Le problème avec « Timbuktu », le film d’Abderrahmane Sissako

Un déluge d’éloges a accueilli la sortie en salles de « Timbuktu », le 10 décembre. Gros consensus, donc, autour du propos « universel »revendiqué dans sa dernière œuvre par le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako.

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Aussi éblouissant que soit le film, on reste gêné aux entournures après l’avoir vu. Cette oeuvre de fiction assume certes une grande liberté dans son langage poétique et son usage de la métaphore.

Le problème, c’est qu’elle entend dénoncer une réalité sur laquelle elle s’est largement basée, au stade de l’écriture du scénario, et dont elle a été très proche dans son tournage, sur le plan géographique et chronologique.

Le film a été réalisé courant 2013, en pleine opération militaire étrangère au nord du Mali, dans la ville de Oualata, près de la frontière malienne. En grand secret, dans le désert de Mauritanie, pour ne pas attirer les terroristes d’Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), et sous protection de l’armée mauritanienne.

Le peuple touareg idéalisé

Au moins trois grandes questions sont posées par cette fiction. La première commence avec son affiche : une belle enfant sourit entre ses parents heureux, sous une tente, au pied d’une dune.

Tout au long du film, cette famille nucléaire (père-mère-enfant), hautement improbable dans le Sahel, renvoie une image de carte postale du peuple touareg. Comme pour mieux coller à ce fantasme très répandu en France, où l’homme bleu, épris de grands espaces et de liberté, en dépit de ses contradictions et complexités, ne peut être qu’un « gentil ». Un ami.

L’ethnologue français Paul Pandolfi, directeur de la Maison des sciences humaines de Montpellier, avance cette explication sur la« construction du mythe touareg » :

« Le stéréotype touareg s’est construit dans le cadre d’une relation triangulaire. La schématique opposition Nous/Eux est insuffisante pour en rendre compte car le second terme n’est jamais unique ni homogène [il y a des Touaregs blancs et des Touaregs noirs, NDLR].

La figure du Touareg ne peut se comprendre sans référence à ces seconds autres (souvent dévalorisés) que sont les populations dites “arabes” ou “noires”. Le stéréotype s’appuie sur deux discours préexistants : la vulgate coloniale avec ses divers couples antinomiques (Arabes/Berbères, nomades/sédentaires, dominants/dominés), mais aussi le discours qui depuis le XVIIIe siècle valorise le bédouin nomade à partir de l’exemple moyen-oriental. »

La figure du « bon » Touareg est l’une de ces projections dont l’inconscient collectif français a le secret, et que les Maliens regrettent amèrement. Beaucoup d’entre eux ont dénoncé pendant et après l’opération Serval une collusion qui leur paraît plus que contre-nature entre l’armée française et les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA)…

Pas de trace du MNLA dans le film

Plus grave, aucune allusion n’est faite dans « Timbuktu » à cette rébellion touarègue, qui a mis le feu aux poudres en janvier 2012, avec le massacre de plus de 70 militaires maliens, égorgés ou tués d’une balle dans la nuque dans leur caserne d’Aguelhok. Massacre suivi par une conquête fulgurante, en mars, des trois régions administratives du nord du Mali (Tombouctou, Gao et Kidal).

Pas de traces non plus de l’association qui s’est faite entre le MNLA et les islamistes d’Aqmi pour faire cette conquête. Zéro mention du mouvement armé islamiste et touareg Ansar Dine, mené depuis mars 2012 par Iyad Ag Ghali, ancien chef de la rébellion touarègue de 1990, qui n’a pas réussi à prendre le contrôle des laïcs du MNLA.

Cet homme s’est opportunément reconverti dans le salafisme, et sert de passerelle entre le gros business d’Aqmi (rançons des otages et passage de la cocaïne latino-américaine vers l’Algérie) et les chefs touaregs de Kidal, aux alliances changeantes et aux stratégies à géométrie variable.

Toutes ces données, trop peut-être pour un seul film, sont gommées du tableau cinématographique esquissé par « Timbuktu ». Le long métrage n’a pas encore été projeté au Mali, au regret des principaux concernés, impatients de le voir.

Et, comme le relève le site Maliactu, sous la plume de son correspondant à Paris, il n’est pas question non plus dans le film des destructions du patrimoine de Tombouctou, manuscrits brûlés et mausolées détruits. Le viol des jeunes filles et des femmes n’est que suggéré, dans une production qui oublie aussi le trafic de drogue auquel participent activement les islamistes d’Aqmi. Pas de mains ou de pieds coupés dans cette fiction qui ne voulait pas forcer le trait côté violences, mais reste du coup en deçà des faits.

Abdelkrim, un chic type ?

Le troisième problème découle directement des deux premiers : Abdelkrim. Le choix de ce prénom n’est pas anodin pour l’un des personnages principaux de « Timbuktu », incarné par l’acteur français Abel Jafri.

Sous ses traits, Abdelkrim apparaît comme un type sympathique. Ce chef islamiste veille à ce qu’on donne ses médicaments à un otage occidental, sort sans moufter d’une mosquée où il est entré avec ses Pataugas et sa Kalachnikov, quand l’imam le lui demande… Il se cache derrière une dune pour fumer et se détourne d’une scène de femme fouettée en public, punie pour avoir chanté. Trop de violence pour lui !

