Tiéoule Mamadou Konaté, Mandé Sidibé, Amadou Toumani Touré (ATT), Soumaïla Cissé : L’étoffe des héros

Le Dr. Hamed Sow est reconnu comme un des meilleurs économistes du Mali et un de nos grands intellectuels qui fait l’unanimité sur sa compétence. Ancien Directeur général du CDE (UE-ACP à Bruxelles), Conseiller technique principal de la Banque Mondiale, Expert détaché auprès de la Commission européenne à Bruxelles,  il est le principal auteur du PDES, le programme du président/candidat ATT à la présidentielle de 2007. Ancien ministre et conseiller spécial de ATT, son témoignage sur son mentor et ami, disparu le 10 novembre 2020, était attendu. Votre hebdo vous le livre, avec en plus le témoignage sur 3 autres personnalités qui ont marqué l’auteur. Lisez “l’Etoffe des Héros” : c’est palpitant. 

Quand les historiens écriront la récente histoire politique du Mali et qu’ils voudront bien me consacrer une infinitésimale partie, dites-leur que j’ai eu la chance de marcher à côté de géants leaders du Mali. Comme disait Ulysse dans l’Odyssée grecque, après la destruction de Troie grâce à sa ruse (Cheval de Troie) : “Les hommes se lèvent et tombent comme des blés d’hiver. Mais leurs noms ne disparaissent jamais…” Si lui, Ulysse a marché auprès d’Hector, d’Achille, d’Agamemnon… des Dieux des Âmes et des Hommes, moi aussi, dans un autre temps, dans un autre monde, toute proportion gardée, j’ai eu la chance de faire un petit chemin avec des Grands Fils du Mali, quatre Grands Hommes que la future génération devrait apprendre à connaître.

Tieoule Mamadou Konate

Tiéoulé Mamadou Konaté : fils de Mamadou Konaté, (un des pères fondateurs du futur Mali, cofondateur du RDA, avec son ami Félix Houphoutët-Boigny) fut un des 1ers Gouverneurs de la Banque Centrale du Mali, PDG de la BDM, ministre de l’Economie et des Finances. Ensuite, il entama une carrière internationale : Secrétaire Général du Groupe des ACP à Bruxelles et Directeur de la CNUCED à Genève. Il a contraint Alpha Oumar Konaté (AOK) ….

1-TMK c’était du “ADO” d’un temps avant. Orthodoxie budgétaire, investissement dans les infrastructures et transformation des productions locales étaient les piliers de son programme de relance de l’économie malienne. En tant qu’un des principaux auteurs de son projet de société 1992, nous préparions la présidentielle de 1997 avec beaucoup d’espoirs, AOK, étant entre-temps miné par les crises scolaires et politiques. Beaucoup des jeunes leaders, et non des moindres, étaient prêts à constituer un front uni contre le pouvoir Adéma et Tiéoulé aurait pu gagner la présidentielle et la destinée du Mali aurait pu prendre une autre direction. Fauché à 62 ans, un 27 octobre 1995, par un accident sur la route Markala-Chouala, Dieu en a décidé autrement. Et nous l’acceptâmes.

Mandé Sidibé : fils du fameux Capitaine Mamadou Sidibé, vrai galonné de l’Armée française, qui a donné au Mali deux fils, Premiers ministres : Mandé et Modibo. Mandé, le grand frère, fut l’économiste, le haut cadre du FMI et de la Bcéao, le plus proche collaborateur d’Alassane Dramane Ouattara (ADO) dans les institutions citées, mais aussi son grand ami. La fin de son mandat de directeur national de la Bcéao mis fin à la première partie de sa carrière : l’internationale.

