“Être une femme ambitieuse au Mali” de Sadya Touré : Un plaidoyer pour l’émancipation de la femme

L’essai autobiographique “Etre une femme ambitieuse au Mali” (Innov Editions 2018) de l’écrivaine-journaliste et activiste malienne, Sadya Touré, est une pure dénonciation de la condition féminine au Mali et en Afrique. Un plaidoyer pour l’émancipation de la femme dont le droit à l’égalité est mis à rude épreuve par une société traditionaliste qui la réduit à la sujétion.

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits”, proclame le premier article de la déclaration universelle des droits de l’homme qui nous donne donc toute la latitude de penser que l’homme et la femme ont droit au même traitement de faveur, dans n’importe quelle situation. Toutefois, cet article ne semble pas avoir l’effet escompté dans les sociétés africaines, particulièrement dans la société malienne où le poids des traditions foule aux pieds certains droits fondamentaux de la femme, tuant au passage les ambitions de la jeune fille. C’est dans ce combat de faire prévaloir les droits des femmes et inciter à un changement de mentalité sur la condition féminine dans nos sociétés que s’inscrit “Etre une femme ambitieuse au Mali” de Sadya Touré. Un essai autobiographique de 175 pages qui nous plonge sans complexe dans le vécu de l’écrivaine.

Alimatou, l’héroïne de ce premier livre de l’auteure, est une jeune fille brillante à l’école, pleine de rêves et d’ambitions. Elle se voit un jour au poste de secrétaire générale des Nations unies. Pour ce faire, Alimatou compte transcender les règles réductrices pour la femme établies par la société et qui font d’elle un sujet d’assujettissement. Une situation qui empêche la femme d’avoir une vision réelle d’avenir ou de poursuivre certaines de ses ambitions aussi fortes que nobles. A l’image de nombreuses jeunes maliennes, les dures épreuves de la vie d’Alimatou ouvrent leur bal dès ses trois ans, par l’excision, une pratique séculaire prônée par les traditions d’une part, et d’autre part, rejetée par les idées modernistes.

Discrimination prémonitoire

Dans certains cas comme celui de notre héroïne, l’excision, une pratique ancestrale, se présente comme un phénomène à double tranchant. D’abord pour la jeune fille qui se voit amputée d’une partie d’elle, une atteinte à son intégrité physique et ce, au péril de sa vie. Ensuite, cette pratique jette les bases d’un éventuel divorce entre les deux parents de la jeune fille car si la maman d’Alimatou, issue du milieu bambara de Ségou, connue pour son attachement aux valeurs traditionnelles, exige sa mise sous fer, elle se bute contre le refus de son mari, un descendant de la communauté sonrhaï assez flexible sur la question. Bonne militante des traditions, cette mère fait exciser sa fille à l’insu de son mari. Ce dernier la congédie pour son acte. Une situation dont l’innocente petite fille paiera le prix fort.

Le mariage forcé et précoce, les violences basées sur le genre, la déscolarisation de la jeune fille, les violences conjugales, la discrimination prémonitoire établie par la société entre le sexe féminin et masculin, les déceptions amoureuses et le harcèlement sexuel sont, entre autres, les thématiques qui jonchent l’intrigue de “Etre une femme ambitieuse au Mali”. Et dures sont les épreuves qu’Alimatou doit affronter sur son chemin vers son plein épanouissement. L’une de ces injustices sociales entre les enfants de sexe opposé s’opère depuis le bas âge où l’on a tendance à reléguer la jeune fille en seconde zone. On lui inculque par exemple que le garçon est le maître : “C’est lui le chef de famille; quand le papa ne sera plus là, c’est lui qui va hériter de la maison or toi (la fille) tu t’en iras chez quelqu’un d’autre, tu es juste à la maison pour un moment”, dit un personnage du livre.

La tête pleine de rêves, ambitieuse et brillante qu’elle est, Alimatou s’investit dans les études qu’elle considère comme la clé de son succès. Mais les études suffisent-elles pour l’atteinte des objectifs ? Certainement non. Alimatou décide donc d’être active sur le plan de la vie associative et se fera remarquer lors des activités du Parlement des enfants du Mali. Elle ne tardera pas à bousculer la hiérarchie en devenant l’une des plus en vue de sa génération. Compétente, intelligente et dynamique, elle participe à des rencontres sur le leadership organisées par des organisations internationales. Ce qui lui permet de nouer des relations avec des personnalités, dans son pays, ailleurs en Afrique et dans le monde.

