La chronique satirique de Tiekorobani: Décès de Madame Junte à l’âge de 18 mois

En couvrant de grades Madame Junte et son mari, un vieil homme au sourire désarmant leur a fait un cadeau empoisonné qui a fini par les emporter.

 

 

Les parents, amis et connaissances ont la douleur d’annoncer le décès, jeudi  3 octobre 2013, de Madame Junte Kati à l’âge de 18 mois. Décès survenu à la suite d’un empoisonnement.

 

 

Madame Junte Kati était une demoiselle d’un charme ravageur. Quand elle portait sa tenue kaki et se promenait dans les rues de Kati, sa ville natale, les mâles se bousculaient pour la contempler. Les nouvelles de sa grâce sont parvenues aux oreilles d’un vieux commando qui a tenté de lui faire la cour. Mal lui en a pris : il a dû fuir nuitamment son palais, à dos d’homme, de peur de subir les foudres du fiancé Démoiselle Junte, un capitaine très teigneux.

 

Depuis la fuite du soupirant malheureux, Mademoiselle est devenue Madame Junte en épousant, à la mairie de Koulouba, son fiancé. Le couple s’est ensuite installé au palais de Koulouba, ancienne demeure du vieux commando enfui, sous les lambris dorés et les hautes frondaisons.Depuis, alhamdou lillah, le couple coulait des jours tranquilles. Pour lui, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le mari, quoique simple, dictait sa loi aux plus hautes autorités. Les décrets présidentiels ou  primatoriaux lui étaient lus avant toute signature. Opérateurs économiques, chefs de partis et chefs militaires, tout le monde  lui mangeait dans la main. Quand il ordonnait quelque chose, on lui obéissait sans hésitation ni murmure. De temps à autre, il sortait à la télé pour dire ses quatre vértités. Aucun moyen de lui tenir tête, surtout quand il brandissait le bâton de commandement qui ne le quittait pas. D’aucuns racontent que ce bâton avait été remis au capitaine par un magicien Hindou et qu’il pouvait, au besoin, se transformer en serpent comme celui de Moïse.

 

 

Au début, un monsieur a osé défier le mari de la belle Junte.Il s’agit d’un astrophysicien qui, parce que doté de « pleins pouvoirs » sur le papier et prétendant avoir visité la planète Mars, s’est permis de dire qu’il ne savait à qui remettre sa démission. Le capitaine l’a fait conduire à Kati et lui a fait lire une lettre de démission avant l’aube, au moment où les muezzins eux-mêmes dormaient.

 

 

Une deuxième tête brûlée, à la tête de bérets dits rouges,  a cru pouvoir liquider Madame Junte. Le mari de la belle a réagi avec promptitude: il a mis les bérets rouges et leur chef au gnouf. Il a cependant conseillé à sa femme, Madame Junte, de se tenir désormais tranquille et de ne plus provoquer les gens dans les rues. La dame est, hélas, têtue ! Elle s’est alliée à des manifestants exaltés pour bastonner un vieil homme qui se prenait pour un président de la République.

 

 

Evacué à Paris puis guéri de ses blessures, le vieil homme a déclaré son pardon à ses agresseurs. Et pour bien montrer sa sincérité, il ne cessait de sourire et de porter au cou une écharpe blanche. Madame Junte a cru au pardon et à la réconciliation. Elle dînait très souvent en compagnie du vieil homme. Celui-ci, en retour, la couvrait de faveurs. Pour donner un peu d’activité à Madame Junte, qui mourait d’ennui, il a créé de toutes pièces pour elle un Comité de reformes machin: là, Madame, ses amies, ses cousines et sa compagnie de masseurs de pieds se retrouvaient pour manger, boire, chanter et danser à longueur de journée.Bien sûr, on ne peut gâter Madame et laisser de côté son capitaine d’époux: le vieux monsieur à l’écharpe blanche, qui a solution à tout, a donc octroyé au capitaine un grade de général de corps d’armée. Cadeau magnifique. Mirifique. En effet, s’il fallait respecter le plan de carrière normal, le capitaine aurait attendu le retour de Jésus sur terre avant d’obtenir ce grade qui lui fait sauter d’un coup 6 échelons : ceux de commandant, de lieutenant-colonel, de colonel, de colonel-major, de général de brigade et de général de division.

 

 

Madame Junte est, on le sait, fêtarde par nature; elle ne pouvait donc conseiller à son mari d’avoir le triomphe modeste. Voilà pourquoi tout le monde fut bientôt au courant de la promotion exceptionnelle du capitaine. L’affaire fit des jaloux. Notamment parmi des camarades d’enfance de Madame Junte qui, lundi 30 septembre 2013, ont pris les armes pour exiger eux aussi des promotions exceptionnelles. Ils sont vraiment méchants, ces gens-là. Figurez-cous que parmi eux, il y avait des adjudants et des sergents qui convoitaient le grade de colonel. D’autres, soldats de première classe, demandaient à passer maréchaux comme Mobutu Sese Seko. Quand on leur disait de patienter, ils répondaient avec furie que l’heure était à la promotion de grades Diagnè Wati et que c’était l’occasion ou jamais de remplir ses épaules et sa poitrine de galons.

 

 

Le tintamarre produit par ces sans-grades a obligé Madame Junte et son mari à consulter les fétiches. Le bâton du mari, instrument magique par excellence, révéla que le cadeau fait au capitaine par le vieil homme à l’écharpe était empoisonné. Le grade grâcieusement octroyé avait pour seul but de rendre son bénéficiaire indésirable et de susciter contre lui une révolte générale. Selon le bâton enchanté, le vieil homme est un mathématicien émérite dont les calculs et les équations se réalisent toujours. En clair, le grade empoisonné n’a pas d’antidote.

 

 

Effectivement, le bâton a disait vrai. Les choses sont allées de mal en pis. Profitant de la révolte des sans-grades, un certain Ladji Bourama, successeur du vieil homme à l’écharpe, a décidé de rétablir l’ordre républicain, encouragé en cela par les Oreilles Rouges  et les politiciens, ennemis historiques de Madame Junte et de son époux.Ladji Bourama, après avoir prononcé un discours martial et beaucoup agité le doigt en guise de menace, a entrepris de liquider du beau monde, à commencer par Madame Junte, son mari, son Comité de bombance et toute son équipe de laquais. Madame Junte avait espéré que Ladji Bourama se contenterait de discours.Elle ne savait pas que quand cet homme disait quelque chose, il le faisait, inch Allah. Il ne sait pas reculer et il paraît qu’il ne comprend même pas le bambara, ayant étudié seulement quatre choses: le latin, le grec, le fouet et le Coran d’Allah soubahana wa tallah.

 

 

Aux dernières nouvelles, Madame Junte a cessé de vivre. Son mari, quoique général, a été désarmé par les talibés de Ladji Bourama et sommé de quitter sa résidence. Un général sans domicilie fixe ? Qui l’eût cru ? Le général n’a plus le choix: il va devoir étaler sa natte près des migrants, des nomades et autres « sans papiers » qui, depuis belle lurette, passent la nuit devant la porte de Ladji Bourama.

 

 

Les funérailles de Madame Junte auront lieu après les conclusions de la commission d’enquête mise en place par Ladji Bourama. Qu’Allah ait pitié de son âme ! Petit problème: il paraît que la dame ne priait ni ne jeûnait, ce qui n’est pas le meilleur passeport pour l’au-delà…

 

Tiékorobani

SOURCE: Procès Verbal  du   8 oct 2013.

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