Entretien avec Mohamed Ousmane Ag Mohamedoune, Secrétaire Général de la CPA : « Le Président de la République a fait preuve d’un grand courage en choisissant le dialogue. Et je le soutiens »

Le Secrétaire général de la Coalition pour le Peuple de l’Azawad (CPA) Mohamed Ousmane Ag Mohamedoune nous a accordé un entretien exclusif dans lequel il revient sur le dialogue prôné par les autorités maliennes à l’endroit des chefs djihadistes. Pour lui, c’est la seule alternative pour arrêter « l’effusion de sang des Maliens et retrouver une paix durable ». Ce dialogue, il affirme aussi qu’il ne peut se faire sans l’implication de l’Algérie et la France.

 

Ci-après l’intégralité de cet entretien.

kibaru: Les autorités maliennes ont au plus haut niveau confirmé leur volonté d’établir un dialogue avec les chefs djihadistes Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa. Que vous inspire cette nouvelle orientation?

Mohamed Ousmane Ag Mohamedoune : Je fais partie de ceux qui ont toujours soutenu l’option de dialogue politique pour régler tout conflit quelle que soit son origine ou sa nature. Lors de la troisième session de haut du Comité de Suivi de l’Accord au niveau ministériel, en juin 2019, j’ai été assez clair dans ma communication. J’ai dit que condamner un Etat ou un peuple à ne pas privilégier le dialogue pour régler un conflit aussi fratricide et meurtrier c’est le condamner à s’auto-exterminer. De par le monde, nous n’avons jamais vu un conflit quelle que soit son origine qu’elle soit religieuse, sociale, économique, idéologique, etc. être réglé uniquement par la voie des armes. C’est bien pour un Etat de se préparer militairement, de former son armée et de l’équiper, c’est normal même en tant e paix. Toutefois, la porte du dialogue doit toujours rester ouverte. Comme on le dit, le dialogue a toujours ses vertus et c’est le chemin le plus sûr pour amener un peuple à construire une paix durable.

kibaru: Êtes-vous sûr que ce dialogue pourra ramener la paix tant recherchée au Mali ?

Ag Mohamedoune : Je crois qu’aujourd’hui s’il y a une décision qui relève du courage c’est le choix de dialogue dans un contexte comme celui que nous connaissons et dans une crise comme celle que nous traversons au Mali. Nous avons mis du temps avant d’amorcer ce dialogue car les gens n’y croyaient pas. Aujourd’hui, chacun a laissé de côté son fantasme, son humeur et le fait d’être de se laisser orienter par une vision venue d’ailleurs. Certains ont complètement été déracinés de leurs réalités et ont même oublié que quelle que soit la solution que nous allons avoir la meilleure c’est celle que nous trouvons par nous-mêmes et entre nous-mêmes.

Dans une situation aussi complexe que celle que nous connaissons aujourd’hui en termes d’insécurité, ce n’est pas facile de faire ce choix. Vous vous rappeler que de nombreuses personnalités et des grandes institutions dans le monde avaient dit que ce dialogue est impossible et qu’il n’augure pas de bons auspices. Aujourd’hui, il faut dire que notre Etat, nos institutions à leur tête le Président de la République ont fait preuve d’un grand courage en choisissant la voix du dialogue. Et si les autorités ont mis du temps avant de décider de franchir ce cap, c’est qu’elles ont dû faire l’objet de beaucoup de pression. Le plus grand problème auquel le Président de la République faisait face c’était surtout la division des Maliens sur le choix de l’option du règlement de ce conflit. Il se trouve qu’après trois ans, la majorité des Maliens qu’ils soient issus des partis politiques, de la société civile, des religieux, des opérateurs économiques, des mouvements signataires ou non de l’Accord, tous bords confondus, sont unanimes sur le fait que ce problème doit être débattu autour d’une table particulièrement en ce qui concerne les moudjahidine nationaux. Çà ne veut pas dire que cette porte du dialogue sera ouverte à un étranger qui crée des problèmes. Pour ce genre de cas, il faut aussi voir quel est le cadre approprié dans lequel sa situation sera examinée. Ce qui est prioritaire aujourd’hui c’est l’organisation d’un dialogue avec les moudjahidines locaux  en l’occurrence Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa. Cela est extrêmement important et courageux.

