Sécheresse au Nord du Mali (2) : GOURMA CENTRAL : LE GRAND SINISTRE

La zone a vu affluer les troupeaux de presque tout le Septentrion. Malheureusement elle n’a aujourd’hui rien à leur offrir

menaka ville region nord maliAu petit matin du 4 juin dernier, Mohamed Ag Idwal, un riche propriétaire de bovins, s’est réveillé, la tristesse au coeur. Une trentaine de ses vaches avaient succombé à la soif et à la faim. Deux jours plus tard, cinquante autres animaux ont connu le même sort. Au passage de notre reporter, l’homme n’avait plus un seul un veau dans son parc. Une semaine auparavant, le troupeau d’Idwal était l’un des plus impressionnants en nombre et en qualité. Les connaisseurs louaient le savoir-faire de l’éleveur qui avait réussi à opérer un parfait métissage entre les races du Gourma et celle de l’Azawak (région de Ménaka). Mais cela relève déjà du passé. Devenu pauvre comme un rat d’église, Mohamed Ag Idwal a sombré dans la folie. Il s’est débarrassé de ses habits et s’est mis à crier « Chitane ! Chitane !  (Les vaches ! Les vaches !) ».

Ag Idwal est, à notre connaissance, le seul éleveur du Gourma central qui ait, comme on le dit, pété les plombs face au grand sinistre. Mais d’autres ne sont pas loin de connaitre le même sort. Mohamed Ag Tadarfit n’a pas perdu la raison comme son compatriote. Cependant, la tristesse devant l’hécatombe qui a frappé  son troupeau se lit avec une douloureuse évidence dans sa voix et dans ses yeux. « Je ne peux pas compter ce que j’ai perdu au risque de devenir comme mon homonyme (Mohamed Ag Idwal). Je cherche l’aide auprès de Dieu. Qu’Allah nous envoie vite de la pluie pour nous permettre de vivre dignement nos derniers jours », souhaite, résigné, ce Touareg de 60 ans, le visage couvert de poussière, la tête enroulée dans un vieux litham. Derrière lui se trouve un puisard presque à sec autour duquel tournoient des ânes assoiffés et affamés.
Le sort de ces deux hommes n’est pas isolé. Un peu partout dans le Gourma central, la situation est la même. Les animaux meurent comme des mouches et les éleveurs sont désemparés. Chaque jour qui passe, ils scrutent le ciel et prient pour la pluie. Mais en vain. La zone est couverte de poussière et les quelques nuages qui s’aventurent vers ces parages s’évanouissent comme des fantômes.

TOUT EST CONSOMMÉ EN UN MOIS. Ici, on ne s’interroge pas sur les raisons de cette sécheresse que beaucoup de pasteurs estiment être pire que celles des décennies 1970 et 1980. Pourtant la catastrophe survenue ces années là reste encore vivace dans l’esprit des éleveurs d’un certain âge. Pour Sory Diarra, vétérinaire en charge de la commune de Gossi, la très forte mortalité du bétail est surtout due à un déficit des pâturages qui résulte lui-même de l’insuffisance de la pluviométrie en 2014. « Imaginez que le cumul pluviométrique annuel de Gossi a été de 150 millimètres alors que Adiora n’a reçu que 37 millimètres en 2014. » Dans ces conditions, explique le technicien, l’herbe n’a même pas poussé dans plusieurs endroits et là où elle a germé, elle n’a pas atteint la moitié de sa maturité. Ce qui explique que les pâturages traditionnels ont été d’une pauvreté extrême.
Autre conséquence du déficit pluviométrique de 2014, l’extrême concentration du bétail dans certaines poches où la pluie est plus ou moins tombée. « L’année dernière l’herbe n’a poussé nulle part de façon satisfaisante, détaille notre interlocuteur. Mais dans les alentours de la mare de Gossi où les pluies sont tombées relativement tôt, les pâturages ont accueilli des animaux de presque toutes les autres communes du Gourma et même de certaines du Haoussa. Avec cet afflux de bétail, le couvert dunaire et celui des plaines a été consommé en moins d’un mois. Ce qui explique qu’aujourd’hui pour espérer trouver de la paille, il faut aller jusqu’à 30, voire 40 kilomètres de la mare et des autres points d’eau. »
Ces propos sont corroborés par Assadeck Ag Agaly de la fraction de Kel Tinazrouf. Le 7 juin dernier, en compagnie de ses compatriotes, il abreuvait ses bêtes à Ezégar. Las dans sa chair comme dans son esprit par une très longue journée passée à retirer l’eau du puisard de 180 centimètres de profondeur qu’il a creusé dans la plaine, l’homme s’approche de nous et nous indique que ses animaux paissent à Tafichit, à 35 kilomètres de Gossi. « Ils boivent un jour sur trois, déclare l’éleveur, et même là-bas les pâturages sont tellement maigres que les vaches sont amenées à avaler tout ce qui leur passe sous la langue ».
L’insuffisance de l’hivernage a entrainé également l’épuisement de la nappe phréatique et l’assèchement précoce des mares, comme l’ont signalé plusieurs éleveurs et les services techniques. A Doro, tous les puisards ont tari et ce sont les 4X4 qui ont remplacé les chameaux et les ânes dans le transport de l’eau. Tassidjilekh, le plus célèbre des puits à grand diamètre situé entre Gossi et Gao, ne parvient plus à étancher la soif des milliers de têtes qui l’entourent de jour comme de nuit. Ils sont désormais nombreux les éleveurs qui rendent à Gao ou à Gossi avec des cuves en plastique qu’ils remplissent d’eau pour ensuite remonter dans la brousse où animaux, femmes et enfants les attendent pour étancher leur soif. La certitude est faite que dans cette zone, seuls les propriétaires des véhicules pourront atteindre l’hivernage avec quelques têtes vivantes de bovidés, de camelins, de caprins et d’ovins. Les autres s’en sortiront, les mains vides au propre comme au figuré.
A Ebanguimalane, une mare qui depuis plus de dix ans contenait de l’eau en permanence, la cuvette est devenue un dépotoir de bouses de vaches, de crottins d’ânes, de chameaux. Les vautours et les corbeaux en ont aussi fait leur aire de repos. « Depuis que cette mare a commencé à garder de l’eau pendant toute la saison difficile, c’est la première fois qu’elle est devenue aussi sèche qu’une calebasse oubliée au fond des prés. Regardez, même les puisards se vident rapidement. Il suffit de faire boire une cinquantaine de vaches dans un puisard pour en voir le fond. Cette année est pire que 1973 et 1984».
Manque d’eau, pâturages insuffisants, voire inexistants. Telle est la dramatique réalité qu’affrontent les éleveurs du Gourma central. Face à une situation proche de la catastrophe, les propriétaires multiplient les appels à l’endroit de la communauté nationale et des organisations non gouvernementales. Des initiatives locales ont également vu le jour. Le maire de Gossi, Mossa Ag Almouner, a obtenu d’un opérateur économique que celui-ci dépose dans le chef-lieu de ladite commune 200 tonnes d’aliment bétail. Une pincée au vu des besoins. L’acte a été salué au départ par tous les éleveurs, mais rapidement il a été décrié. En effet s’étant rendu compte que la demande sur son produit devenait de plus en plus forte, le commerçant en a augmenté le prix de la tonne, prix qui est passé de 64000 Fcfa à 80000 Fcfa.

