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L’avenir politique au Mali : LE PRINCIPE ET LE PARADOXE

Les relations Exécutif-partisan ont toujours été marquées du sceau de la complexité. Avec un ascendant régulièrement pris par le premier

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Les candides pourraient s’étonner et même trouver le phénomène difficilement compréhensible. Mais la réalité, elle, est têtue : l’exercice du pouvoir secrète presque naturellement des contradictions qui transcendent même la nature des régimes en place. Qu’il s’agisse d’un monopartisme achevé ou d’une démocratie pluraliste, que la gouvernance privilégie le dialogue ou qu’elle se barricade dans l’autoritarisme, la complexité des relations entre le partisan et l’Exécutif (très souvent personnifié par le chef de l’Etat) demeure une constante. Les principes établissent une trompeuse évidence que dément régulièrement la pratique du pouvoir. En toute logique, la prééminence dans le tandem devrait revenir logiquement au parti. Ce dernier pour qui la conquête du pouvoir constitue l’une des raisons d’être devrait, en effet, en cas de victoire être autant l’inspirateur que le censeur de l’action gouvernementale. En échange de cette influence reconnue, la formation politique dominante et ses alliés éventuels s’engageraient à user de la qualité de leur implantation, de la crédibilité dont ils jouissent auprès de leur électorat et de l’activisme de leurs militants pour remplir un office de bouclier en faveur du chef de l’Etat (dans une conjoncture défavorable) et d’avocat au bénéfice du gouvernement (en faisant admettre les mesures les plus impopulaires).

 

En apparence, l’interaction Exécutif-partisan est donc d’une lumineuse simplicité. Mais à l’épreuve des réalités, l’exécution des engagements implicites mutuels se modifie de manière presque totale. Chacune des parties donne en effet des réponses très différentes aux deux question fondamentales suivantes : quel degré d’influence peut s’autoriser une formation politique sur l’exercice du pouvoir exécutif  ? Et jusqu’à quel point peut s’exercer le droit d’interpellation auquel prétend cette formation ? La définition des limites à fixer est d’autant plus malaisée à établir que le plus souvent le chef de l’Etat (ou le chef du gouvernement dans les régimes parlementaires) soit reste le leader naturel du parti dominant, soit en conserve la présidence. A moins – et comme cela est le cas dans notre pays – qu’il ne réunisse ces deux qualités.

L’histoire politique de notre pays depuis l’indépendance comporte un certain nombre d’épisodes intéressants et significatifs sur la coexistence pas toujours pacifique entre l’Exécutif et le partisan. Elle propose aussi un constat indiscutable : dans toutes les situations polémiques qui ont surgi entre les deux partenaires, le premier l’emporte très, très largement aux points. La Ière République avait ainsi vu dans la période de la révolution active, la création le 1er mars 1966 et sur décision du président de la République d’un organe extraordinaire, le Conseil national de défense de la révolution (CNDR) dirigé par le chef de l’Etat lui-même et doté des pleins pouvoirs. Moins d’un an et demi plus tard (le 25 août 1967), cet organe s’appropriait des prérogatives du Bureau politique national de l’US RDA, parti au pouvoir et dont la Direction se retrouvait donc sans prise sur la vie de la nation. Le CNDR attendit un peu moins de cinq mois avant de décider en janvier 1968 de la dissolution de l’Assemblée nationale (constituée exclusivement de députés RDA) et de la remplacer par une délégation législative de 25 membres, dirigée par l’ancien président du Parlement, Mahamane Alassane Haïdara.

 

L’AMORTISSEUR DES CHOCS SOCIAUX. L’objet de la présente chronique n’est pas d’analyser (pour cette fois-ci) les impératifs politiques qui ont motivé les actes posés. Nous nous limiterons seulement à  rappeler que même un parti unique se prévalant d’avoir joué d’un rôle historique majeur dans la conquête de l’indépendance du pays a été impuissant à s’opposer à la décapitation de sa direction, puis au renvoi de ses élus. Le chef de l’Etat, auteur de ces deux choix, sanctionnait ainsi ce qui était perçu par lui comme une passivité de sa formation dans une période de mutations majeures et de montée perceptible de la tension sociale. La même réaction de dépit devant l’inertie du parti unique face aux défis sociaux et économiques a été ressentie à plusieurs reprises par le président Moussa Traoré entre 1980 et 1991. Sans toutefois que le chef de l’Etat n’aille aux mesures extrêmes prises par Modibo Keïta et qui avaient mis entre parenthèses des institutions essentielles.

