos services de sécurité, indique Grégory Quérel, le PDG de Necotrans, spécialiste en logistique internationale, présent notamment au Mali, au Nigéria, au Niger et au Cameroun. Depuis deux ans, on en fait une priorité avec trois personnes qui gèrent ça plus une société de sécurité privée qui assure une mission de veille”. “Il y a eu une prise de conscience des entreprises françaises sur les questions de sécurité durant les cinq dernières années, abonde Alain Flandrois, directeur d’études à la DISS, un cabinet de management des risques liés à la sûreté. La montée en puissance récente des mouvements terroristes, djihadistes en particulier, les a obligées à se structurer. Elles internalisent davantage cet aspect sécuritaire alors qu’avant il était essentiellement confié à des cabinets spécialisés”.

De plus en plus de grands groupes font aussi appel à des responsables Sûreté de haut niveau qui ont une expérience solide dans la police, les armées ou le renseignement. C’est par exemple, le cas de Veolia, qui s’est offert les services de l’ancien directeur de cabinet du préfet de police de Paris, Jean-Louis Fiamenghi ou du groupe Accor qui a recruté en septembre, l’ex-patron de la police judiciaire de Paris, Christian Flaesch (qui avait été écarté de la PJ fin 2013). Quant à Areva, c’est l’ancien directeur adjoint du renseignement militaire, Jean-Michel Chéreau, qui a pris les rênes de la sécurité du groupe, en 2010. “Il y a une dizaine d’années les grands groupes affectaient une à deux personnes à temps plein à la sécurité, aujourd’hui on est plutôt dans une fourchette de 10 à 20, précise Louis Caprioli, ancien sous-directeur chargé de la lutte contre le terrorismeà la Direction de la surveillance du territoire (DST) et consultant pour la société de sécurité privée Geos. Il y a notamment plus d’analystes qui font de la veille et essaient de décrypter les signaux avant-coureurs.”

Les grands groupes du Cac 40 présents dans ces régions à risque font aussi appel à des sociétés de sécurités privées sur le terrain pour assurer la protection de leurs salariés. Celles-ci contrôlent leurs déplacements, gèrent la sécurité des résidences des expatriés mais peuvent aussi être amenées à protéger de façon rapprochée certains salariés. “Les gouvernements locaux sont hostiles à ce que nos personnels soient armés, précise Gilles Sacaze, ancien du service action de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et cofondateur de Gallice, une des principales entreprises française de sécurité à l’étranger. Hormis dans certains pays en guerre comme en Libye ou en Irak, ou s’agissant de la protection maritime, nous ne sommes donc jamais armés. Ce sont les forces de sécurité des pays où nous intervenons qui sont compétentes pour ça”

Réduction du nombre d’expatriés

La mise à disposition d’une “escort” de quatre à six personnes chargées de protéger et sécuriser un trajet se paie entre 1.500 et 3.000 dollars par jour. D’autres mesures comme la construction de “safe room” dans les résidences des expatriés, le regroupement des salariés dans des villas surveillées par des sociétés privées de gardiennage, ou plus simplement la réduction du nombre d’expatriés dans les zones à risques, sont aussi mises en œuvre par les grands groupes. La Libye, considéré comme le pays le plus dangereux, ne compte même plus aucun expatrié français. S’agissant de la double attaque de la cimenterie de Lafarge à Ashka, la dizaine d’expatriés présents sur le site a par exemple était transférée à Abuja (la capitale) quelques jours avant la première attaque, avant de quitter le pays.

“Nous réduisons le nombre de nos expatriés dans ces régions, indique Claire Paponneau, Directrice Afrique chez Orange, présent notamment au Mali, au Cameroun et au Niger. Nous n’envoyons plus nos salariés dans les régions dangereuses. Au Nord-Cameroun, par exemple, il y a des sites techniques que l’on ne peut plus approcher car Boko Haram sévit dans la zone. Les populations locales sont donc privées de téléphone, sauf si un autre opérateur alimente le secteur. Concernant les réparations de sites, on fait appel à des entreprises locales, moins voyantes qu’Orange”. “Les djihadistes nous obligent à privilégier les déplacements par voie aérienne, soutient Alain Flandrois. Si on emprunte la route, on change très souvent d’itinéraires, c’est une organisation quasi militaire et cela a un coût pour les entreprises”.

“C’est évident que notre budget sécurité augmente mais il n’explose pas, réagit Grégory Quérel. La prise en compte de la sécurité est d’ailleurs une demande de nos clients. Si on n’investit pas là-dedans on n’a pas les marchés”. “Dans les offres que l’on présente, il y a un volet sécurité de plus en plus poussé et coûteux” appuie Philippe Delleur, directeur International du groupe Alstom, présent notamment en Égypte et au Nigéria.