Aujourd’hui que le peuple dans toute sa diversité est unanime sur le fait que l’option du dialogue est un choix prometteur, le président IBK doit avancer vers cette dynamique et y persévérer. Çà ne sera pas facile parce que tout le monde ne veut pas le dialogue. Il y a certains qui se nourrissent de la guerre et sont entretenus par les conflits. Ce qui est important aujourd’hui pour le président de la République et le peuple malien c’est que l’effusion de sang au Mali s’arrête. Ce problème peut être discuté et débattu quel que soit le pessimisme des uns et des autres. Une fois que le débat est lancé, il y aura forcément une solution. Maintenant, il y a ceux qui pensent que Iyad et Koufa ne prendront pas la main du dialogue, ce n’est pas mon avis. Je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un qui puisse refuser le dialogue. Quelle que soit la barre des revendications, le dialogue permet toujours de faire baisser la tension. Ces revendications peuvent à un moment donné être maximalistes, mais une fois que le dialogue s‘instaure, l’espoir est permis. De mon point de vue, tout le monde a intérêt à prendre la main tendue du président de la République parce que le temps n’appartient à personne. Pendant des années, le peuple malien a souhaité ce dialogue. Le Président de la République lui-même le voulait mais il n’était pas sûr du soutien et de l’accompagnement de son peuple. Aujourd’hui, il est convaincu qu’il est en train de suivre la voie et le chemin tracés par le peuple malien. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle personnellement je le soutiens dans cette dynamique et je suis très optimiste quant à sa réussite.

kibaru: Depuis l’annonce de ce dialogue, on comme l’impression que la situation sécuritaire s’est davantage détériorée. Que vous inspire cet état de fait ?

Ag Mohamedoune : J’ai l’habitude de dire par anticipation que le jour où on fera le choix du dialogue, on constatera un nouveau climat sécuritaire. Il y aura plus d’engagement de la communauté internationale et on constatera aussi beaucoup de morts et de violences. Pour moi, cela est un indicateur positif dans la mesure où cela veut dire que le peuple malien et le président de la République ont fait le bon choix, celui du dialogue tout en préparant la guerre. Il suffit juste de persévérer un peu plus et d’aller de l’avant. Mais cette effusion de sang des Maliens doit s’arrêter. Pour ce faire, nous devons faire appel aux autres pour nous aider à nouer ce dialogue. Depuis que le président de la République a lancé ce dialogue, je n’ai pas vu un seul pays voisin soutenir, féliciter et encourager cette initiative. Cette guerre est internationale et son règlement politique doit avoir une dimension internationale. Il faut que des pays comme l’Algérie et la France s’expriment et s’engagent sérieusement auprès du Président de la République dans cette voie du dialogue. Autant ils sont engagés militairement, leur engagement politique doit aussi être soutenu. Ils ne doivent pas laisser le président de la République seul face à cette situation. Ils doivent s’impliquer en cherchant les acteurs avec qui le dialogue doit être instauré. J’interpelle fortement l’Algérie et la France sur cette question. Ces pays qui ont plus d’expérience en la matière doivent aider le président de la République et le peuple malien à trouver ces acteurs de l’insécurité pour que ce dialogue soit lancé et qu’il apporte les résultats escomptés.

kibaru: Selon vous quels sont les sujets à dialoguer avec ces chefs djihadistes et sont-ils disposés à le faire ?

Ag Mohamedoune : Aujourd’hui, on a aucune raison de ralentir ni de freiner ce dialogue quel que soit ce qui sera dit. Quelles que soient les spéculations faites autour de cette initiative, il faut aller vers ce dialogue. Notre objectif c’est de faire en sorte que le sang des Maliens arrête de couler et qu’on ait la paix. Nos partenaires doivent nous soutenir dans cette voie. Tant qu’on n’a pas commencé, il est difficile de prédire l’avenir. On ne peut dire ce qui risque d’arriver avant d’être lancé. Aujourd’hui, tous ceux qui ne veulent pas de ce dialogue vont vous dire que ce sont des gens qui veulent avoir un Etat théocratique, une République islamique avec l’application de la Charia pure et dure. Tout çà s’est pour faire peur aux initiateurs du dialogue. Mais quel que soit ce que l’autre va proposer autour de la table, dès lors que le dialogue est lancé tout sera débattu. Aujourd’hui, il n’y a pas de solution impossible. Toutes les solutions sont possibles dès lors qu’elles nous apportent la paix. Il n’y a pas de solution tabou ni de solution qui soit contre le droit universelle, les libertés fondamentales ou les libertés collectives. Même dans le cadre de l’Islam, il n’y a pas une solution contre les chrétiens ou d’autres affinités religieuses. En Islam, il y a une solution pour tout le monde, une solution de cohabitation parfaite et de mieux vivre ensemble pour tous. Dans tous les cas, l’objectif recherché c’est l’arrêt de l’effusion de sang des Maliens.

kibaru: Avez-vous une idée des personnalités susceptibles de conduire ce dialogue ?

