Marché du Ramadan : LA SURENCHÈRE SUR LA VIANDE, LA VOLAILLE ET LE POISSON NE FAILLIT PAS

viande rouge boeuf vache mouton animal betail boucher abattoire marcheDepuis le début du Ramadan, le coût de ces produits donne la migraine aux ménagères et scandalise les consommateurs
Les clignotants s’étaient allumés juste à la veille du mois de Ramadan. Ils annonçaient déjà une tension incompréhensible sur certains articles du panier de la ménagère. Cette tendance haussière se confirme malheureusement à chaque jour qui passe. Car l’augmentation, une fois déclenchée, reste constante lorsqu’elle ne progresse pas. Aujourd’hui la viande, la volaille et le poisson connaissent une surenchère incroyable. En effet, de mémoire de ménagère, jamais les prix de ces produits n’avait atteint un niveau aussi affolant. Ce renchérissement déstabilise aujourd’hui autant les maîtresses de maison soucieuses de servir aux leurs un repas succulent que les chefs de famille obligés d’augmenter les frais de condiments.
Il faut dire qu’habituellement, la principale préoccupation des pères de famille résidait dans le prix des céréales. Avec le bon niveau d’approvisionnement du marché, ce souci majeur s’est dissipé. Il n’en est malheureusement pas de même avec la préoccupation que constituent les prix de la viande et de la volaille. Ceux-ci prennent l’ascenseur en même temps qu’explose la demande. Comme d’habitude, les vendeurs ne manquent pas d’arguments pour expliquer le renchérissement de leurs produits. Le consommateur, lui, encaisse avec résignation la énième spéculation montée à l’occasion du Ramadan.
Un tour sur les différents marchés de la capitale nous permet de constater que la hausse semble s’être durablement installée surtout en ce qui concerne la viande de bœuf et de mouton ainsi que les produits dérivés. Ici, la hausse varie de 200 Fcfa à 500 Fcfa le kilogramme selon la qualité et les produits. Au marché Dibida, le kilo de viande de bœuf avec os est passé de 2000 Fcfa à 2200 Fcfa et le gigot sans os de 2250 Fcfa à 2700 Fcfa. Le filet qui représente la qualité supérieure plane à 3000 Fcfa le kilogramme. Quant au foie de bœuf, particulièrement prisé par les gargotières, il est aujourd’hui vendu à 3500 Fcfa le kilo contre 3000 Fcfa avant le Ramadan. La gousse de rognon est cédée à 1500 Fcfa.
À 11 HEURES, TOUT EST VENDU. Cependant, le comble de la surenchère se concentre sur la tête et sur les pattes, morceaux de choix pour les gourmets. La tête de bœuf vendue avant le Ramadan entre 10.000 à 12.000 Fcfa l’unité est aujourd’hui cédée entre 18.000 et 20.000 Fcfa. La patte de bœuf n’a pas fait les choses à moitié avec un prix qui est passé du simple au double, de 1.250 à 2.500Fcfa l’unité. La patte du mouton, qui constitue un mets plus raffiné, a sauté de 3000 Fcfa à 4000 Fcfa, voire à 5000 Fcfa, selon la qualité.
Pour expliquer le renchérissement quasi général, les chevillards ne sont pas à court d’arguments. Selon Ousmane Cissé, boucher au marché Dibida, plusieurs facteurs se conjuguant pour la situation actuelle. Le premier, selon lui, c’est la saison hivernale. « Dès que s’amorce l’hivernage, nous avons des problèmes d’approvisionnement en bœufs sur pied. Les bêtes bien en chair deviennent même rares. Cette année, nous avons pu tout particulièrement constater le faible approvisionnement des marchés en bêtes. Ces marchés ont subi le contrecoup de la sècheresse qui sévit dans les zones de grande production de Douentza et du Gourma. En outre, l’insécurité résiduelle dans le Septentrion de notre pays et même dans une grande partie de la région de Mopti a dissuadé les marchands de bétail de s’aventurer dans ces zones à la recherche de bêtes. Aujourd’hui, il faut débourser entre 750.000 à 800.000 Fcfa pour un animal bien en chair. Nous n’avons donc pas d’autres choix que de réorganiser un peu les prix », se défend le boucher.