Le président de la IIème République – qui était aussi le secrétaire général du parti constitutionnel, l’Union démocratique du peuple malien – avait très tôt perçu les limites de sa formation qu’il espérait voir jouer, entre autres fonctions, celle d’amortisseur des chocs sociaux. Moins d’un an après sa création, l’UDPM laissa en effet son premier responsable affronter pratiquement seul les effets de la violente crise scolaire et du profond malaise social créé par la mort tragique du leader de l’Union des élèves et étudiants du Mali, Abdoul Karim Camara dit Cabral. Les erreurs de communication dans le traitement de l’événement, l’absence de réponse à la dégradation de la situation économique et énergétique et le fait que le parti soit resté mutique face à la multiplication des alertes obligèrent le chef de l’Etat à animer lui-même une pénible campagne d’explication et surtout à convoquer pour février 1981 (soit deux ans seulement après la création de l’UDPM) un congrès extraordinaire qui réduisit la durée du mandat des responsables élus (hormis celui du secrétaire général) et qui opéra une ouverture ostensible vers les cadres jusque là plutôt ostracisés.

Avec le recul, il est aisé de s’apercevoir que durant une décennie, Moussa Traoré a nourri une sourde et permanente insatisfaction quant au fonctionnement et au comportement de son parti. Il a multiplié les tentatives de dynamisation d’une formation dont il était le premier responsable et qui, dans sa vision, devait avoir la capacité d’inspirer et d’appuyer les actions du gouvernement. Il a notamment tenté de renforcer l’expertise de l’UDPM en y attirant des cadres à la compétence confirmée. Cela en supprimant le cumul des fonctions qui avait permis, jusqu’à une certaine époque, à un membre du Bureau exécutif central d’être aussi membre du gouvernement (voire Premier ministre de manière éphémère). Cela en instaurant le principe de la cooptation qui permettrait à des cadres de haut niveau de parvenir à des postes de responsabilité dans les sections sans avoir à passer par tous les filtres des élections à la base. Cela en instituant une distinction pour les sections les plus méritantes en matière de développement à la base et en récupérant les responsables entreprenants dans la direction du Parti. Cela en faisant confier à une Commission ad hoc la confection d’une Charte d’orientation nationale et de conduite de la vie publique, document fournissant une vision prospective exhaustive de l’avenir du pays.

Ces efforts ne furent pas toujours payants et dans un nouveau contexte de tension sociale survenu en 1987, le chef de l’Etat dut lui-même descendre sur le terrain pour rencontrer ceux qu’il désignait comme « les forces vives » (des jeunes aux forces armées en passant par les syndicats et les opérateurs économiques) et dont les attentes ne lui étaient pas remontées de manière satisfaisante par le canal de son parti. Mais d’un autre côté – et ce n’est pas là le moindre paradoxe -, alors qu’il avait tenté de muscler la capacité de réflexion et de prospective de l’UDPM, le président Moussa Traoré ne fit pas assez confiance à cette dernière pour produire une position autonome sur la nécessité d’aller librement à l’ouverture politique. Il existait en effet au sein du parti unique un vrai courant en faveur du multipartisme défendu à l’époque par le Secrétaire politique, Djibril Diallo. Mais les partisans de l’ouverture qui eurent le courage d’exprimer leurs positions lors du 4ème Conseil national du parti en juin 1990, puis lors du Conseil national extraordinaire d’août de la même année se firent mettre en minorité par les faucons qui persuadèrent le Secrétaire général de poursuivre le débat au sein du parti.

 

      NI CONTREDIRE, NI CONTESTER. L’avènement de la démocratie pluraliste entraîna tout naturellement une modification de l’esprit des relations Exécutif-partisan, mais n’amena guère d’évolution dans le rapport des forces entre les partenaires. Le PASJ qui avait réussi un maillage serré du pays et qui ne s’était pas interdit d’augmenter ses chances de victoire en récupérant d’anciens responsables locaux de l’UDPM, a indiscutablement joué un rôle majeur dans l’élection en 1992 du président Konaré. Le parti était donc en droit de penser qu’il aurait son mot à dire dans l’organisation de l’exercice du pouvoir. Mais le chef de l’Etat procéda à une très rapide mise au point, alignant les décisions prouvant qu’il s’affranchissait de toute relation d’allégeance vis-à-vis de l’appareil du parti. Il marqua notamment son indépendance de décision par le choix de ses Premiers ministres qui n’étaient pour aucun d’entre eux des caciques de la formation rouge et blanche. De même, il mit assez vite fin à la concertation informelle périodique instaurée avec quelques poids lourds des Abeilles. Episode marquant de cette relation particulière que le Président entretint avec son camp, Alpha Oumar Konaré fit dominer les préconisations partisanes par la parole présidentielle à la veille des élections de 2002 lorsqu’il fit savoir sa préférence et recommanda à un auditoire de notables adémistes de ne pas considérer le candidat indépendant Amadou Toumani Touré « comme un adversaire ».

