MALI. “L’insécurité à Kidal est un problème politique”

Le double assassinat des deux journalistes va-t-il avoir une influence sur la fusion des groupes armés autonomistes annoncée lundi ? Interview du spécialiste Pierre Boilley.

Ouagadougou Burkina Faso  16 juin 2013 discussions inter-touaregs

Trois mouvements rebelles touareg et arabe du nord du Mali, le MNLA, le HCUA et le MAA ont annoncé lundi 4 novembre leur fusion, afin de présenter un front uni dans les discussions de paix à venir avec les autorités de Bamako. Cette annonce, intervient quelques jours après la mort de deux journalistes français à Kidal. L’occasion de revenir sur les conséquences que pourraient avoir cet événement sur les groupes armés autonomistes touaregs qui doivent selon les accords de Ouagadougou du 18 juin, s’installer à la table des négociations avec Bamako, pour discuter du problème touareg. Des pourparlers reportés aux calendes grecques pour le moment. Interview de Pierre Boilley, directeur du CEMAF (Centre d’études des mondes africains).

 

Le double assassinat des deux journalistes va-t-il avoir une influence sur la fusion des groupes armés autonomistes, touaregs et arabes ?

– Les influences potentielles de cet événement sur les groupes touaregs eux-mêmes ne me paraissent pas très importantes. Dans une déclaration commune, l’ensemble des mouvements a condamné ces assassinats. Ce n’est ni le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), ni le HCUA (Haut conseil pour l’unité de l’Azawad), ni le MAA (Mouvement arabe de l’Azawad) qui ont commis l’affaire. Ce sont bien, d’après mes informations, des salafistes d’Aqmi issus de la katiba al-Ansar, en forte proportion touarègue mais totalement Aqmi.

Mais cela peut avoir des influences sur l’action du gouvernement. L’opinion publique malienne, globalement, refuse assez violemment qu’on puisse négocier avec les mouvements armés. Il y a des expressions dans la presse malienne qui demandent à ce que des renforts de l’armée malienne soient envoyés à Kidal pour assurer la sécurité et à ce que le MNLA soit désarmé. Mais le renforcement de l’armée à Kidal ne va pas résoudre les problèmes. D’abord parce que des dérapages subsistent. Il y a quelques jours, trois vieux chefs de fraction ont été tabassés par l’armée malienne. Renforcer les contingents maliens ne fera qu’accroître la tension. Les 200 soldats maliens déjà présents n’ont pas été capables d’assurer la sécurité de ces journalistes, pourquoi en faire monter plus ?

Je rappelle une chose importante : les deux journalistes étaient sous la protection de la Minusma et de l’armée malienne… On ne le dit pas assez. Kidal est censée être sécurisée par la Minusma et les FAMA, pas par Serval ou le MNLA, dont les combattants sont cantonnés. Ce ne sont donc ni les Français qui ont négligé leurs compatriotes, ni le MNLA qui les aurait mal protégés. Si ce mouvement avait pris en charge la protection des journalistes, les choses auraient certainement tourné différemment, parce que ce dernier n’a qu’une crainte, c’est justement que ce genre de problème arrive et qu’on lui impute. Tous les journalistes et tous les documentaristes qui sont montés à Kidal sous protection du MNLA sont tous revenus sans aucun dommage. Il y a donc bien là une responsabilité qu’on peut pointer du doigt.

Enfin, cette histoire joue forcément sur la propagande anti-MNLA. Une propagande qui a des effets sur les expressions publiques jusqu’en France où un certain nombre de personnes assure qu’il faut régler cette insécurité… L’insécurité, qui existe bel et bien à Kidal, est avant tout le fruit d’un problème politique encore non réglé. On se retrouve avec 4 forces différentes, le MNLA et “Serval” qui ne sont pas chargés de la sécurité de Kidal, la Minusma et l’armée malienne, qui ne facilitent pas la situation. Tout ce monde restera en place jusqu’à ce que commencent les négociations prévues par l’accord préliminaire de Ouagadougou, qui tardent à venir.

La fusion annoncée entre les trois groupes touaregs et arabes est-elle une bonne chose pour les négociations futures, si elles ont lieu ? 

– C’est quelque chose d’important. Jusqu’à présent, il y avait des tensions, notamment entre le MNLA et le MAA. On a vu en 1990 que les mouvements qui étaient très éclatés et qui avaient réussi à se réunir sous l’étiquette des MFUA (Mouvements et Fronts unifiés de l’Azawad), avaient pu être des interlocuteurs crédibles pour de vraies négociations qui avaient abouti au Pacte national. On peut donc espérer que cela clarifie et simplifie les choses, si les négociations se tiennent.

En revanche, la fusion n’est pas une chose simple. Les discussions ont beaucoup porté sur le nom et sur le fait de savoir si les différents mouvements abandonnaient leur identité propre. Il y a eu des critiques et des contestations de la base sur l’abandon des noms et des drapeaux. Apparemment, on s’oriente vers une sorte de super-structure avec une coordination qui serait au-dessus des différents mouvements qui eux, garderaient, une certaine autonomie.

Un délai de 45 jours est prévu pour l’approbation de la base. Peut-on être sûr que tout soit mis en œuvre ?

– On ne peut pas avoir de certitudes. Néanmoins, vu le temps qui a été passé à négocier à l’intérieur, entre les mouvements et avec les bases, je pense que tout le monde a la même perspective, et il y a des chances que cela finisse par se faire.

Est-ce qu’il y a eu des perdants dans cette fusion ?

– C’est difficile à dire pour le moment. Mais j’ai l’impression que c’est plutôt gagnant-gagnant. Si on est dans l’hypothèse où les mouvements gardent leur identité sous l’autorité d’une coordination générale, tout le monde y gagne : il y a une meilleure visibilité des revendications au nord. Il faudra voir ensuite dans les jeux politiques internes de ces différents mouvements pour savoir si tel ou tel cadre est déstabilisé ou critiqué. Mais, encore une fois, il est trop tôt pour le dire, il faut attendre l’organigramme final pour savoir qui va prendre le leadership de la coordination.

Cette union politique peut-elle assurer la paix et la sécurité ?

– Non, pas du tout. Elle peut permettre la bonne tenue des pourparlers, mais dans ces négociations, il y a au minimum deux partenaires. Les mouvements touaregs et arabes négocient entre eux et peuvent faire front commun, mais ils n’ont aucune capacité à régler le problème politique seuls, puisque celui-ci dépend aussi de Bamako. J’espère donc que les négociations vont finalement se tenir, et que les discussions puissent permettre de trouver des solutions audacieuses et intelligentes, entre autonomie et décentralisation. Pour le moment, le Mali ne parle que de décentralisation, qui n’a pas fait ses preuves, et les mouvements d’autonomie, qui fait grincer des dents au sud. Mais on peut espérer que les acteurs trouveront une voie intermédiaire qui permettra que cesse ce conflit qui dure depuis les années 1960. C’est la condition pour réunir tout le monde contre le problème de tous, celui des djihadistes.

Source: Le Nouvel Observateur

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