LE PRIVÉ, PLUS AVANTAGEUX. En cette période de soudure dont les effets sont surmultipliés par la crise actuelle, le geste relève de la pure provocation et de l’indifférence injurieuse. Les propriétaires des animaux n’ont eu d’autre choix que de se rabattre sur l’achat de la paille et des gerbes de bourgou. Mais cela équivalait pour eux à passer d’un problème à un autre. Car les produits de recours ont vu à leur tour leur prix monter en flèche. Un sac de paille est cédé à 500 FCFA alors que la gerbe de bourgou se négocie entre 1000 et 2000 FCFA alors que les prix respectifs étaient de 100 FCFA et de 500 FCFA. En outre, la denrée est devenue si rare que les éleveurs sont déjà obligés d’aller la chercher très loin. Ils s’approvisionnent en paille à Wamé, à 75 kilomètres de Gossi et au Burkina. Quant au bourgou produit localement, il doit être maintenant cherché jusqu’aux villages situés aux abords du fleuve Niger, à environ 160 kilomètres en moyenne de Gossi.
Le gouvernement a fourni 100 tonnes d’aliment bétail subventionné à chacune des neuf communes du cercle de Gourma Rharous. Mais là aussi un problème est venu compliquer les choses. L’aliment bétail doit être en effet enlevé à Tombouctou au prix de 58000 FCFA la tonne et transporté jusqu’à destination à un prix bien au-dessus des capacités des différentes collectivités du cercle. « Imaginez qu’on nous demande de payer 5.800.000 FCFA pour les 100 tonnes et de les faire transporter presqu’au même prix jusqu’à Gossi. Nous avons dit aux autorités que nous ne pouvons pas acheter l’engrais à ces conditions et que nous préférons nous débrouiller auprès des privés. Car l’un dans l’autre les conditions que ces derniers proposent sont plus avantageuses. La tonne nous revient à 80.000 FCFA », nous explique un élu de la commune. Et d’ajouter « Si le gouvernement voulait nous aider, pourquoi acheminer l’aliment bétail destiné au cercle de Gourma Rharous sur Tombouctou alors qu’il était plus facile de le déposer à Gossi par la Nationale 16 à partir de Douentza par où il est passé ?»
Le cri de détresse des populations du Gourma ne semble pas avoir été entendu par les donateurs. Seul le CICR, rapporte Sory Diarra du service d’élevage de Gossi, a offert 7000 doses de vaccin pour le cheptel de Gossi, Adiora et Inadiafane. Une goutte d’eau dans un océan de besoins. Le cheptel rassemblé ici est très nombreux et les services techniques n’ayant pas pu procéder à une évaluation véritable ne se hasardent pas à donner un chiffre, craignant de se tromper.
« Personne ne peut vous donner un chiffre absolument exact. Car le Gourma est devenu le point de convergence de tous les éleveurs du Nord. Nous avons ici des chameaux de la région de Kidal et de Ménaka, des troupeaux venus du Faso et du Niger. Les animaux de la Région de Mopti paissent également ici», indique Alhassane Ag Toubayssi, sous-préfet de Winerdene avec résidence à Gossi. Mais ce qu’il faut dire c’est que les éleveurs n’ont pas la tête aujourd’hui à la vaccination. Mais plutôt à l’approvisionnement en eau et à la régénérescence du pâturage. Comme le souligne à sa manière imagée Oufen, riche propriétaire de 400 chameaux, de plus de 600 têtes de bovins et de plusieurs centaines de petits ruminants, « le meilleur vaccin aujourd’hui c’est l’hivernage, ce sont des pâturages verts».
Oufen lance cette forte conviction en scrutant le ciel à la recherche des nuages qui feront son bonheur et celui des autres éleveurs. Tous se cramponnent à un espoir. Celui que leurs troupeaux pourront résister à la faim et à la soif jusqu’à ce que surviennent les précipitations providentielles.

G. A. DICKO

source : L ‘Essor

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