Mandé Sidibe

Après sa retraite, Mandé accepta de mettre son expérience au service de son pays en acceptant  d’être conseiller spécial d’Alpha Omar Konaré, ensuite son Premier ministre. Il redressa l’économie nationale après la boulimie dépensière de son prédécesseur, qui quelques années plus tard confirmera ses frasques avec le triste palmarès de “Président le plus dépensier” que le Mali n’a jamais connu et n’en connaitrait pas de sitôt.  Reconnaissant les mérites de son Premier ministre et voulant introduire une dose de technocratie dans le tout politique du Mali d’alors, AOK chercha à passer le flambeau à son second de l’exécutif. C’était sous-estimer la pugnacité des barons de l’Adéma, qui éjectèrent la candidature de Mandé.  Candidat indépendant, méconnu des Maliens, refusant les compromissions politiques, Mandé fut lourdement battu lors de la présidentielle de 2002, ironie de l’histoire par ATT et Soumaïla Cissé. Lorsque je vins voir Koro après l’élection, il me tint les propos suivants : “Hamed, moi j’ai fini avec la politique active. Je compte contribuer au développement d’Ecobank (dont il finira par être PCA) et créer une fondation pour aider les jeunes entrepreneurs (du Tony Elumelu avant la lettre). Par contre, poursuivit Mandé, toi Hamed, tu as encore beaucoup à apporter à ton pays. Tu devrais rencontrer le nouveau président”. A ma réplique sur le fait que je ne connaissais pas bien le nouveau locataire de Koulouba, il appela aussitôt son jeune frère Modibo Sidibé, fraîchement nommé secrétaire général de la présidence, pour obtenir pour moi une audience auprès d’ATT. Ainsi naissait un vendredi de septembre 2002, dans le petit salon Tombouctou de la présidence, une profonde amitié que seule la mort allait y mettre fin en cette horrible année 2020. De ma petite carrière politique, je pourrais dire que Mandé Sidibé en fut l’initiateur et ATT le développeur.

Au moment où je travaillais sur la Fondation des jeunes talents de Mandé et commençais en engranger quelques succès en termes de mobilisation des ressources, Dieu, toujours à la commande, avait arrêté une issue tragique pour nous. Nous sommes le 25 août 2009 au “The Mira Hong Kong Hotel”, celui-là même où séjourna Edward Snoden, le lanceur d’alertes qui releva que la NSA américaine mettait sur écoute tous les décisions-markers et même de simples citoyens du monde entier. Il est 13 heures locales – 6 heures à Paris. Je déjeune avec des hommes d’affaires chinois, lorsque mon téléphone sonne : au bout du fil mon jeune ami, Issa Zan Traoré, celui-ci même qui m’avait présenté à Mandé en 2006, et qui me dit : “Hamed, Koro est parti”. Pas besoin d’en dire plus. Je savais que Mandé suivait des interventions lourdes à l’hôpital Américain de Neuilly-Paris, à cause de ses yeux. Un accident cardio-vasculaire s’était produit lors de la dernière opération chirurgicale. Je pris congé de mes partenaires chinois, appela Modibo et Nana son épouse pour les premières condoléances, sauta dans le 1er avion Hong Kong-Dubai, ensuite Dubai-Paris – et me retrouva dans l’avion qui ramena le corps de Paris à Bamako, avec Modibo, Nana, les filles, ainsi que l’ami de toujours le Togolais Gervais Koffi Djondo, fondateur d’Ecobank, avec le Nigérian Ayedemi Lawson. Le 27 août 2009 nous enterrâmes le grand frère Mandé au cimetière d’Hamdallaye. Dieu en avait décidé ainsi. Nous l’acceptâmes.

Amadou Toumani Touré dit ATT. Pendant longtemps ATT fut un mystère pour moi. J’étais surpris par le nombre de mes amis qui se disaient proches de lui. Comment cet officier général pouvait susciter autant d’empathie et d’admiration auprès de bon nombres d’amis et de connaissances intellectuels.

L’ancien président malien Amadou Toumani Touré dit ATT (Photo capture d’écran RTS)

