Les femmes journalistes et le harcèlement en ligne

Avant qu’Internet ne vienne chambouler la manière dont les informations sont recueillies et partagées, les journalistes ne se préoccupaient guère de la violence en ligne. Les principaux risques physiques et psychologiques auxquels ils étaient confrontés se situaient sur le terrain, lors de reportages portant sur des conflits ou des catastrophes. Mais aujourd’hui c’est sur Internet que se développent de plus en plus les batailles médiatiques. Et plus que jamais, les femmes en sont les premières victimes.

Selon Demos, un cercle de réflexion britannique, les femmes journalistes reçoivent trois fois plus d’insultes ou de menaces  sur Twitter que leurs homologues masculins, et elles sont souvent de nature sexuelle (putain, salope…). En 2016 l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe a publié une étude  montrant que les femmes travaillant dans les médias sont particulièrement visées par ces menaces qui “ont un impact direct sur leur sécurité et sur leurs activités en ligne”.
Le harcèlement des femmes journalistes s’étend souvent à leur famille. Le caractère sexualisé des menaces qu’elles reçoivent non seulement sur leur lieu de travail, mais aussi chez elle dans leur intimité, sur leur ordinateur ou sur leur téléphone, renforce encore leur impact. Elles peuvent donc se sentir en insécurité physique et psychologique un peu partout.
Les attaques au vitriol sur Internet ne sont pas nouvelles, mais leur caractère misogyne  s’accentue. Si les rédacteurs en chef et les responsables des médias ne prennent pas cette situation au sérieux, les femmes journalistes pourraient être réduites au silence.
Un autre angle d’attaque en ligne fréquent contre les femmes journalistes consiste à s’en prendre à leur travail ou à leur réputation. Parfois elles réagissent par l’autocensure ou en s’abstenant de traiter certains sujets, notamment ceux touchant aux droits fondamentaux ou aux communautés marginalisées. De ce fait, les voix des groupes vulnérables sont aussi réduites au silence.
Néanmoins, certaines journalistes réagissent à ces violences et refusent de se laisser intimider. Alexandra Pascalidou, une journaliste à la double nationalité grecque et suédoise, a reçu des menaces de mort en raison de son travail concernant les droits humains, et elle en parle ouvertement. Elle a même accordé publiquement son pardon  à un néo-nazi repenti qui l’avait insultée et menacée. L’année dernière, lors d’une rencontre de journalistes organisée par News Xchange à Amsterdam, elle a déclaré qu’il était de son devoir d’attirer l’attention sur le harcèlement et les menaces dont les femmes journalistes sont fréquemment l’objet. “Il faut qu’il y ait davantage de gens comme nous. Si nous sommes peu nombreux, il leur est facile de nous faire peur”.
Maria Ressa, une ancienne correspondante de guerre de CNN, s’exprime elle aussi ouvertement. Fondatrice et PDG de Rappler.com, un média en ligne philippin, elle est gravement harcelée depuis 2016 et ne compte plus  les menaces de mort qu’elle a reçues. Elle souligne que les guerres qu’elle a couvertes ne l’ont en rien préparée au degré de violence dirigé contre elle et ses collègues de Rappler.
Sa stratégie qui pourrait servir d’exemple aux dirigeants des médias qui reconnaissent la gravité du harcèlement en ligne. Elle utilise entre autres le journalisme d’investigation pour en identifier les auteurs et elle appelle les médias sociaux à faire davantage contre le harcèlement et à prendre en compte son effet psychologique sur les victimes.
Malheureusement la plupart des femmes journalistes victimes de harcèlement ne sont pas prêtes à se confronter à leurs auteurs. Pour beaucoup d’entre elles, la crainte d’une atteinte à leur réputation ou d’une agression physique engendre une culture de la honte qui décourage une réaction forte et digne face au harcèlement et aux menaces.
Leur réticence est compréhensible. Il n’est pas entièrement faux de dire que réagir au harcèlement entretient le feu de la haine sur Internet. Mais en gardant le silence, les victimes sont doublement atteintes : premièrement par les messages et les actes qui les ciblent, et deuxièmement par leur impuissance à réagir. C’est l’un des résultats du machisme mis au goût de l’ère d’Internet.
La plupart des femmes journalistes que je connais admettent se censurer sur Internet. En plus grand nombre encore, elles ont abandonné Twitter, Facebook et Instagram, malgré la pression de leurs patrons pour qu’elles restent “connectées” à leur audience. Ce n’est pas un problème pour des journalistes déjà connues, mais les journalistes débutantes prennent un risque pour leur carrière si elles font la même chose. Autrement dit les harceleurs en ligne contraignent les femmes journalistes à faire des choix impossibles.
Certains responsables des médias agissent en faveur de l’égalité hommes-femmes, mais la plupart ne prêtent pas suffisamment attention au harcèlement en ligne. Quand j’ai discuté de cette question avec des cadres dirigeants, essentiellement des hommes, la plupart ont été surpris d’apprendre que leurs collègues femmes se sentent menacées sur Internet. Pire encore, ils ne savaient pas comment réagir face à ce problème.
Ce manque de prise de conscience tient en partie au fait que les femmes minimisent souvent le harcèlement en ligne dont elles sont victimes, craignant que cela nuise d’une manière ou d’une autre à leur carrière. Ainsi une de mes collègues journalistes m’a dit qu’elle ne tenait pas à faire du bruit autour d’une menace qu’elle avait reçue, car il s’agissait “seulement” d’une menace de viol et non d’une menace de mort, contrairement à l’une de ses amies. Une autre collègue pensait que l’on ne prendrait pas au sérieux le fait qu’elle soit harcelée sur Internet, car cela ne se passe pas dans le “monde réel”.
Il n’y a pas lieu de critiquer l’attitude des femmes journalistes, mais on peut exiger des responsables des médias qu’ils fassent davantage pour les protéger, car la plupart d’entre eux ne prennent pas suffisamment en compte le problème. Si cela conduit encore plus de femmes journalistes à renoncer à leur profession, le journalisme glissera dans une perspective encore plus masculine qu’elle ne l’est déjà.
Alerter sur le harcèlement en ligne ne vise aucunement à détourner l’attention de l’opinion publique et des responsables des médias des risques courus par les journalistes dans des environnements hostiles, comme les zones de guerre. Néanmoins les femmes journalistes savent que la guerre virtuelle laisse elle aussi des cicatrises. Pour qu’elles s’impliquent sur Internet sans courir trop de risques, il ne faut pas les abandonner sur ce terrain.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Hannah Storm est directrice de l’International News Safety Institute.

 

lejecom

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