Notre interlocuteur ajoutera que la tendance actuelle s’est installée bien avant le Ramadan. « Nous nous sommes débrouillés pour maintenir les prix stables. Cependant, avec le Ramadan durant lequel la demande s’avère supérieure à l’offre, nous avons été obligés de revoir les fourchettes des prix pour satisfaire les besoins du marché. Voyez-vous par vous-mêmes. A 11 heures déjà, il y a plus de viande ici, tout est vendu », insiste notre interlocuteur. Pour lui, la stabilisation des prix pourrait être obtenue avec une implication de l’Etat.
« L’année dernière, le département du Commerce avait pris des mesures spécialement pour ce mois de carême en accordant une subvention qui permettait de rabattre de 200 Fcfa le prix de chaque kilo de viande à la sortie des abattoirs. Mais cette mesure, pourtant efficace, ne s’est pas inscrite dans la durée. Il est donc temps pour nos autorités de s’impliquer dans l’approvisionnement du marché en bêtes. Elles peuvent le faire à travers des programmes comme le Padeso qui fournissent chaque année le marché en moutons et qui ont contribué à faire baisser la surenchère sur ces bêtes à la veille des fêtes. Si l’approvisionnement du marché en bêtes de qualité est garanti, je suis sûr que les prix fléchiront. Les pays comme la Côte d’Ivoire et le Sénégal, importateurs de bœufs à partir de chez nous, arrivent à réguler leurs marchés de viande, pourquoi nos autorités ne pourraient pas en faire de même », lance-t-il.
LA SEMPITERNELLE RENGAINE DE L’HIVERNAGE. Alassane Touré, boucher au marché de MagnaMbougou, se plaint également du manque récurrent de têtes dans les différents « garbals » de Bamako pendant cette période. Et cette pénurie influe inévitablement sur le prix de la viande. «  On ne peut pas acheter à plus de 800.000 Fcfa un bœuf de 300 kilos et n’en tirer après la vente que 660.000 Fcfa, argumente le vendeur. Nous sommes obligés d’ajuster les prix en conséquence. Nous le faisons non seulement sur la viande, mais aussi sur les parties dérivées – têtes, pattes et même intestins ». Alassane Touré nous indique que le principal souci qu’ont les bouchers actuellement n’est plus de faire des bénéfices, mais de récupérer au moins l’argent engagé. Il assure que même avec les hausses opérées, il leur arrive à ses collègues et à lui de vendre très souvent à perte. Lui également est partisan d’une implication des autorités similaire à celle qui permet de stabiliser le prix des céréales.
Les consommateurs ont actuellement toutes les raisons de se sentir cernés par la spéculation. Car comme celui de la viande, les prix de la volaille et du poisson de mer se sont également laissé pousser des ailes. Cédé il y a trois mois entre 2250 Fcfa à 2500 Fcfa, le poulet est aujourd’hui vendu entre 3000 à 3500 Fcfa. La pintade est devenue intouchable, elle qui coûte entre 4000 et 5000 Fcfa. Les poulets de chair qui commençaient à conquérir les consommateurs locaux sont eux aussi pris dans le mouvement ascensionnel. Leur kilogramme s’enlève désormais entre 2500 Fcfa et 2800 Fcfa, selon les qualités et les quartiers.
Ces variations sont amenées par la volonté d’exploiter au maximum la forte demande du Ramadan. Mais pas seulement. La ruée annoncée de nos poulets vers la destination ivoirienne y est aussi pour quelque chose. Et il ne faut pas oublier la sempiternelle rengaine de l’hivernage entonnée par les vendeurs. En effet, insistant sur l’effet des premières pluies, les spéculateurs essaient de nous convaincre, la main sur le cœur, que les points d’approvisionnement en volaille sont difficiles d’accès pendant l’hivernage et que les frais de transport grimpent de manière spectaculaire. Toutes choses qui compliquent singulièrement la tâche aux acheteurs. Ces derniers qui écument les foires et les villages pour constituer les stocks de volaille locale empruntent des pistes que les pluies rendent impraticables. Ces « spécialistes » font aussi remarquer que durant la présente période les femmes rurales sont plus investies dans les travaux champêtres que dans l’entretien de leurs poulaillers. Même chez les aviculteurs professionnels, la période ne serait guère favorable à une grande production de volaille.