Le départ de ces grands groupes d’un pays impacté par le djihadisme est en revanche assez rare. “Ces entreprises ont dans l’ensemble toutes quitté la Libye et l’Irak car la situation est totalement incontrôlable, mais globalement elles arrivent à s’adapter”, ajoute Alain Flandrois. Areva qui avait quitté la Centrafrique, en état de guerre civile, en 2012, a par exemple fait le choix de rester au Niger, fortement menacé par un chapelet de groupes djihadistes (Aqmi, Mujao, Boko Haram…). “On a limité le nombre d’expatriés et renforcé la sécurité des 3.000 à 4.000 personnes qui travaillent sur nos deux sites” indique le géant du nucléaire.

La suspension en août du chantier de la mine d’uranium d’Imouraren (Nord du Niger), n’avait toutefois pas manqué de surprendre, même si Areva a justifié cette décision par des raisons uniquement liées à la chute des prix de l’uranium. “Le risque jihadiste et terroriste élevé dans le Sahel a aussi contribué à cette décision”, avait alors précisé une source diplomatique interrogée en novembre par l’AFP.

Quel impact sur l’activité ?

La plupart des grandes sociétés françaises présentes dans ces régions, comme Alstom, Areva, Lafarge ou Orange, sont formelles : l’implantation des mouvements djihadistes dans ces pays n’impacte pas leur business. “En 2014, on a connu une croissance de 7% en Afrique et cela s’explique aussi par nos bons résultats dans les pays à risque, affirme Claire Paponneau. Les investissements consentis en matière de sécurité nous permettent de préserver notre activité”. “Notre activité a globalement augmenté dans ces zones comme au Mali ou au Niger où elle a progressé de 30% en 2014, renchérit Grégory Quérel. Cela s’explique principalement par les contrats passés avec l’armée française”. Le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), a corroboré cela dans son rapport de janvier 2015, en indiquant que les entreprises françaises présentes en Afrique avaient augmenté leur activité d’environ 5% et que ces mouvements djihadistes n’avait eu que peu d’impact sur leur activité.

Les grands groupes français ont les moyens de s’organiser face à la menace djihadiste et de maintenir leur activité. Et comme le souligne Louis Caprioli “les premières victimes de ces mouvements sont les économies locales et les entreprises de petites tailles”. Les exportations vers la France de pays tels que la Libye (-67%), le Tchad (-86%), ou le Niger (-35%) se sont par exemple effondrées en 2014.

 

Quant aux PME françaises, la situation est moins florissante que pour les grands groupes. “En 2014, notre chiffre d’affaires a baissé de 30%, explique Jean Alem du repaire, patron de l’entreprise Medical Overseas Pharma, qui vend du matériel de diagnostic médical notamment au Mali, au Niger et au Tchad. Les budgets santé sont passés à la trappe et c’est le budget militaire qui a tout pris. On est aussi gêné dans nos déplacements, la sécurité coûte chère et on est contraint de réduire certaines missions. Les PME ont aussi des difficultés à obtenir des visas pour faire venir et former en Europe leurs employés africains qui sont dans ces pays sensibles”.

Même certaines entreprises de taille intermédiaire (ETI), éprouvent des difficultés. “Notre activité est bien sûr affectée par ces mouvements, note Alain Taieb, PDG de Mobilitas, ETI française spécialisée dans le déménagement en Afrique. Au Nigéria et en Centrafrique on a perdu 20% de l’activité, on est aussi touché dans les autres pays à risque. En Libye nos entrepôts ont reçu des obus.”

En revanche, les grands gagnants de la montée en puissance de la menace djihadiste sont les groupes de sécurité privée français. En quatre ans le chiffre d’affaires des huit plus grosses sociétés françaises de sécurité à l’étranger est passé de 100 à 150 millions d’euros, selon le Club des entreprises françaises de sûreté à l’international (CEFSI). En 2014, la baisse de l’activité en Libye et en Irak a été compensée par une hausse de la demande d’audit dans d’autres pays soumis à la menace terroriste comme leMali ou le Nigéria. La société Erys Group (10,4 millions d’euros de chiffre d’affaires) a par exemple enregistré en 2014, une croissance de 36% de son chiffre d‘affaires, principalement due à la hausse du nombre d’audits dans ces régions. “Les grandes entreprises n’envisagent plus d’envoyer un collaborateur quelque part sans un audit de sécurité, explique Arnaud Dessenne, le PDG de la société. Il y a aussi depuis 2015, une hausse importante de la demande d’audit de la part d’entreprises françaises présentes en Égypte”. Le pays fait en effet l’objet d’une multiplication d’actes terroristes qui visent notamment les intérêts étrangers et d’une insurrection djihadiste dans le Sinaï. Et selon plusieurs spécialistes, malgré les appels du pied répétés du gouvernement du Maréchal al-Sissi aux investisseurs étrangers, la situation pourrait rapidement devenir “une poudrière”.

 

Source: challenges.fr

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