Dès notre premier entretien, j’ai trouvé la clé du mystère : cet homme était un communicateur hors pair. A peine rentré dans la salle Tombouctou de la présidence, il s’est mis à parler avec un vif enthousiasme : “Hé Hamed, enfin j’ai le plaisir de te rencontrer. Je voulais que nous puissions déjeuner ensemble demain à midi. Modibo me dit que tu dois rentrer ce soir à Bruxelles à cause de la grève d’Air France qui commence à minuit. Du coup, j’ai chamboulé mon agenda pour te rencontrer, même si c’est pour une demi-heure. Nous aurons d’autres occasions. J’ai appris tout ce que tu apportes comme appuis à nos entrepreneurs. C’est par la multiplication de nos actes positifs, chacun à son niveau et à sa façon que nous pourrions bâtir le Mali et laisser un bon pays à nos fils et petits-fils. Hamed, c’est ma seule ambition. Et pour la réaliser, je compte énormément sur toi”. Un langage simple, sincère et profond. A la fin de la courte audience, j’avais l’impression d’avoir connu ATT de tout temps. Humble, jamais avare de compliments, ATT avait le génie de mettre ses interlocuteurs à l’aise et de leur donner le sentiment qu’ils étaient importants pour lui. Après cette première rencontre, nos relations se sont un peu distendues. Jusqu’au moment de ma candidature au poste de directeur du CDE à Bruxelles. Naturellement, il m’apportait tout l’appui politique nécessaire, même si le poste était octroyé sur une base de compétition technique. Après ma nomination, il vint à Bruxelles et fut le premier chef d’Etat à visiter la modeste institution qu’était le CDE. C’est au cours de ce voyage qu’ATT dira à Abdoullah Coulibaly : “Mon frère, je croyais que j’aimais le Mali plus que tout le monde. Mais en Hamed aussi j’ai trouvé quelqu’un qui a un très grand amour pour notre pays”. La révélation du futur fondateur du Forum de Bamako me scella à jamais à la cause du Général. Le soir, ATT et son inséparable conseiller à la communication, Seydou Sissouma, dinèrent avec moi au Chalet de la Forêt, une des meilleures tables de Bruxelles. Vers la fin du diner, ATT m’interpella en ces termes : “Hamed, tu es arrivé au sommet de tes possibilités ici en Europe. Il est temps de penser à ton retour pour apporter ta contribution à l’édification de ton pays”. Pour faire court : en décembre 2006, j’étais l’invité du président au palais de Koulouba où j’ai passé environ un mois, j’y ai travaillé sur le PDES (Programme de développement économique et social) que j’ai bouclé ensuite à Bruxelles, avec l’appui de Sissouma pour mettre le document à la portée du plus grand nombre ; j’ai ensuite été nommé dans le premier gouvernement du second mandat et j’ai fini conseiller spécial du président jusqu’au coup d’Etat de mars 2012. J’ai énormément appris auprès d’ATT. J’en ai retenu trois (3) principales leçons.

1ère leçon : se poser toujours la question de l’intérêt du Mali et des Maliens. En mai 2002, ATT est élu président de la République, avec environ 65 % des suffrages, devant Soumaïla Cissé. Quelques mois plus tard, le président élu trouvait un poste de commissaire à la Commission de l’Uémoa pour son adversaire malheureux. Vous en connaissez beaucoup de présidents qui feront ça ? Mieux, l’objectif était de faire de Soumaïla le président de la Commission de l’Uémoa, tandis que le président Wade entendait prolonger le mandat d’un Sénégalais à la tête de l’institution. 28 janvier 2003 à Dakar : tous les ingrédients sont réunis pour une confrontation Mali-Sénégal pour la présidence de la Commission de l’Uémoa. ATT se savait gagnant. C’était au temps des présidents Kérékou et Eyadema (père), des militaires exacerbés par les sorties du président Wade sur la démocratie. En outre, Tandja du Niger, Blaise du Burkina, Gbagbo de la RCI penchaient nettement en faveur du Mali ; seul Koumba Yala de la Guinée-Bissau pourrait soutenir son grand voisin sénégalais. “Si j’écoutais mon ego, demain 29 janvier 2003, je pourrais laisser les autres chefs d’Etat placer mon candidat à la tête de l’Uémoa. Mais dans tout ça qu’est-ce que le Mali y gagnerait ? Plus de 90 % des Maliens ne connaissent même pas l’Uémoa. Nous sommes en pleine crise ivoirienne et plus de 50 % de nos marchandises transitent par le Port de Dakar. Dans ces conditions, ai-je le droit de ‘blesser’ mon grand frère Wade, en le battant sur ces propres terres ? Non ! J’aime beaucoup Soumaïla, mais le Mali d’Abord”. Un vrai Mali d’Abord.  ATT chercha alors à voir le président Wade la veille du sommet et parvint à un accord avec lui : Moussa Touré du Sénégal reste président de la Commission de l’Uémoa pendant un an, ensuite Soumaïla prendra les commandes de l’institution régionale. C’est ainsi qu’ATT fit de son challenger malheureux de la présidentielle de 2002, le président de la Commission de l’Uémoa en 2004. Et tout le monde était gagnant, mais surtout le Mali : nos marchandises continuaient à transiter par le Port de Dakar (qui fit même un effort particulier pour notre pays, sur instruction du président Wade) et nous gagnâmes finalement la présidence de l’Uémoa.

