Emmanuel Laurentin : stupeurs et tremblements d’un journaliste d’histoire

Après 20 ans d’émission, le producteur de France Culture Emmanuel Laurentin quitte “La Fabrique de l’histoire”. Il nous a confié 5 événements forts de son expérience de journaliste radio d’histoire, 5 frissons qui l’ont fait réfléchir à la notion de témoignage et ont modifié son regard d’historien.

Emmanuel Laurentin quitte le micro de “La Fabrique de l’histoire” après 20 ans d’émission pour animer, à la rentrée, “Du Grain à moudre”. Il revient ici sur cette longue aventure radiophonique, qui l’aura notamment amené à penser la question du témoignage oral : un enjeu particulièrement important et délicat d’après lui, pour les historiens formés à l’université française dans les années 1980, peu habitués à être confrontés à des témoignages qui chamboulent. Et ce, qu’il s’agisse d’un bouleversement intellectuel, remettant en cause les connaissances théoriques et bibliographiques, ou d’un bouleversement émotionnel :

Quand on fait de l’histoire orale, il n’y a pas que des faits à établir, il faut aussi réfléchir à la façon dont ils ont cheminé jusqu’à nous, dont ils sont parvenus jusqu’à notre oreille, via la bouche des témoins, trente, cinquante… quatre-vingt ans plus tard ! Cela fait partie des moments de tremblement qui nous interrogent sur la façon dont on écrit l’histoire par le son, la parole, la radio.

Emmanuel Laurentin se remémore ici cinq frissons venus bouleverser son regard et son approche d’historien. Des frissons qui transcendent l’émotion, pour s’apparenter à des leçons d’histoire et d’humanité. Et des tremblements qu’il a vécus comme autant d’invitations à se décentrer de ses conditionnements intellectuels et culturels, pour mieux se connecter à une histoire humaine et universelle.

1. Le vieil homme et la Première Guerre : la force brute et persistante du trauma

“En 1998, j’ai demandé à un vieux monsieur de plus de 90 ans de se souvenir de la Première Guerre mondiale, et en particulier de l’armistice du 11 novembre 1918. Ce monsieur, que je connaissais car il était violoneux dans mon propre village, était très gai au début de l’entretien, très enjoué, capable de nous raconter des histoires très sympathiques. Et puis à un moment il s’est figé. Il s’est rappelé que lorsqu’il avait 11 ans, sur la place du petit village du Poitou où il vivait, le garde-champêtre était venu vers lui alors qu’il jouait avec un camarade de l’école primaire. Il avait annoncé à celui-ci la mort de son père à la guerre. Et ce vieux monsieur, 80 ans plus tard, a commencé à avoir la voix qui chevrotait, les larmes qui coulaient. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à prendre conscience que dans l’Histoire, le témoignage était quelque chose de très différent du travail de l’historien, qu’il y avait des enjeux qui dépassaient les années, qui faisaient qu’à plus de huit décennies d’écart, cet homme se souvenait de cet événement, pouvait le rejouer, comme une sorte de pierre noire inatteignable à l’intérieur de sa propre mémoire, ou de son propre corps ; quelque chose qui n’avait plus aucune capacité à être entamé et qui, à travers les décennies, avait continué à cheminer comme un moment traumatique dont il n’arrivait pas à se débarrasser, et qui ne pouvait pas être résumé par un travail historique classique.

On découpe le temps des deux derniers siècles en périodes historiques – le premier Empire, la Restauration, la monarchie de Louis-Philippe, la Seconde République, le coup d’Etat, le Second Empire, la IIIe République… mais tout cela fait fi de ces expériences humaines qui traversent ces périodes. Et se retrouver avec quelqu’un qui se souvient de ce qu’était la Première Guerre mondiale dans son caractère traumatique, c’est d’un coup se rapprocher de ce moment et se dire que ce qu’on avait déjà envisagé comme une période extrêmement étanche par rapport aux autres ne l’était pas puisque sa vie à lui était originée dans ce traumatisme de l’enfance.”

2. Le vieil homme et l’armistice : quand le témoignage se fige dans le récit épique

“Pour ce même documentaire, nous allons, avec notre réalisatrice Christine Robert, rencontrer un vieux général, le général Bourgeois, qui avait 104 ans. On est très étonné ! Il est autonome, il vit dans son propre appartement. Il nous conduit, même s’il a un peu de difficultés à marcher, dans son petit bureau dont il ferme la porte, et on commence à faire tourner le magnétophone pour l’enregistrer. Il avait été prisonnier en Poméranie, jusqu’en novembre 1918. Nous sommes en 1998, donc quatre-vingt ans plus tard, et il nous raconte ses souvenirs avec beaucoup de fraîcheur, de facilité, une grande capacité de récit. À un moment on frappe à la porte de son petit bureau, donc on arrête l’enregistrement. Entre un vieillard, plus vieux que lui d’apparence, qui traîne des pieds  – on entend ses savates glisser sur le parquet – et il dit : “Je vous présente mon fils”. On est surpris, car son fils doit avoir à peu près quatre-vingt, quatre-vingt cinq ans, et il est plus abîmé par la vie. On le salue, il ressort, on referme la porte, et je demande à ma réalisatrice de redémarrer le magnéto. Je dis au vieux général : “Nous en étions là de l’enregistrement”, et il me fait signe avec les doigts :

– Non, non…

– Pourquoi, non ?

