Afrique de l’Ouest : des milliers de personnes en souffrance

En ce début d’année 2016, Amnesty International a perdu deux collègues, la photographe Leila Alaoui et le chauffeur Mahamadi Ouédraogo.

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Ils ont été tués lors de la lâche attaque perpétrée par un groupe armé lié à Al-Qaïda et visant des civils aux abords de l’hôtel Splendid à Ougadougou, la capitale du Burkina Faso.

Leur mort nous a brutalement rappelé que les groupes armés d’Al-Qaïda et de Boko Haram ont non seulement continué en 2015 à terroriser de manière délibérée les populations civiles dans les périphéries négligées d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, mais aussi ont étendu leur portée en ciblant les hôtels et les restaurants situés au cœur des villes cosmopolites de la région.

Leila et Mahamadi étaient des musulmans dont la foi s’exprimait dans la promotion des droits humains. Plus précisément, ils défendaient les droits des jeunes femmes et des jeunes filles à contrôler leur propre vie et leur propre corps. Ils font partie de ces milliers de personnes tuées sans raison par des groupes armés dans une zone couvrant différents pays de la région sahélienne, autour du bassin du Lac Tchad et en République centrafricaine.

Le rapport annuel d’Amnesty International de 2015, lancé mercredi 24 février, décrit les graves violations des droits humains commises à la fois par les groupes armés et par les gouvernements dans 160 pays du monde entier.

Alors qu’Amnesty International a démarré l’année 2016 en déplorant la perte de 30 vies au cours de l’attentat de Ouagadougou, nous avions commencé l’année 2015 en publiant des images satellites témoignant de la quasi destruction des villes de Baga et de Doron Baga dans le nord-est du Nigeria où des centaines de personnes ont été massacrées et plus de 3 700 habitations détruites.

Entre ces deux attaques meurtrières commises à un an d’intervalle, les groupes armés ont continué chaque semaine à perpétrer des atrocités dans d’autres pays tels que le Mali, le Cameroun, le Niger, le Tchad et la République centrafricaine.

Face à ces attaques, il n’est pas étonnant que les gouvernements de la région aient cherché à défendre leur territoire et à protéger leur population. Ils ont en effet le droit et le devoir de prendre toutes les mesures légales et nécessaires en ce sens. Ils ont malheureusement trop souvent eu recours à des mesures brutales plaçant souvent les communautés entre deux feux : la terreur aveugle infligée par les groupes armés et la répression du gouvernement. Cette stratégie n’améliore pas la sécurité et crée surtout un climat de méfiance et de peur.

En mai 2015, mes collègues et moi-même avions été frappés de constater dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun que les efforts déployés pour protéger les populations civiles dans cette nouvelle ligne de front rataient trop souvent leurs objectifs. Nous avons rencontré 84 enfants, dont la moitié avait moins de 10 ans et même certains 5 ans, qui avaient été détenus pendant six mois sans inculpation après un raid sur leur école coranique.

Ils nous ont parlé de leur rêve pour l’avenir, pas celui d’être un membre de Boko Haram mais celui de devenir footballeur pour le Real Madrid ou pour Manchester United, ou celui de gagner de l’argent pour s’occuper de leurs parents qu’ils n’avaient pas vu depuis très longtemps.

Les autorités camerounaises ont finalement admis leur erreur et rendu les enfants à leurs parents. Mais il existe de nombreuses autres victimes, dont les cas ont été à peine reconnus et pour lesquels aucun règlement n’a été recherché.

Nous avons rencontré au nord du Cameroun, des dizaines de femmes dont les fils, les frères et les époux ont été enlevés dans le cadre de vagues d’arrestations et qui n’ont jamais été revus. C’est le cas notamment de 130 hommes et jeunes garçons toujours portés disparus depuis leur arrestation par les forces de sécurité qui recherchaient des membres présumés de Boko Haram dans deux villages voisins.

Au Nigeria, de l’autre côté de la frontière, l’ampleur du problème est encore plus grande. En juin 2015, Amnesty International a publié un rapport qui montrait comment les crimes de guerre commis par les forces de sécurité ont, depuis mars 2011, causé la mort de 7 000 jeunes hommes et garçons durant leur détention par les autorités militaires tandis que plus de 1 200 personnes ont été arrêtées et tuées illégalement.

Il est à espérer qu’en 2016 les gouvernements comprendront qu’il n’est pas possible de vaincre Boko Haram en conduisant des arrestations de masse ou en emprisonnant des enfants. On ne peut pas prévenir des crimes de guerre si l’on en commet d’autres par ailleurs. Il est aussi à espérer que certains progrès accomplis en 2015 puissent se transformer en de réelles avancées en matière de droits humains en 2016.

L’année dernière, la Mauritanie a adopté une loi plus sévère pour lutter contre le problème de l’esclavage qui persiste dans le pays. La libération du leader du mouvement anti-esclavagiste montrerait cependant que les autorités sont véritablement résolues à combattre l’esclavage.

Une nouvelle Cour a été mise en place en République centrafricaine pour juger les personnes soupçonnées de crimes de guerre. La mise en place de dispositions permettant de garantir la tenue de procès équitables, serait une indication que le pays est prêt à briser le cycle des conflits et de l’injustice.

La Gambie a libéré environ 200 prisonniers, mais continue à détenir des opposants politiques, journalistes et prisonniers d’opinion.

Le peuple burkinabè peut également être une source d’inspiration en 2016 pour la manière dont il a réclamé de façon déterminée et pacifique ses droits, tenu tête aux armes de la garde présidentielle pour empêcher un coup d’état et préféré la justice à la vengeance pour la mort de ses fils.

Le procès historique de Hissène Habré devrait, quel que soit le verdict, envoyer un message clair à tous que les violations des droits humains ne doivent pas rester impunies, indépendamment de la puissance du suspect ou de la durée de l’attente.

Source: Jeune Afrique

 

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