2e leçon : être à l’écoute du peuple profond. Octobre 2010. Je suis pressenti pour remplacer Modibo Sidibé à la Primature, après les cérémonies du Cinquantenaire (22 septembre 2010). Je rentre d’une tournée en Chine et en Inde pour relancer certains projets majeurs du président. Je suis aussitôt assailli par de nombreux visiteurs du soir. Tous m’exhortent à demander au président d’accélérer le changement de gouvernement, car disent-ils : ça ne va pas. Naturellement, il n’était pas question pour moi d’aller mettre une quelconque pression sur le président. Néanmoins, je lui ai posé la question sur la situation du pays, un matin frais sur les hauteurs de Koulouba : Koro, depuis mon retour de mission, les amis ne cessent de me dire que ça ne va pas. “Hamed, répliqua-t-il, je ne te demanderai pas qui sont ces amis. Je crois les connaître. Pour eux, ça ne va pas tant qu’ils ne sont pas dans le gouvernement. Vérifions quand même ce qu’ils disent. Et aussitôt d’appeler un certain Amadou Togo à Mopti. N’togoman (homo) : quelle est la situation avec les pêcheurs. Eh ! Président ! Ils sont très contents avec les nouveaux filets de pêche que vous leur avez envoyés. Ils disent que ça faisait longtemps qu’ils n’avaient pas réalisé d’aussi bonnes captures de poissons. Non ça va vraiment Président.  Ah bon répondit ATT. Quels sont les autres problèmes ?  C’est toujours le problème de transport vers Bamako, nous avons vraiment besoin d’un camion frigorifique. S’ensuivirent des échanges sur les éleveurs, sur les réparations suite aux dégâts causés par les pluies du mois d’août passé, sur le déroulement de la Coupe ATT… De Mopti, ATT atterrit à Sikasso auprès d’un certain Bandiougou (dans mes notes, je n’ai pas retrouvé son nom de famille). Ils parlèrent de la campagne cotonnière, des questions de transport avec la Côte d’Ivoire, des travaux de l’interconnexion entre Ferkessédougou (Côte d’Ivoire) et Sikasso et de bien d’autres sujets. ATT revint ensuite vers moi et dit : “Hamed, je pourrais ainsi faire le tour du Mali avec toi. C’est cela le Mali réel. Vous avez l’opinion du microcosme politique bamakois. Vous faites et défaites le pays à partir de vos salons feutrés. Moi, j’ai un échantillon d’une centaine de braves Maliens (hommes et femmes de tous âges, repartis sur tous les coins et recoins de notre immense territoire) et ce sont eux qui m’informent sur l’état réel du pays. Ce sont eux le peuple profond et ce sont eux qu’il faut toujours écouter et apporter des solutions à leurs problèmes. Hamed, je n’ai pas de parti politique. Mais, je n’ai jamais laissé d’intermédiaires s’interposer entre le peuple et moi. Je suis en contact et à l’écoute du peuple profond.

3e leçon : savoir gérer le temps. ATT m’avait informé de sa volonté de nommer un des amis au poste de PDG d’une grande banque. Je lui avais demandé l’autorisation d’informer l’intéressé afin qu’il puisse se préparer pour réussir sa mission. Avec le feu vert du Président, j’ai vendu la mèche à mon ami. Plus d’un an après : rien. Un peu déçu, je me suis permis d’interpeller le président un matin dans son bureau. Koro, dis-je : vos intentions tardent vraiment à se réaliser. A tel point que lorsqu’elles sont effectives, certaines deviennent des non-événements. La phrase était un peu lourde, parce que je cherchais mes mots pour faire passer le message, tout en évitant de heurter le Président. Ce dernier a tout de suite compris là où je voulais en venir. Alors, il me dit ceci : Hamed, mes intentions sont lentes à se réaliser, lorsqu’elles sont enfin réalisées, est-ce qu’elles engendrent des problèmes ? Non Monsieur le Président. Tu sais pourquoi, mes décisions sont généralement acceptées ? Parce que je prends le temps de bien les préparer. Les meilleures décisions sont celles qui sont acceptées par le plus grand nombre. Et pour avoir une large adhésion, il faut du temps.

A l’économiste que tu es, laisse-moi, moi aussi te donner le conseil d’un vieux Général d’armée. En stratégie militaire, nous disons que le moment de l’attaque est aussi important que l’attaque elle-même. C’est la même chose en politique : le moment de la décision est aussi important que la décision elle-même. Et je te donne un dernier conseil : il ne faut pas avoir peur de la non-décision. Il vaut mieux ne pas décider, que de mal décider. La non-décision est en soi est une décision.

