Développement agricole au Mali : De la volonté politique pour relever les vrais défis

Le Mali ne manque pas d’atouts (terres, cours d’eau, ressources humaines) pour être un modèle agricole en Afrique. Et c’était d’ailleurs l’option de développement des dirigeants politiques de la première République. Mais, après le coup d’Etat de novembre 1968, les politiques agricoles ont brillé beaucoup plus par la démagogie et la spéculation foncière que par une réelle volonté de faire du secteur un véritable pôle de développement. Elles ont beaucoup plus profité aux paysans du dimanche, donc des barons devenus fermiers, qu’à la vraie paysannerie.

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«On a des terres arables à perte de vue. De l’eau partout. Du soleil qui brille fort. Malgré tout, on court derrière la Banque mondiale et le Fmi…On arrêtera de mendier, le jour où l’on exploitera l’Office du Niger», pense Adama Diarra, un jeune journaliste et bloggeur. Cette conviction est largement partagée par toutes les générations de Maliens, de l’indépendance à nos jours. «Nous avons des terres, du soleil, de l’eau et des bras valides. Qu’est-ce qui nous manque alors pour mettre en valeur le potentiel agricole ?», s’est interrogé l’artiste Tiken Jah Fakoly lors du concert dédicace de son dernier opus «Dernier Appel». C’était le 21 juin dernier à son célèbre «Club Radio Libre» de Niamakoro-Cité Unicef. Ce qui manque pour atteindre l’autosuffisance et la sécurité alimentaires au Mali ? C’est incontestablement la volonté politique.

La sous-exploitation du secteur met surtout en évidence le peu d’intérêt que les décideurs et les bailleurs de fonds avaient un moment pour l’agriculture, grande victime des Politiques d’Ajustements structurels (PAS) du Fmi et de la Banque mondiale comme l’éducation et la santé. Il est aujourd’hui inconcevable que notre pays dépende des importations de denrées de première nécessité, alors que le pays dispose de tous les atouts pour être le «Grenier de l’Afrique occidentale». C’est révoltant que les Maliens, dans leur immense majorité, aient de la difficulté à se nourrir convenablement à cause du coût des produits agricoles de plus en plus au-dessus de leur pouvoir d’achat. Et cela, malgré les subventions sur les intrants agricoles ou sur les importations de denrées de première nécessité comme le riz. Et cela aussi, parce que l’élan amorcé par la première République a été brisé.

En effet, avec la dictature militaire et le parti unique, les politiques ont jeté l’opprobre sur la paysannerie. Les sécheresses ont ensuite été exploitées comme du pain béni pour certains barons du régime. Abandonnés à eux-mêmes, les ruraux ont envahi les centres urbains par vagues. Et par la suite, rien n’a été fait pour rendre les campagnes plus attrayantes et fixer les jeunes…

Certes, selon des statistiques, depuis 1980, les rendements de riz ont été multipliés par 4 et la production de cette céréale est passée de 60 000 à plus de 500 000 tonnes, soit environ la moitié de la production nationale. Cela, grâce au travail des pôles d’excellence comme l’Institut d’Economie Rurale (IER) qui a permis d’expérimenter plusieurs variétés de cultures céréalières, mais aussi à cause des travaux d’aménagement dans le Delta central du Niger et des plaines un peu partout dans le pays comme à Maninkoura, San… Sans compter la mécanisation soutenue par l’implantation d’une usine de tracteurs.

De la volonté politique à concrétiser

La volonté politique, enfin affichée en faveur du secteur, s’est traduite par la création du Conseil supérieur de l’Agriculture (CSA) et des programmes ambitieux comme la récente «Initiative Riz». Même si celle-ci continue toujours à diviser sur ses retombées réelles, les récentes décisions prises lors de la 5ème Session du CSA vont sans doute dans le sens de la consolidation des acquis de cette volonté politique de créer les conditions d’un réel épanouissement socio-économique des paysans et faire de l’agriculture un pilier de la croissance économique.

Lors de cette Session, le président Ibrahim Boubacar Kéïta a annoncé que le sac d’engrais de 50 kg sera désormais cédé au paysan au prix subventionné de 11.000 Fcfa sur toute l’étendue du territoire national contre 12.500 Fcfa actuellement. Mieux, il a annoncé que notre pays va désormais allouer 15 % du budget national à l’agriculture contre (12,7 % depuis quelques années).

«Je décide, à partir de ce Conseil supérieur de l’agriculture, d’allouer 15 % du budget national à ce secteur. Je demande au gouvernement de traduire en actes concrets cette volonté présidentielle», a promis IBK. Mais, il ne suffit pas de baiser le prix des intrants pour débarrasser le secteur de tous ses goulots d’étranglement. Les agriculteurs de l’Office du Niger continueront toujours à souffrir de la redevance eau, d’être privés de l’essentiel de leurs productions annuelles pour éponger leurs dettes de campagne agricole. Avec de tels coûts de production, la compétitivité de nos produits agricoles est loin d’être assurée. Nous l’avons vu récemment avec la production sucrière de Sukula-Sa, absente du marché national parce que plus cher que le sucre importé. Ce qui suppose qu’il faut une véritable réflexion pour que le secteur soit rentable non seulement pour le paysan, mais aussi pour l’économie nationale et le consommateur.

En dehors de la mécanisation, du perfectionnement des méthodes d’irrigation ou de l’expérimentation de variétés moins avides en eau et en intrants, il faut aussi non seulement penser à revoir la fiscalité du secteur, mais aussi organiser les paysans de sorte qu’ils puissent directement vendre leurs productions aux consommateurs, donc sans trop d’intermédiaires.

Une agriculture génératrice de revenus pour tous

En réalité, ce sont ces consommateurs qui sont les véritables bénéficiaires du secteur, parce qu’achetant aux paysans à bas prix et revendant aux commerçants avec des marges bénéficiaires démesurées. Ce qui fait que le consommateur est obligé de se saigner pour manger à sa faim. Comme le pensent de nombreux experts, la compétitivité est sans doute l’une des clefs du développement de l’agriculture au Mali et en Afrique. Ce qui donne raison à Tiken Jah Fakoly, pour qui «lorsqu’un jeune homme saura que l’agriculture peut lui permettre d’épouser la fille qu’il adore et de s’offrir tout ce dont il rêve, les villes seront moins attrayantes pour les ruraux et des jeunes diplômés n’hésiteront plus à retourner à la terre». Mais cela n’est pas possible avec seulement une agriculture de production. Celle-ci doit être soutenue par une filière de transformation synonyme de valeur ajoutée, donc de fortune pour l’entrepreneur agricole et de croissance pour le pays.

Toutefois, cette option risque aussi de faire malheureusement peser la pression de l’agro-business sur la paysannerie si des mesures idoines ne sont pas prises pour soutenir celle-ci, pour l’aider à agrandir les exploitations familiales, à investir dans leur mécanisation ; donc, de leur modernisation. Il faut aussi sensibiliser les responsables de familles à intéresser tout le monde, notamment les femmes et les jeunes, aux revenus de campagne.

Ainsi, comment par exemple faire de l’Office du Niger un pôle de développement par excellence sans sacrifier la paysannerie traditionnelle ? C’est l’équation que les autorités maliennes doivent aujourd’hui résoudre pour ne pas compromettre les investissements en cours par une révolte paysanne. Et, selon de nombreux interlocuteurs (Ong, agroéconomistes…), il faut rassembler les familles productrices en coopératives bien structurées et solvables pour leur permettre d’épouser la cadence de la production à une échelle commerciale.

Moussa BOLLY

 

 

SOURCE: Le Reporter
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