La petite phrase fit l’effet d’une bombe à fragmentation à l’intérieur du PASJ, déjà affaibli par le départ de Ibrahim B. Keita et qui dispersa au premier tour de la présidentielle ses voix entre trois candidats, dont deux dissidents. La preuve venait d’être faite, une fois encore, qu’un parti au pouvoir, quelque hégémonique qu’il puisse se présenter sur la scène politique interne, n’a pas la puissance de feu suffisante pour contredire, encore moins contester le maître de l’Exécutif. Il n’est certainement pas utile de s’étendre excessivement sur la décennie ATT qui a encore poussé plus loin la démonstration du déséquilibre des forces en faveur de l’Exécutif constaté depuis 1960. La dévaluation du fait partisan a certainement atteint à cette époque sa forme la plus achevée lorsqu’à l’Assemblée nationale le groupe des Indépendants, qui se réclamait d’une fidélité inconditionnelle au chef de l’Etat, s’érigea comme la troisième force de l’Hémicycle derrière le PASJ et l’URD. Ce qui aurait constitué une incroyable bizarrerie dans n’importe quelle démocratie avait été alors interprétée par les zélateurs comme une merveilleuse particularité amenée par le consensus à la malienne.

 

RAPIDEMENT ET RÉGULIÈREMENT. L’actuelle majorité présidentielle n’a donc pas expérimenté une situation totalement inédite lors de sa rencontre avec le chef de l’Etat le 20 novembre dernier. Ibrahim Boubacar Keïta avait, à l’occasion, sévèrement admonesté ses partisans qui, de son avis, n’avaient joué ni leur rôle d’avocat, ni leur fonction de bouclier de l’institution présidentielle au moment où celle-ci encaissait les feux croisés des accusations de l’opposition et de la suspicion de l’opinion publique. Au contraire, la majorité avait commis la maladresse d’ajouter sa note au concert des critiques en conseillant explicitement à son leader d’être plus regardant dans le choix de ses proches collaborateurs. Le reproche explicite avait d’autant plus de mal à être accepté que l’actuelle majorité n’a pas les moyens de sa sévérité. En effet, elle ne peut ignorer que l’élection d’une bonne partie de ses représentants à l’Assemblée nationale est un effet direct de la vague de fond qui avait fait triompher Ibrahim B. Kéita à la présidentielle.

En fait, le camp présidentiel a aujourd’hui deux handicaps à surmonter. Tout d’abord, celui de son hypertrophie. Il est en effet illusoire d’imaginer un assemblage d’une soixantaine de formations extrêmement hétéroclites et dont la plupart ne sont pas présentes à l’Assemblée nationale comme un ensemble pouvant se montrer dynamique et réactif sur tous les grands dossiers touchant la vie de la nation et les actions du président de la République. Mais comment dégraisser ?

Le second handicap est celui de la non désignation d’un stratège en chef, rôle que jouait le regretté Kadari Bamba au RPM. Il ne s’agit pas ici de trouver une personnalité assurant un leadership incontesté sur la majorité, mais de confier à un « penseur » la mission de proposer rapidement et régulièrement des prises de position argumentées et crédibles sur les problèmes les plus complexes de l’actualité. On peut prendre comme exemple à renforcer le communiqué pondéré émis par le RPM dimanche dernier sur l’affaire du député Traoré et qui se trouvait par son ton mesuré en retrait par rapport à la déclaration de l’Assemblée nationale diffusée le même jour. Dans le contexte actuel qui se caractérise par une haute inflammabilité de l’opinion, la modération reste encore la meilleure approche tactique à observer dans le traitement des questions complexes. C’est sans doute ce que le président de la République sous-entendait lorsqu’il se souhaitait accompagné « avec intelligence ». Le temps est en effet plus à l’éclairage pédagogique qu’au tumulte des proclamations.

G. DRABO

 

SOURCE / ESSOR

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