J’ai été à l’école du Grand Homme d’Etat ATT, qui plaçait l’intérêt de son pays avant tout, qui savait écouter son peuple et qui savait prendre son temps pour prendre et mettre en œuvre les bonnes décisions. J’étais tellement subjugué par le personnage, que subconsciemment, j’avais fini par le confondre à un Dieu grecque, Zeus, Jupiter, Apollon ou… les Dieux sont immortels. Dans la mythologie grecque, Achille disait à Pénélope, cousine d’Hector, que “les Dieux envient les humains parce que ceux-ci sont mortels”. Mais le vrai Dieu, l’Unique me ramena à la réalité ce mardi 10 novembre 2020 en rappelant à lui Amadou Toumani Touré. Le Tout-Puissant décida ainsi et nous ne pouvons que l’accepter.

Soumaila Cissé

Soumaïla Cissé. Je ne me souviens pas de la date exacte de ma première rencontre avec Soumaïla. Par contre, je me rappelle que c’était dans les toilettes d’un grand hôtel de Genève, dans lequel se tenait une Conférence des bailleurs de fonds pour le financement du programme du développement du Mali. Soumaïla en était l’artisan, en tant que ministre des Finances dans le gouvernement du Premier ministre IBK. J’y avais participé en tant que responsable régional pour l’Afrique de l’Ouest du CDE (ACP-UE Bruxelles).

Après les présentations, à la sortie des toilettes, avec son éternel sourire et son air un peu moqueur Soumaïla me dit “nous-nous souviendrons toujours l’un de l’autre pour avoir fait connaissance en pissant ensemble”. Effectivement, il nous est parfois arrivé d’évoquer à la rigolade cette rencontre insolite. Au-delà de l’anecdote, je crois que tous ceux ont qui approché Soumaïla Cissé ont reconnu sa brillance intellectuelle et son pragmatisme. J’étais bluffé par l’aisance avec laquelle le jeune ministre des Finances du Mali répondait aux ténors du FMI, de la Banque mondiale, de l’UE, du Pnud, de l’AFD… et autres “faiseurs du développement”. Il avait réponse à tout. Un Macron des temps avant. Après cet événement, j’ai perdu le contact de Soumaïla pendant plus d’une décennie. C’est sur le plan international que nous allons nous retrouver. Il était président de la Commission de l’Uémoa et j’étais devenu directeur du CDE à Bruxelles. Au-delà des forums, conférences, symposiums et autres grandes messes de la coopération au développement, c’est sur le terrain de la réalisation concrète que Soumi m’invita à nous unir pour travailler ensemble. Une des matérialisations fût la mise en place du Projet régional de l’Uémoa en faveur du secteur privé, cofinancé avec le CDE. Soumaïla accordait beaucoup d’importance au rôle des PME dans le développement de nos pays. Il méritait amplement son sésame de “Meilleur ministre des Finances” octroyé par une association des entreprises privées (le Réseau des entrepreneurs de l’Afrique de l’Ouest, je crois).

Sur le plan politique, c’est l’élection présidentielle de 2007 qui m’a beaucoup rapproché de Soumaïla. ATT craignait une candidature de Soumaïla qui aurait pu le contraindre à un second tour. ATT m’a interpellé deux ou trois fois sur la question en ces termes : “Hamed, j’espère que ton ami ne va pas nous poser des problèmes”, sans pour autant jamais me demander d’intervenir auprès du président de l’URD. Connaissant la sempiternelle gêne du président de la République de demander service, j’ai compris qu’il fallait que je parle avec mon ami. J’ai effectué deux voyages à Ouaga pour discuter avec Soumi. Aux termes du second voyage, Soumaïla me donna une preuve de confiance absolue. Il me dit : “Hamed, je ne vais pas me présenter. D’abord, il est presqu’impossible de battre un président sortant, qui a un bon bilan et qui, de surcroît, contrôle l’administration électorale. Ensuite, je ne pourrais pas lever les fonds nécessaires à la campagne, le second mandat d’ATT étant déjà acté dans la tête de la plupart des bailleurs. Enfin, c’est l’occasion pour moi d’accorder une dette à ATT, qu’il paiera en 2012, j’espère bien. Par contre, je  te prie de ne rien dire à Amadou, avant que je le ne fasse moi-même”. Ce que je fis.

En 2013, après avoir obtenu de faibles résultats, j’ai décidé de soutenir IBK. Au préalable, j’ai fait part de ma décision à Soumaïla. Il me posa une seule question : “Hamed, est-ce que tu connais bien Ibrahim ? … En tout cas, je respecte ta décision”. Ce fût le plus mauvais choix politique de ma vie. J’ai pu me consoler, en me disant que mon apport était pinette sur les 77 % qu’IBK a obtenus au second tour de la présidentielle de en 2013.

