Au Mali, «Ibrahim Boubacar Keïta est le symbole de ce que la population ne veut plus»

Le pays connaît de graves troubles depuis les résultats contestés des élections législatives de mars et d’avril. Pour le chercheur Ibrahim Maïga, les récentes manifestations sont le résultat de frustrations qui durent depuis plusieurs années.

Une dizaine de morts, des leaders de la contestation arrêtés, le Parlement saccagé… Les images de manifestations à Bamako, ce week-end, ressemblent à des scènes de guerre. Depuis les résultats contestés des élections législatives de mars et d’avril, les tensions n’ont cessé de s’intensifier dans la capitale malienne, où le Mouvement du 5 juin (M5) – réunissant des leaders religieux, des personnalités politiques et des membres de la société civile – réclame la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK).

L’annonce par le chef de l’Etat, samedi soir, de la dissolution de la Cour constitutionnelle, responsable de l’invalidation d’une trentaine de résultats lors des législatives, n’a pas permis d’apaiser le mouvement de contestation. Après un week-end de troubles sanglants, les plus graves depuis des années, des tirs ont à nouveau retenti ce lundi dans le quartier de Badalabougou, malgré les appels au calme d’IBK et de l’imam Mahmoud Dicko, figure de proue de la contestation. Pour Ibrahim Maïga, chercheur sur les questions de paix et de sécurité dans la région du Sahel, les manifestations illustrent le ras-le-bol de la population malienne dont les frustrations durent depuis déjà plusieurs années.

A priori, les résultats des législatives contestés par une partie de la population sont à l’origine de la contestation au Mali. Mais ces manifestations ne sont-elles pas le symptôme d’un malaise plus profond, symbole du délitement du régime d’IBK ?
Cette contestation post-électorale est venue s’ajouter à un front sociopolitique déjà en ébullition depuis plusieurs mois, sur fond de mécontentement lié à la dégradation de la situation sécuritaire, de la gestion de la crise du Covid-19, de la corruption et de la détérioration des conditions de vie. Ces manifestations ne sont qu’un épisode de plus contre le pouvoir d’IBK. Ce dernier incarne l’échec de l’Etat et des institutions maliennes. IBK cristallise rancœurs et frustrations. Il est le symbole de ce que les Maliens ne veulent plus dans leur pays.

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L’annonce de la dissolution de la Cour constitutionnelle par IBK peut-elle suffire à apaiser les tensions ?
Non. Cette décision aurait eu un tout autre sens si elle était intervenue avant le 10 juillet lorsque les forces de sécurité ont franchi la «ligne rouge» avec des violences qui ont provoqué la mort de douze personnes. Désormais, le Président devra aller beaucoup plus loin pour pouvoir instaurer un dialogue, notamment en annonçant, par exemple, la dissolution de l’Assemblée nationale et la révocation du Premier ministre. Ce dernier ne fait pas consensus. La situation n’est pas irréversible mais des décisions fortes doivent être prises.

L’influence grandissante de l’imam Mahmoud Dicko, chef de file de la contestation, est-elle un signal à la montée de l’islam politique au Mali ?
Mahmoud Dicko est un personnage à qui on prête des intentions politiques, une volonté d’appliquer un agenda religieux au Mali. Mais si on regarde les choses de plus près, son objectif est de répondre à la contestation sociopolitique et d’améliorer la gouvernance du pays. Le fait que le leader de la contestation soit un imam ne donne pas de caractère religieux au mouvement. Les revendications sociales, politiques, économiques et sécuritaires vont bien au-delà.

Barricades are set around the central Mosque where the Imam Mahmoud Dicko led the prayer for the victims of the violent clashes of the past two days in Bamako, on July 12, 2020. – Mahmoud Dicko, an influential Malian imam and the head of an opposition coalition leading protests across the West African country, called for calm on July 12, 2020, after two days of deadly unrest. (Photo by MICHELE CATTANI / AFP)A Bamako, samedi. Photo Michele Cattani. AFP

La répression des manifestants par les forces de sécurité et l’arrestation de plusieurs organisateurs du M5 peuvent-elles renforcer un peu plus le poids politique de Mahmoud Dicko au point de devenir une alternative à IBK ?
En appelant au calme à plusieurs reprises, Dicko, présent sur le devant de la scène politique depuis trois décennies, a renforcé sa stature d’homme de paix aux yeux de la population malienne et de la communauté internationale, qui le suspecte d’avoir un agenda qui n’est pas celui d’un Mali laïc et républicain. Son discours s’adresse autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. La posture qu’il adopte aujourd’hui est de jouer un rôle dans le nouveau Mali qui est en train de se dessiner, sans nécessairement devenir président de la République. Son objectif est de solidifier son influence et de faire en sorte qu’aucune grande décision ne se fasse sans qu’il soit consulté.

«La France est un Etat terroriste», «France dégage»… De nombreux slogans anti-français ont été brandis lors des manifestations ce week-end. Quelle est la responsabilité des acteurs extérieurs dans les récents événements au Mali ?
Les résultats de l’opération Barkhane sont très modestes et ne donnent pas l’impression que la situation s’améliore. Les Maliens ont le sentiment qu’on leur impose certaines mesures et que seuls deux choix s’offrent à eux : accepter ou se révolter. Le Mali laisse très peu de place à l’expression de la représentation politique et la seule issue reste la rue, y compris pour fustiger l’action de la France.

Le Mali a été confronté à de nombreuses insurrections dans le passé. Que représente ce mouvement de contestation sur le plan historique ?
Il existe une histoire de la contestation au Mali, y compris à Bamako, mais le mouvement actuel n’a pas d’équivalent depuis l’avènement de la démocratie, en 1991. Le fait que d’anciens acteurs du mouvement démocratique s’opposent entre eux aujourd’hui montre par ailleurs un tournant majeur dans la vie politique malienne.

La Cedeao, l’Union africaine, l’Union européenne et les Nations unies au Mali ont publié un communiqué conjoint assez critique à l’égard du chef de l’Etat. Selon vous, le mouvement de contestation peut-il obtenir le soutien de la communauté internationale et aboutir à la démission d’IBK ?
La stabilité politique reste la boussole de la communauté internationale, qui souhaite préserver le Mali du risque d’un vide institutionnel. Elle fera tout pour trouver des aménagements politiques afin de ne pas reproduire les erreurs de 2012, lorsque l’instabilité avait facilité la prise en main de certaines villes du Nord par les groupes armés.

Léa Masseguin

Source : libertation

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