Interview exclusive du Premier ministre Boubou Cissé « Je puis assurer aux maliennes et aux maliens que la gestion parcimonieuse des ressources publiques demeure la priorité du gouvernement »

Dans une interview qu’il nous a accordée, le Chef du Gouvernement soutient que « l’affaire des 700 milliards » est une compilation des constatations faites sur la période sous revue (2005-2017). 


En outre, Dr Boubou Cissé explique qu’il est allé à la rencontre des populations pour examiner les voies et moyens de soulager leurs souffrances. Et aussi pour rechercher les voies et moyens pour renforcer la cohésion entre des populations qui, confrontées à de nombreux périls, avaient tendance à se détourner progressivement les unes des autres
22 septembre : Monsieur le Premier ministre, actualité oblige, les pouvoirs publics sont accusés dans un “scandale financier, portant sur plus de 700 milliards de nos francs”. Qu’en est-il réellement ?
Dr Boubou Cissé : Le document mentionné par votre confrère est en réalité un rapport de suivi de la mise en œuvre des recommandations formulées par le Vérificateur Général de 2005 à 2017. Il ne s’agit pas d’une nouvelle mission ou de nouveaux manques à gagner mais plutôt d’une compilation des constations faites sur la période sous revue. Il a été élaboré par les partenaires de notre pays afin que nous puissions ensemble évaluer l’apport du Bureau du Vérificateur Général à l’amélioration de la Gouvernance à travers un état de mise en œuvre desdites recommandations.
Cela dit, lorsque nous avons reçu le rapport, nous l’avons étudié et avons conclu que le principal constat qui en ressortait a trait à l’indisponibilité des informations nécessaires pour conduire un tel exercice. En effet, la mission chargée de l’élaboration de ce bilan n’a généralement pas eu accès aux données souhaitées. Par exemple, sur les 2 472 recommandations de la période sous revue, elle a pu analyser 542, soit 21,9%. Cette situation s’explique par différents facteurs, notamment les faiblesses en matière d’archivage des administrations impliquées dans le suivi des recommandations et le nombre limité de missions de suivi des recommandations conduites par le Vérificateur Général.
Concernant les montants mentionnés, il convient également de rappeler que les missions de contrôle, lorsqu’elles constatent des faits qui relèveraient d’irrégularités financières, les dénoncent auprès des autorités judiciaires compétentes. Ces dernières qualifient les faits dénoncés, décident d’engager ou non les poursuites appropriées et prononcent les condamnations nécessaires.
Je puis assurer aux maliennes et aux maliens que la gestion parcimonieuse des ressources publiques demeure la priorité du Gouvernement. A cet effet, toute pratique contraire à une gouvernance de qualité sera traquée et les coupables dénoncées auprès des autorités judiciaires compétentes.
Il conviendrait à ce niveau alors de distinguer les irrégularités constatées des condamnations prononcées et des montants à recouvrer qui en découleraient. Partant, nous avons proposé à nos partenaires la conduite d’une étude conjointe pour l’élaboration d’un bilan mieux étayé.
Il convient de rappeler que l’Audit est un outil d’aide des gestionnaires – ordonnateurs aussi bien que comptables publics – qui leur permet, notamment d’identifier les risques, faiblesses et manquements afin de les corriger. C’est pour cela qu’au-delà des irrégularités financières relevées par les différentes missions de vérification, il est recommandé un ensemble de mesures dont la mise en œuvre doit permettre d’améliorer la gouvernance de l’entité contrôlée.
En attendant la conduite de cette étude, sur la base des premiers constats faits, certaines mesures ont d’ores et déjà été prises :
• le Vérificateur Général a décidé de ramener la fréquence de la conduite de ses missions de suivi de recommandations de trois à une année et multiplie les missions du genre depuis ;
• une lettre circulaire a été adressée par mes soins à l’ensemble des membres du Gouvernement pour leur rappeler le régime des sanctions disciplinaires en vigueur selon le statut des agents publics concernés et les inviter à prendre systématiquement les mesures conservatoires nécessaires lorsque lesdits agents sont mis en cause par des missions de vérification.

22 Septembre: Monsieur le Premier ministre, du 3 au 7 juillet dernier, vous avez conduit une mission de réconciliation et d’appui aux populations dans le centre du pays. Quel est le bien-fondé de cette démarche ?
Dr Boubou Cissé : Comme vous l’avez dit vous-même: la mission récente que j’ai conduite dans la région de Mopti est une mission d’appui et de solidarité aux populations du Centre du Mali, victimes des effets de l’insécurité.
Une insécurité qui a empêché nos paysans de cultiver leurs champs, ce qui a aggravé l’insécurité alimentaire. Beaucoup d’éleveurs ont perdu leurs bétails du fait des vols. Ne parlons pas des activités commerciales et touristiques totalement paralysées. Faut-il aussi rappeler les déplacements de populations auxquels on a assisté de la part de populations ayant tout perdu.
Le chef du gouvernement se devait d’aller à la rencontre des populations pour examiner les voies et moyens de soulager leurs souffrances. Il était aussi un devoir de rechercher les voies et moyens pour renforcer la cohésion entre des populations qui, confrontées à de nombreux périls, avaient tendance à se détourner progressivement les unes des autres. Il nous fallait chercher à renforcer ce vivre ensemble séculaire qui faisait la fierté de notre Nation.
22 Septembre : Aujourd’hui, le gouvernement semble être d’accord que c’est un conflit intracommunautaire, et nom des actes de terrorisme ?
Dr Boubou Cissé : Notre pays est en proie à une insécurité préoccupante qui tire ses origines de plusieurs causes: la recrudescence des conflits intercommunautaires ; la prolifération des milices d’auto-défense et des acteurs non-étatiques notamment les groupes extrémistes violents et bandits armés.
Je voudrais récuser l’expression de conflit intracommunautaire que vous avez utilisée : on ne peut véritablement parler de conflit intracommunautaire ni au sein des Dogons ni au sein des Peuls. Ce qui est juste est qu’il existe entre les deux communautés des problèmes, des contradictions, des incompréhensions datant de fort longue date et malheureusement exploités et instrumentalisés par les groupes extrémistes et terroristes.
22 Septembre: En réalité, est ce qu’on ne peut pas attribuer cette situation à l’absence de l’Etat dans les arrondissements, au déficit des services sociaux de base, et bien sûr à la paupérisation galopante?
Dr Boubou Cissé : Je partage votre diagnostic : le retrait de l’Administration et des services publics à la suite de la crise de 2012, l’absence ou le déficit des services sociaux de base, la mauvaise gouvernance ont cristallisé la défiance des populations envers les représentants de l’Etat.
De nombreuses analyses convergent sur le constat que le groupe terroriste de Amadou Kouffa a constitué tout un argumentaire sur les frustrations des populations pour les remonter contre l’Etat et surfer sur les insuffisances et défauts de la gouvernance de la part de certains éléments de l’Etat pour recruter au profit au profit de son mouvement.

22 Septembre : Pour l’instant, on observe que vos timides actions concernent l’humanitaire, le tout sécuritaire ayant montré ses limites, vous ne pensez pas qu’il en faudrait plus, des actions rigoureuses de développement aux profits des populations?
Dr Boubou Cissé : Je partage votre point de vue: la crise que nous gérons est multidimensionnelle. Il est important de l’aborder de manière holistique, c’est à dire dans tous les domaines ou l’action de l’Etat peut avoir un impact décisif en termes de solution. Le relèvement économique des populations relève de ce cadre.
Il vous souviendra que le Gouvernement a initié le Plan de Sécurisation Intégré des Régions du Centre (PSIRC). Il faut donner une impulsion nouvelle à ce programme notamment dans ses volets gouvernance et développement. Il est important d’accompagner les populations affectées et sinistrées par cette longue crise en assistant les populations déplacées internes. Dans le même temps il faut préparer leur retour. Le désarmement des milices et le retour de la sécurité grâce aux actions fortes de nos forces de défense et de sécurité devront y contribuer.
Toutes les actions prévues par le Programme de sécurisation intégrée des région sud-centre (PSIRC) seront déployées dans toute leur étendue et je ne doute pas qu’elles contribueront à apaiser les souffrances des populations. Ces dernières sentiront bientôt à leurs côtes un Etat plus proches d’elles, un Etat assumant ses taches régaliennes de sécurité et de protection et aussi totalement dédie au développement de la région.
22 Septembre: Les zones inondées comme Yawarou, Tenenkou et même Djenné dont vous êtes originaire sont victimes de l’insécurité qui sévit au centre. Malheureusement, vous avez oublié ces zones pour axer le conflit sur les Dogons et Peulhs, vous convenez donc avec moi que votre démarche n’est pas inclusive?
Dr Boubou Cissé : Dois- je rappeler qu’en ma qualité de Premier ministre, je mets et mettrai toujours un point d’honneur à travailler pour l’ensemble du pays. Au niveau du Gouvernement la crise au Centre est considérée dans sa globalité. Dois-je rappeler que pour nous la région de Ségou et de Koulikoro font aussi partie de cette aire géographique. C’est la raison pour laquelle lors de ma récente tournée dans la région de Mopti le Gouverneur de Ségou nous a rejoint et a bénéficié d’une assistance de 2000 tonnes de vivres pour les populations de Ségou.
Pour en revenir à votre question, je voudrais vous informer que je me rendrai bientôt dans les cercles de Djenne, Youwarou et Tenenkou pour manifester aux populations la solidarité du gouvernement dans la détresse qu’elles vivent.
22 Septembre: Parlons maintenant du désarmement de toutes les milices, du DDR annoncé pour les combattants de la zone. Plus le gouvernement tarde, plus le risque d’affrontement est grand. Avez-vous déjà un chronogramme?
Dr Boubou Cissé : La Commission-Démobilisation-Désarmement-Réinsertion (DDR) est à pied œuvre pour appliquer très rapidement sur le terrain les mesures qu’elle a adoptées. Le Programme de réduction de la violence communautaire ( PRVC) adopté en novembre 2018 intégrera à son tour 1600 jeunes ressortissants. Le Programme de réinsertion des ex combattants (PREC) mettra en œuvre de son cote le programme de réinsertion socioéconomique des groupes d’autodéfense ainsi que l’appui des projets communautaires.
Entretien réalisé par

El hadj Chahana Takiou

Source: Le 22 Septembre

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