Retrouvailles en 2018. J’ai décidé de ne pas me représenter et de revenir vers mon ami dès le 1er tour. Bien que discret, je suis fier de mon apport en termes de mobilisation de financement, de lobbying auprès de certains décideurs en Europe et en Afrique, d’idées pour le projet de société et de participation à la campagne électorale. Ces actions ont consolidé mes rapports avec Soumi Champion. Nous étions devenus de véritables amis.

L’histoire s’accélère. D’abord avec une petite divergence de vue : j’ai beaucoup insisté, en vain, auprès de Soumaïla pour boycotter le second tour de l’élection scandaleuse de juillet 2018, enlevant ainsi toute crédibilité à la réélection d’IBK. Après les manifestations géantes contre la mascarade électorale, je faisais partie des personnes qui ont conseillé Soumaïla de calmer le jeu, pour éviter d’aggraver la situation du pays. Mieux, j’ai même cherché, à mon modeste niveau, de rapprocher les deux hommes. J’en ai parlé à ATT, qui a en parlé à Macky Sall, à Mahamadou Issoufou, à ADO et peut-être à d’autres. J’ai publié des articles dans la presse pour prôner un gouvernement d’union nationale. Un dialogue direct s’est instauré entre les deux leaders, se traduisant par plusieurs longues réunions et sanctionné par des accords sur beaucoup de points. Et puis, tout d’un coup, un virage incompréhensible de 360° d’IBK. Au finish, la réponse du pouvoir a été le débauchage de quelques leaders de l’opposition. Cette expérience a amené Soumaïla à définitivement perdre toute confiance à IBK. Les deux hommes ne se parlaient plus.

Et puis nous rentrons dans la terrible année 2020. Février de l’année dernière, je participe au Forum de Bamako. J’en profite pour voir Soumaïla. Nous échangions pendant plus de 2 heures. Nous avons naturellement parlé des législatives et de sa tournée électorale. Je lui ai demandé si les conditions séculaires étaient réunies. Il m’a fait comprendre qu’il était obligé de s’en remettre au gouvernement et à la Minusma.

La suite est connue : il est enlevé le 25 mars 2020, vers 15 h, entre Saraféré et Koumaïra. Par ailleurs, la falsification par la Cour constitutionnelle des résultats des législatives va mettre le feu aux poudres à Bamako et dans bon nombre de villes du pays. Le M5, dont le FSP (la coalition de l’opposition dirigée par Soumaïla Cissé) est une composante majeure, mène la charge. Après 5 mois de contestation, au prix de lourds sacrifices, dont 14 assassinats et des centaines de blessés, le régime d’IBK est renversé par une junte militaire, grâce au soutien des populations.

Quant à Soumi, après 6 mois de captivité,  il est libéré le 8 octobre 2020. De passage à Dakar, quelque temps après sa libération, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui. Nous avons parlé de son enlèvement, de ses conditions de captivité, mais aussi de l’avenir. Je le reverrai une dernière fois, lors des obsèques de ATT et il aura cette terrible phrase qui retentit encore dans mes oreilles : “Hamed, c’est ce qui nous attend tous”.

Ah Bon Dieu, il ne savait pas si bien dire. Après Lomé, il séjourne à Niamey. Avant de quitter la capitale du Niger pour Abidjan, il effectue comme tout le monde son test Covid. Il est déclaré positif. Il est soigné à Niamey, avec tout le dispositif présidentiel. Mais son état se détériore. Evacué en France, le mal l’emporte le 25 décembre. La mort de Soumaïla Cissé fait très mal. C’est la terrible issue d’un destin inachevé. C’est la décision du Bon Dieu et devons l’accepter.

Ainsi, je voulais porter un témoignage sur ces 4 Grands Fils du Mali. Le dénominateur commun entre ces grands hommes tient à leur engagement pour leur pays. Ils voulaient, à leur façon, bâtir le Mali. Dieu en a donné la possibilité qu’à ATT, pas aux autres. Ils sont tous méritants et leur exemplarité, dans ces périodes troubles, sans repère, ni conviction, doit être portée à la connaissance de nos jeunes frères et enfants.

Dr Ahmed Sow

 

Source: Aujourd’hui-Mali

Vous aimez nos articles, suivez-nous

Articles similaires.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *