Mali : Les pratiques sociales bousculent les gestes barrières anti-Covid-19

Chaque jour, l’Institut de santé publique (ISP) découvre de nouveaux cas positifs à la maladie à coronavirus au Mali. Au moment de rédiger notre article, jeudi 02 juillet 2020, quelque 58 cas ont été enregistrés avec un total de 2260 personnes contaminées sur l’ensemble territoire.

 

L’ISP continue de sensibiliser la population à plus de vigilance et à observer les gestes barrières consistant à maintenir la distanciation d’un mètre, à éviter les poignées de mains, les accolades, à porter le masque, à se laver les mains au savon, à se désinfecter avec le gel hydro-alcoolique, entre autres.

Nonobstant le nombre de plus en plus considérable de cas déclarés positifs à la maladie a coronavirus et des décès enregistrés, des Maliens restent sceptiques sur l’existence de la pandémie de la Covid-19 dans notre pays.

Malgré le taux de personnes contact positives à la maladie, les Maliens vaguent, inconsciemment, à leurs activités quotidiennes, sans aucune mesure de protection. Les comportements lors de cérémonies sociales où le risque de contact est très élevé révèlent la négligence flagrante de nos compatriotes face à la menace. Lors des baptêmes, funérailles, les mariages et même les ‘tours’ (rencontres familiales ou entre amies), on constate que presqu’aucune précaution sanitaire n’est prise face au Coronavirus. Les mesures sanitaires sont, du coup, foulées au pied lors de ces différentes cérémonies traditionnelles et religieuses de rassemblement massif. Les habitudes restent les mêmes. Pis, on a tendance à stigmatiser les personnes qui appliquent les gestes barrières.

« Je me demande quand les Maliens vont-ils changer de mentalité. J’ai assisté à deux funérailles, je n’en revenais pas : les gens me regardaient avec mépris, parce que je portais le masque, les gants et prenais soin de ne pas trop m’approcher de la masse », déplore Ousmane Diallo, cadre de banque. M. Diallo dit avoir toujours pris soin des membres de sa famille, depuis l’apparition de la maladie au Mali. « Mes enfants ne rendent plus visite à nos grandes familles. Je leur ai interdit la fréquentation de tout lieu de concentration humaine massive », précise-t-il.

Par contre, d’autres personnes prennent le risque de s’exposer. Ces derniers prétextent ne pas vouloir vexer leur prochain. « J’ai participé à un mariage civil, aujourd’hui, (Ndlr : jeudi 02 juillet) à la mairie de Samé. A part moi, personne ne portait le masque. On était entremêlé. On se donnait la main. J’ai été obligé de faire comme tout le monde. Je ne pouvais refuser de serrer les mains tendues », témoigne D.C, webmaster dans un service national d’information et de communication. Notre technicien s’est, tout de même, désinfecté les mains avec du gel hydro-alcoolique, de retour dans son bureau.

Abidine Issa Sangaré, officier d’état-civil au Centre secondaire d’état civil de Kalabancoura, assure que la Covid-19 a renforcé les mesures prises par les mairies bien avant, parce que seuls les mariés et leurs témoins accédaient à la salle de célébration.

Ici, à Kalabancoura, les mesures de prévention ne sont pourtant pas respectées. La distanciation sociale préconisée pour circonscrire la propagation du virus de la pandémie est superbement ignorée par la foule de fêtards. Le dispositif de lavage des mains au savon existe bien à la porte, mais les gens ne respectent pas les gestes barrières surtout, les jours de mariage.

Selon le maire délégué de la circonscription, Moussa Z. Doumbia, la mairie respecte toutes les règles édictées par les services sanitaires dans le cadre de la célébration du mariage. Il expliquera que les maires et les conseillers municipaux n’ont aucun pouvoir de restriction sur les accompagnants des mariés en dehors de la salle de célébration.

Pour Kaniba Komogara, marraine d’un mariage à la mairie dans le même centre d’Etat secondaire, le mariage est devenu moins coûteux, aujourd’hui. La pandémie du coronavirus a contraint les autorités à prendre des dispositions pour limiter le nombre d’invités à moins de 50 personnes dans les cérémonies sociales. A l’en croire, depuis le salon de coiffure, les mariés prennent toutes les dispositions pour respecter les mesures barrières.

Quant à Amadou Sacko, natif de Kayes (Ouest), il est venu participer à un mariage dans la capitale. «Je ne crois pas du tout à l’existence du coronavirus parce que si tel était le cas, beaucoup seraient déjà morts», croit-il savoir.

Quant au jeune Daouda Sangaré qui vient de convoler en justes noces, il est conscient du péril. «Dans un contexte de pandémie du coronavirus, on doit respecter les mesures barrières pour notre propre santé et celle des autres. Cela permettra d’arrêter la chaine de contamination du virus. Je ne pouvais repousser la date de mon mariage mais j’ai moins dépensé aussi», se réjouit-il.