A notre avis, il serait difficile d’accorder une quelconque crédibilité à ces explications plutôt tirées par les cheveux. Par contre, la combinaison de deux facteurs mérite d’être prise en compte dans l’explication à donner à la hausse actuelle : la très forte demande liée à la période du Ramadan s’entrechoque avec la diminution de l’offre qu’amène aujourd’hui l’exportation massive du poulet local malien à destination de la Côte d’ivoire. Il faudrait peut-être rappeler que depuis février dernier, le Burkina faso est victime d’une réapparition de la grippe aviaire et ne peut donc plus approvisionner le marché ivoirien, destination de prédilection de ses poulets locaux. De source officielle ivoirienne, le Pays des hommes intègres fournissait à lui seul près de 60 % des besoins de son voisin en volaille. Le reste étant comblé par la production locale et par des importations en provenance de notre pays. Ainsi, pour combler le gap occasionné par l’interdiction par la RCI des importations burkinabé, les marchands de volaille ivoiriens se sont tournés vers le Mali. Au grand dam de l’offre disponible pour les consommateurs maliens.
DEUX HYPOTHÈSES. Difficulté supplémentaire à laquelle sont confrontées cette année, les ménagères maliennes au budget modeste, le prix du poisson de mer. En temps normal, lorsque la viande et la volaille deviennent inaccessibles, les dames se tournent vers le poisson de mer qui constitue pour elles un palliatif providentiel. Moins cher que le poisson pêché localement, apprécié pour son goût plus savoureux, le poisson congelé venait donner fumet et consistance aux repas servis dans les ménages modestes.
Le « Kokodji Diéguè » ou « Sénégal Dièguè » – parce qu’à l’origine il provenait de ce pays – arrive chez nous dans des conteneurs frigorifiques en provenance du Sénégal, de la Mauritanie, du Maroc et même de la Tanzanie via la Côte d’Ivoire. Malgré ce long périple, ce poisson était vendu à des prix très abordables, environ 1000 à 1500 Fcfa le kilo selon les variétés, du mérou à la limande. Les détaillantes le rendaient encore plus accessible aux petites bourses en le débitant en petits morceaux vendus à 50 et 100 Fcfa.
Malheureusement cette année, comme l’an passé avec le Ramadan, le poisson de mer connaît lui aussi un surenchérissement sans précédent. D’aucuns parlent de pénurie, d’autres de spéculation suscitée par la forte demande. Mais un tour chez les grands importateurs du produit nous a permis de comprendre que les deux hypothèses se complètent. En effet, selon Cheickna Sylla, importateur, le problème vient des pays producteurs. En Mauritanie comme au Sénégal, la pêche s’est industrialisée. Les prises de meilleure qualité sont acheminées vers les pays développés. Le reliquat de moindre valeur est destiné à nos marchés où il est malgré tout vendu cher.
Notre interlocuteur nous explique que durant la présente période, les campagnes de pêche ramènent moins de prises. Alors que c’est le phénomène inverse qui se passe au niveau de la consommation malienne. Ce décalage entre une offre en déclin et une demande qui explose amène une pénurie, et inévitablement une hausse des prix. Toutes ces explications passent au-dessus de la tête de nos ménagères. Celles-ci désespèrent de voir le marché du Ramadan un jour régulé. Ce qui leur permettrait pourtant de planifier un tant soit peu un budget pour leurs dépenses en cette période si particulière. Aujourd’hui, elles n’ont d’autres choix que de celui de subir. Et celui de se livrer à des acrobaties financières quotidiennes pour mettre sur la table de quoi satisfaire les jeûneurs.
D. DJIRÉ

source : L ‘Essor

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