Ag Mohamedoune : De façon générale, l’une des faiblesses de notre pays c’est que ceux qui nous gouvernent pensent toujours qu’il y a quelqu’un qui est fait pour apporter une solution toute faite.  Il y a toujours des personnes dont on pense qu’elles sont les seules à apporter des solutions parce qu’elles sont proches du problème, appartiennent au problème, sont de la zone, ont des affinités. Très souvent, ce sont des erreurs à éviter. Dans un conflit aussi complexe que celui que nous connaissons, nos autorités doivent ouvrir les voies à toutes les possibilités, les bonnes volontés afin qu’on ait une solution. La grande difficulté c’est qu’aujourd’hui de façon « prêt à porter » nos gouvernants pensent qu’il y a des personnes en particulier, des individus, des communautés, des terroirs, etc. qui sont les seuls pourvoyeurs de solutions. Et pourtant quand vous analysez la situation de ceux-là qu’on pense être des pourvoyeurs de solutions, on remarque qu’ils sont plutôt les pourvoyeurs de problème. Parfois, il faut avoir le courage de rechercher la solution partout. Aujourd’hui, il est urgent que le haut représentant du Chef de l’Etat pour le Centre ouvre la porte à toutes les bonnes volontés. Toutes celles qui sont identifiées ou repérées comme des personnes pouvant apporter une contribution au règlement de ce problème doivent être écoutées et entendues. Leurs propositions doivent être soutenues pour qu’il y ait une solution. En même temps, il faut que notre diplomatie pousse certains Etats à soutenir ce dialogue.

Le problème ne peut être résolu sans une interpellation et une implication de l’Algérie et la France. Il faut les impliquer et que cette implication soit sincère. Il faut aussi que nos gouvernants privilégient les intérêts du Mali qui ne sont autre que de retrouver la paix et que l’écoulement du sang des Maliens s’arrête. Pendant que certains sont sur le front de la guerre, d’autres de façon timide sont en train de tâter le terrain en vue d’un dialogue. Il est temps de dépasser ce complexe. Le dialogue ne doit pas être exercé dans une dynamique de timidité. Il doit être engagé de façon vigoureuse, sérieuse et soutenue sur le plan international.

kibaru: Pour vous, il n’y a donc pas d’alternative à ce dialogue pour nous conduire vers la paix ?  

Ag Mohamedoune : J’en suis convaincu. Je ne suis qu’un simple citoyen mais dans ma lecture personnelle, aujourd’hui si le président de la République est fortement engagé au plan humain, financier, logistique à trouver une solution à ce problème dans le cadre de la préservation des intérêts maliens, même moi j’y apporterai une solution. A plus forte raison d’autres qui sont à des niveaux de responsabilité plus importants sur le plan de la notabilité, relationnel, etc. C’est donc une question de volonté et d’engagement, il faut juste y croire pour que la solution puisse être trouvée.

kibaru: Un mot pour clore cet entretien

Ag Mohamedoune : Honnêtement, le Président de la République, Ibrahim Boubacar kéïta mérite d’être félicité. Il a surpris plus d’un en se détournant des pressions pour suivre la volonté de son peuple. A mes yeux, cela relève d’un patriotisme inégalé et un grand amour pour la patrie. Personnellement, je le félicite et il a tout notre soutien dans cette initiative. J’en profite pour appeler l’ensemble du peuple malien à le soutenir fortement à tous les niveaux dans la recherche de la solution à la crise multidimensionnelle qui secoue notre pays. La solution à cette crise ne peut être uniquement entre les mains des militaires. Certes, il faut féliciter et encourager tous ceux qui sont au front, au même moment je pense aussi que 90% de la solution se trouvent entre les dirigeants et la population. C’est ma conviction et je souhaite qu’on persévère dans  cette voie malgré les impressions que çà s’aggrave. Cette situation est d’ailleurs pour moi un indicateur positif qui montre que le peuple malien a fait le bon choix et que le Président de la République en a fait autant à savoir celui du dialogue.

Source : kibaru

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