– Il faut que je redémarre depuis le début…

Je lui pose alors les mêmes premières questions, et le témoignage s’enchaîne de la même manière… On prend conscience qu’en fait, cet homme a dû raconter 150 ? 200 ? 300 ?… 500 fois la même histoire ! Le récit de ce qui s’est passé dans ce camp de Poméranie, le 11 novembre 1918, quand il a été libéré. C’est une leçon sur ce qu’est le témoignage. Celui-là était lissé comme un galet, travaillé comme si les flots, la vague, l’avait tourné, retourné… Il n’avait plus aucune aspérité. Ça ne voulait pas dire qu’il n’était pas vrai, mais il était convenu dans le sens où il avait été raconté de la même manière à tous les interlocuteurs qui voulaient l’entendre. C’était très intéressant pour réfléchir à ce qu’était un récit héroïque, et aux autres moments où le récit avait été tu, caché, pour laisser place à la dimension épique. J’ai beaucoup appris car j’ai compris qu’entre la mémoire et l’Histoire, il y avait une différence. Que la mémoire était une matière pour l’historien, mais qu’elle devait être passée au crible d’autres éléments permettant de la contextualiser. Ensuite, cet entretien a été à l’origine de certaines formes que nous avons mises en oeuvre dans la première “Fabrique de l’histoire” en 1999, et en particulier ce qu’on a appelé la “salle des mémoires”, ou “salle des discours” : nous interrogions la capacité à commenter un discours, tout en ne le réécoutant pas, pour voir la différence entre ce qu’il y avait sur la bande d’archive que nous avions diffusée et le témoignage de ceux qui s’en souvenaient vaguement, comme lorsqu’on est dans un dîner de famille, ou dans une réunion privée. On voulait rendre tangible pour les auditeurs la distance entre ce dont on se souvient et ce dont se souvient l’archive enregistrée.”

3. Les Grecs et leur guerre civile : quand l’histoire dissone avec le décor, et nous arrache à nos référentiels

“Grâce à mon amie Françoise Arvanitis, qui était correspondante en Grèce, mon équipe et moi sommes allés nous interroger sur la guerre civile grecque : un conflit terrible qui fit suite à la Seconde Guerre mondiale, qui divisa le pays de façon considérable et conduisit le gouvernement, proche de la Grande-Bretagne et des Américains à mettre en place des camps de détention. Le plus terrible des camps se situait sur une île quasiment déserte qui se trouve en face du cap Sounion, dans l’Attique et s’appelle Makronissos, “la grande île”, car elle est très longue. Nous nous y sommes rendus en petit caïque, une barque de pêcheur, avec Françoise Arvanitis qui me servait de traductrice et des survivants de cette île, venus nous raconter comment ils avaient vécu cette guerre civile grecque. Nous avons donc débarqué sur cette île sèche, quasiment sans végétation, où on demandait aux communistes de signer un acte de reddition consistant à abjurer leur idéologie communiste. Mais ça voulait dire se retrouver parjure dans les villages où on avait vécu, donc c’était quasiment une façon d’être condamné par ceux qui étaient les siens auparavant. Sur cette île, il y a donc eu des tortures, certains ont été été assoiffés jusqu’à des dimensions catastrophiques, d’autres jetés dans des sacs à la mer, avec des chats à l’intérieur, pour qu’ils soient griffés par ces animaux qui ne supportent pas la mer et l’eau… Ils en ressortaient avec des plaies. Et j’avais en face de moi des témoins de cette période-là, qui avaient courageusement bataillé pour leur survie et celle de leurs idées, dans un décor qui était celui de la Grèce l’été : extrêmement enchanteur. Quand on pense “massacres de masse”, “torture”, on ne pense pas à un ciel bleu, une mer bleue, une terre a priori hospitalière, à l’origine de bien de nos mythologies personnelles… On était dans un endroit comme celui-ci, avec des gens qui nous racontaient, parfois avec un brin d’humour, cette vision un peu apocalyptique de leur déréliction, la façon dont ils avaient été méprisés, torturés. Ça a été une leçon de vie assez considérable.

Cette guerre, malheureusement, n’a pas été conservée parmi les grands conflits européens du XXe siècle, et pourtant, pour les Grecs, elle a été extrêmement marquante. C’est une façon de prendre conscience qu’il y a des événements très importants qui ne le sont pas pour les autres parce que ça ne participe pas à leur sphère, à ce moment-là. On était entre 1946 et 1949, les Français avaient autre chose à faire, ils étaient dans la conclusion de la Seconde Guerre mondiale, la renaissance de la IVe République, donc ils n’ont pas vraiment regardé de ce côté là ; ou en tout cas, ça n’a pas perduré dans leur mémoire. Mais c’était très intéressant d’être dans cet endroit périphérique pour l’Europe de l’époque, qui redevenait central par les témoignages.”

Source: franceculture

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