Le sacrifice

Prête à conquérir le monde à la poursuite de ses rêves qu’elle dorlote depuis sa tendre enfance, rien ne semble résister à l’engagement de la jeune dame. Elle est prête à tout pour réaliser son rêve de femme ambitieuse, quitte à sacrifier son mariage avec Ismaël Ba, son futur époux.

Ce dernier qui a voulu la pousser à renoncer à une belle opportunité de formation à Dakar voit son mariage voler en éclats car Alimatou s’envole pour le Sénégal au détriment de son mariage. Choix impensable dans notre société où la pression est désarmante pour la plupart des jeunes filles qui finissent par lâcher prise.

Nombreuses sont les amies d’Alimatou qui n’auront pas cette chance. Elles abandonneront leur rêve soit après un mariage précoce parfois arrangé, soit parce qu’elles sont affectées à d’autres occupations dans l’intérêt de leur famille. Et surtout à cause des idées reçues qui stipulent que la place de la femme se limite au foyer, à l’entretien de mari et enfants. Sur cet aspect, l’auteure prend position en invitant les parents à jouer leur rôle. Ils doivent encourager leurs filles à poursuivre leurs études comme ce fut son cas, notamment grâce à son père.

Le mariage et son poids sur le rêve de la femme et les violences conjugales sont illustrés par la vie de Mariétou, une amie d’Alimatou, qui après avoir sacrifié ses rêves au profit du mariage, finira par tomber sous les coups de son mari. Censé la protéger, cet homme devient le bourreau de sa femme. Une triste réalité dans notre société souvent complice de ces atrocités subies par la femme. La femme n’a presque pas le droit de se plaindre des violences conjugales de peur d’être indexée par la société. Elle est obligée d’encaisser au péril de sa vie. La patience et la résignation lui sont ressassées car cette société veut inculquer à la femme que le pardon et la résignation face aux injustices conjugales constituent une source de bénédiction pour ses enfants.

Etre une femme ambitieuse au Mali pointe du doigt une autre plaie qui ronge la société malienne. Celle-ci va au-delà du combat féministe. Elle est générale. C’est celle qui consiste à dérober le fruit du labeur des plus méritants au profit des plus offrants. Il s’agit de la distribution arbitraire des bourses d’études étrangères destinées aux élèves méritants, quelle que soit leur condition sociale. Malheureusement, cette distribution se fait selon les règles de l’argent roi et non selon le mérite intellectuel des uns et des autres.

Dans cette littérature militante, Sadya Touré fait un plaidoyer pour améliorer la condition féminine qui laisse encore à désirer au Mali ainsi que dans de nombreux pays en Afrique au XXIe siècle. Des aspects de l’intrigue de “Etre une femme ambitieuse au Mali” nous renvoient à deux ouvrages d’anthologie maliens. Il s’agit de Sous fer ( Edition La Sahélienne 2013) de Fatoumata Kéïta, qui jette un regard sociologique sur certaines pratiques anciennes comme l’excision dont elle décrit avec véhémence les conséquences sur la jeune fille et la femme et Meurtre sou le pont des indigents (Edition L’Harmattan 2019) de Mohamed Diarra, un polar qui dénonce l’indifférence parentale envers le désarroi et les supplices de leurs filles maltraitées dans le foyer conjugal.

Le livre de Sadya Touré édifie et éclaire la lanterne du lecteur sur le chemin pour le moins sinueux de la femme vers son plein épanouissement. L’ouvrage présente les enjeux et défis du combat pour l’émancipation de la femme malienne et africaine. Le livre est réaliste puisqu’il s’inspire de l’histoire “réelle” de l’auteure.

Etre une femme ambitieuse au Mali est un ouvrage qui peut servir de repère à la nouvelle génération de jeunes filles à la recherche d’une meilleure place dans une société fortement dominée par une léthargie misogyne.

Yousouf KONE

Article produit dans le cadre de la 1ère session de la formation en critique d’art organisée par l’Agence panafricaine d’ingénierie culturelle (Apic).

Source: Aujourd’hui-Mali

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