 

SUSPICION – Certaines personnes croient toujours à la « théorie du complot », à une combine lorsqu’on leur parle du Coronavirus. Pour elles, la maladie n’existe pas ou, même si elle existe, ce n’est pas au Mali. « C’est une machination. On veut détruire notre humanisme, notre manière de vivre dans la société. Qu’ils se détrompent », nous réplique une dame, lors de la cérémonie de célébration d’un mariage civil, le dimanche 28 juin, à Sénou. Tout en nous reprochant d’être à la remorque de ceux qui jouent le jeu de la propagande, de la manigance des Occidentaux. Près de cette femme, une autre s‘insurge. Visiblement non instruite et femme au foyer, la dame en basin avoue qu’elle avait eu peur à l’annonce de la découverte de la maladie chez nous. « J’ai compris, quelques semaines après, qu’il n’en était rien », dit-elle. « Sinon, ils n’allaient pas tenir leurs élections législatives », dénonce-t-elle. « Nous, nous ne nous privons pas de nos rencontres sociales. Pas plus tard que la semaine dernière, notre tour de tontine était chez moi. Nous étions une vingtaine de femmes. On se f… de vos gestes barrières », éructe la bonne dame qui hurle comme si elle avait en face une personne qui l’avait privé de sa liberté de mouvement.

Les villages aux environs de Bamako et Kati sont touchés à la négligence des citadins, lors des cérémonies sociales. Au mois de mai, nous avons assisté à un mariage à Néguéla, un village situé à 40 km de Bamako, sur la route de Kita. A part quelques-uns, les invités, venus de Bamako et de Kati, ne portaient pas de masque. Sur place, il n’y avait pas, non plus, de kit de lavage de main au savon. Le père du jeune marié, seul, prenait le soin d’éviter les poignées de main et les accolades. Il saluait les gens, en croisant le pied de son vis-à-vis. « Non, c’est un rasta. Regarde comment il salue les gens », se gaussait un autochtone de la localité, assis derrière nous.

 

PRATIQUES CULTUELLES – Prier dans une mosquée sans respecter les gestes barrières et les distanciations physiques, utiliser les mêmes bouilloires, ne pas porter de masque pendant les cérémonies de mariage ou de baptême ou autres événements sociaux qui drainent, souvent, des centaines de personnes. Ces pratiques et comportements ne sont pas rares à Bamako, tout comme à Koulikoro, et certainement sur le reste du territoire.

« Je me suis interdit la mosquée depuis la découverte de la Covid-19 au Mali. Parce qu’on n’applique pas les gestes barrières alors que moi je suis convaincu de l’existence de cette maladie », témoigne Fousseyni Bamba, habitant à N’Tomikorobogou, en Commune III du District de Bamako. Son attitude est la cause de mauvais procès de ses coreligionnaires. « Certains avec lesquels je partageais la mosquée m’ont délaissé. Ils estiment que je les ai méprisés. Alors que c’est juste pour prévenir la maladie », ajoute-t-il, avec d’insister qu’il ne retournerait au lieu de culte tant que la menace de la Covid-19 existera dans notre pays. « Ma santé prime sur le reste », dit-il.

A Koulikoro et dans certaines localités de la Région, ces comportements négatifs sont le lot quotidien du personnel soignant. « Or, prévient la directrice régionale de la Santé de Koulikoro, Dr Najim Oura Diallo, la maladie à coronavirus est une réalité et elle existe en 2è région ».  « Du 25 mars au 14 juin 2020, nous avons enregistré plus de 130 cas positifs et 7 décès. Malheureusement, le constat de la direction régionale de la Santé sur le respect des mesures barrières dans la région et, particulièrement, à Koulikoro est peu satisfaisant », regrette Dr Najim Oura Diallo.

Selon elle, il y a une insuffisance notoire dans le respect des mesures barrières, spécifiquement le port du masque, par la population. Ces barrières culturelles et religieuses constituent, non seulement un frein à la promotion de l’hygiène et de l’assainissement, mais surtout une opportunité de propagation de la Covid-19.

Trouver des solutions pour mettre fin à ces pratiques à risque est indispensable « car dans ces conditions, estime un retraité, la population est menacée dans sa sécurité sanitaire et, par ricochet, l’Etat, dans son développement économique, si l’on sait que les travailleurs et les bras valides constituent un facteur déterminant dans la production d’un pays ».

Le manque d’hygiène, rappelle-t-on, est un facteur aggravant des maladies transmissibles et conditionne, simultanément, la contamination du milieu naturel et de la population. Aussi, indique-t-on, ces barrières culturelles et religieuses sont, le plus souvent, contraires aux règles d’hygiène les plus élémentaires et aggravent les maladies parfois bénignes.

La directrice régionale de la Santé de Koulikoro sollicite l’implication de toute personne ou association de bonne volonté pour véhiculer les messages de sensibilisation au respect des mesures barrières « qui sont à la portée de tous et restent les seuls moyens de prévention de la maladie à coronavirus ».

OD/AM/AOT/MD

(AMAP)

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