Dans la vraie vie, Abdelkrim Taleb, alias Abdelkrim al Targui (« le Touareg »), fait peur. Ce sont les surnoms de Hamada Ag Hama, neveu de Iyad Ag Ghali et seul émir malien d’Aqmi. Toutes les autres katibas (phalanges) du groupe terroriste sont dirigées par d’anciens salafistes algériens. Or, Abdelkrim est dépeint dans le film comme un étranger qui parle arabe, comme tous les autres chefs d’Aqmi…

Ce criminel très dangereux est soupçonné d’avoir fait abattre un douanier algérien, retenu en otage après une embuscade qui a coûté la vie à 11 policiers algériens en 2010. Il aurait exécuté d’une balle dans la tête, de sa propre main, les otages français Michel Germaneauen 2010 et Philippe Verdon en mars 2013. Il serait aussi derrière l’enlèvement puis le double meurtre des journalistes de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013.

C’est encore lui qui aurait fait libérer le dernier otage français détenu dans le nord du Mali, Serge Lazarevic, le 9 décembre, en échange de la libération de quatre de ses hommes emprisonnés à Bamako.

Rapport vache entre un éleveur touareg et un pêcheur noir

Enfin, une partie du film tourne autour d’un imbroglio concernant une vache appartenant à un gentil éleveur touareg. L’animal va s’empêtrer dans les filets d’un pêcheur noir plutôt énervé, sur les rives du fleuve Niger.

Capture d’écran du film « Timbuktu (2014) d’Abderrahmane Sissako (Le Pacte)

Symbole du ressentiment accumulé au fil des rébellions touarègues, exactions et répressions successives, entre les minorités touarègues nomades et la majorité noire, songhaï, peule et bozo, sédentarisée, qui vit au nord du Mali ? On a beau manier la métaphore dans tous les sens, on ne voit pas bien où ce conflit éleveur-pêcheur veut en venir… Est-ce la méfiance dans les rapports des populations du nord du Mali qui a fait le lit des islamistes ? Mystère.

Seule certitude : le cœur du film est tiré d’une histoire vraie. Une exécution d’un éleveur touareg qu’avait relatée en novembre 2012 le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem dans un reportage pour Libération. Le contexte était un peu différent : l’éleveur faisait lui-même partie du groupe Ansar Dine… La blogueuse Faty, une Malienne de Tombouctou, affirme ceci :

“ Ce Touareg qui a été la seule personne exécutée par Ansar Dine à Tombouctou était un membre du mouvement, il n’était pas un habitant de la région et c’était une personne qui persécutait la population des villages des alentours de Tombouctou. Son acte était prémédité et il a déclaré au pêcheur qui refusait d’exécuter ses ordres qu’il était venu spécialement pour lui avant de le tuer froidement de plusieurs coups de fusil. ”

Voilà aussi ce que ressent Faty, citoyenne irritée par les nombreuses inexactitudes qu’elle relève déjà, via la grosse couverture presse accordée au film qu’elle n’a pas vu :

“ Il illustre parfaitement le hold-up dont nous faisons l’objet au nord du Mali : les Touaregs se révoltent, invitent tous les bandits du Sahara sur nos terres, des cheiks du Qatar prennent leur pied en regardant des obscurantistes torturer d’innocentes populations, fouetter des femmes, en enlever pour des viols collectifs, détruire des mausolées millénaires (…), et ce sont eux qui deviennent les victimes de l’oppression, du racisme. ”

Un “conte” pour Occidentaux ?

On reste perplexe, face au contenu de cette œuvre accomplie sur le plan esthétique. Soit on s’est fait prendre pour un gogo suffisamment mal informé pour gober une partie très tronquée de la réalité. Même en restant positif, très difficile de retenir l’essentiel : la dénonciation, toute en poésie et petites touches ironiques, de ces barbus si humains, incroyablement humains. Et même “ fragiles ” selon le réalisateur, qui ne risque pas de voir Aqmi lancer une fatwa contre lui.

Soit on n’a rien compris au film, pourtant assez didactique et bourré de bonnes intentions. “Timbuktu” aide notamment le spectateur moyen à bien faire la différence entre l’islam normal, religion de tolérance, et l’islam dévoyé, religion manipulée par des radicaux (qui peuvent quand même péter un câble et se mettre à danser façon Maurice Béjart, dans le film, sur fond de lapidation).

Cette fable est-elle un “conte pour Occidentaux” ? C’est la très bonne question que pose dans ce lien vidéo l’anthropologue André Bourgeot, spécialiste du Mali au CNRS. L’expert français critique l’accumulation de “ poncifs ” dans Timbuktu et souligne une “ approche manichéenne qui présente les djihadistes sous un jour qui n’est pas particulièrement néfaste ni barbare ”. Son explication :

“Il y a trois mythes dans ce film : le mythe du désert, celui du nomadisme identifié à la liberté et le mythe touareg. Ca ne peut que toucher la sensibilité des Occidentaux : ce sont des clichés que l’on a complètement intériorisés et le film nous confirme leur bien-fondé. De facto, il nous empêche de réfléchir aux réalités.”

Bref, on se prend les pieds dans le tapis de “Timbuktu”. Bien joli, peut-être, du point de vue du public auquel il est destiné (180 000 entrées en France la première semaine d’exploitation, sixième film au box office). Mais très loin de la situation nettement plus compliquée qui prévaut toujours à Tombouctou et au nord du Mali.

 

Source: autre presse

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