Bamako : 25 ans de rencontres photographiques

ENTRETIEN. La Biennale africaine de la photographie s’ouvre dans un Mali endeuillé, son commissaire Bonaventure Soh Bejeng Ndikung s’est confié au « Point Afrique ».

Sekou Touré se moquait de Léopold Sédar Senghor en ces termes : « Pendant que les canons tonnent en Angola, le poète se permet de faire des vers », rappelle Lassana Igo Diara, délégué général de la Biennale africaine de la photographie, qui ouvre ce samedi 30 novembre 2019 à Bamako et durera jusqu’au 31 janvier 2020. L’heure est évidemment très grave et recueillie dans une France et un Mali endeuillés une fois encore par la mort de treize soldats français au nord du pays, mais le Mali ne peut se résumer à cette tragique actualité. Le programme de cette 12e édition, intitulée « Courants de conscience » par son commissaire, le Camerounais Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, est d’une richesse impressionnante et va marquer un tournant, celui des 25 ans d’une manifestation qui maintient Bamako comme le grand rendez-vous africain de la photo à l’échelle mondiale, en lui donnant un nouveau souffle.

L’équipe a fait appel à l’un de ses plus grands talents du pays, le designer Cheick Diallo, pour assurer la scénographie. Après avoir présenté la Biennale lors d’un passage à Paris, c’est à la veille de la semaine professionnelle qui voit affluer des acteurs et des artistes du monde entier que le commissaire et le délégué ont répondu d’une seule voix ou presque à nos questions.

Le Point : Dans quel état d’esprit ouvrez-vous cette 12e édition qui marque les 25 ans de la Biennale, dans la capitale d’un Mali sous le choc de la mort des soldats de Barkhane ?

Lassana Igo Diarra : La semaine dernière, nous avions organisé une cérémonie avec tous les chefs de quartier de Bamako, des anciens, qui ont observé une minute de silence par rapport à tout ce qui se passe au Mali, nous étions déjà ensemble pour dire que malgré la crise, le Mali s’apprête à accueillir le monde entier. Vous savez peut-être que comme le Sénégal a le mot « teranga » pour signifier l’hospitalité, nous avons celui de « diatiguiya » au Mali. Et il se trouve que le mot « bambara », qui veut dire hôte, « diatigui » signifie aussi propriétaire d’images, donc le lien est établi. Nous accueillons les photographes, et nous prions pour les gens qui meurent.

Bonaventure Soh Bejeng Ndikung : C’est affreusement triste. Mais la vie continue. Vous savez, en Chine, au Brésil, dans beaucoup d’endroits au monde des dizaines de personnes sont mortes, et l’on ne peut pas, parce que cela s’est passé au nord du Mali, rester figés par la peur, on ne peut pas emprisonner les gens qui supportent cette réalité dans des discours imposés. La Biennale s’ouvre à la fois avec fierté et espoir. Fierté parce que 85 artistes venus de partout dans le monde vont présenter des œuvres dans la capitale d’un pays dont le passé remonte à un immense empire. Et quand on parle de « courants de conscience », puisque c’est le thème de cette édition, ici, Afrique et diaspora sont reliées dans une collectivité, une histoire aux savoirs africains très fortement représentés.

Et l’espoir, disiez-vous ?

Bonaventure Soh Bejeng Ndikung : Il est très présent, notamment par les femmes. La femme est espoir. D’ailleurs, un nouveau lieu va accueillir une des expositions : un lycée de jeunes filles, non loin du Musée national. La femme est signe de renouvellement, et un focus fait la part belle aux collectifs de femmes, au Mali, avec l’Association des femmes photographes du Mali (AFPM), mais aussi ailleurs en Afrique et dans la diaspora. L’espoir, plus généralement, est celui d’un monde qui voit l’art comme une possibilité de penser.

Quels axes majeurs se dégagent dans la profusion du programme de cette édition ?

D’abord l’idée de collectivité, avec la réflexion sur le rôle des collectifs dans les pratiques photographiques africaines : le focus s’arrête sur « Kamoinge » qui existe depuis 1963 aux États-Unis, réunissant des Afro-Américains pour travailler ensemble, mais présente aussi le Kolektif 2 Dimansyon (K2D) qui nous vient de Haïti, et celui, transcontinental, d’« Invisible Borders » pour ne citer qu’eux. Ensuite, on essaie de réfléchir à comment « écouter la photographie » en la regardant, je veux dire par là de penser les moyens de regarder sans en être réduit au visuel, et l’intitulé Biennale africaine de photographie et art vidéo en témoigne notamment. Je voudrais insister aussi sur la dimension de l’archive, qui est une piste extraordinaire pour le continent, par exemple avec l’exposition des photos de Richard Whright au Ghana dans les années cinquante. Sans oublier des thèmes complètement nouveaux dans des travaux comme ceux sur les rituels autour du corps de l’homme, vus du Nigeria et d’Égypte. Et bien entendu l’approche littéraire de cette édition, puisque l’exposition internationale est divisée en quatre sections qui correspondent aux vers d’un poème figurant dans le prélude de la pièce de théâtre The Dilemna of a Ghost écrite par Ama Ata Aidoo : « Le bruissement soudain dans le sous-bois », 
sur la présence de l’invisible, de la distance et d’autres questions fantomatiques :

« Car la bouche ne doit
 pas tout dire
 », sur la politique et la poétique des écosystèmes

« Nous sommes venus de gauche, nous sommes venus de droite », sur les déplacements, l’errance et les diasporas

« La brindille ne nous percera pas les yeux »
,sur l’avenir comme promesse, la possibilité d’espoir comme nous disions au début de l’entretien.

Propos recueillis par Valérie Marin La Meslée

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