Daniel Téssougué, procureur général, près le tribunal de la commune III « Si on sème la graine de l’impunité à Ouagadougou, on récoltera les fleurs de l’impunité à Bamako »

Les négociateurs maliens à Ouagadougou ont-ils suffisamment prêté attention à la question fondamentale des crimes de guerre et crimes contre l’humanité dont se sont rendus coupables les dirigeants du MNLA à Aguel HOC et ailleurs au Nord du Mali? Ce sont des problèmes avec lesquels l’opinion publique malienne et la classe politique, toutes tendances confondues, ne transigent pas. A tel point que les  autorités de la transition et Dioncounda sont obligés de aire le blocus de l’accord concernant ce chapitre. Daniel Téssougué, le procureur général, dans l’interview qui suit, fait part justement de ses préoccupations par rapport à l’impunité des terroristes qu’on veut officialiser dans l’accord de Ouagadougou.  

Daniel Téssougué

Daniel Tessougué, Procureur générral

En févier 2013, la justice malienne a lancé des mandats d’arrêt contre les responsables des différents  groupes armés, opérant au Nord. Est-ce que vous pouvez-nous faire le point de ces mandats ?

Daniel Téssougué : Il y a un certains nombre de mandats qui ont été lancés. Pratiquement aucun pays n’a obtempéré, alors que ces pays ont une obligation à obtempérer. A l’heure actuelle, c’est une grande déception pour la justice, on sent un manque total de collaboration.

 

Comment vous expliquez cela ?

Je ne trouve aucune explication, si ce n’est la mauvaise foi ;

 

 

Combien de mandats ont été décernés ?

On ne peut dire exactement tant de mandats, autant nous avons des dossiers qui s’ouvrent contre telle ou telle personne, autant les mandats sont décernés. A l’époque 28 mandats ont été décernés. C’est plus que ça, il s’agit de tous les inculpés qu’on n’arrive pas à trouver, pour lesquels nous décernons ces mandats.

 

 

Les personnes visées par des mandats sont issues de différents groupes qui ont opéré au nord du Mali, avant l’intervention militaire. Aujourd’hui combien de personnes ont été arrêtées ? 

A l’heure actuelle, près de 171 personnes font l’objet d’inculpation au niveau des différents juges d’instruction.

 

 

Par rapport aux négociations d’Ouagadougou, entre le Mali et le Mnla, aux termes de l’accord qui est entrain d’être finalisé, il est question d’annuler ou de suspendre ces mandats contre ces personnes, notamment des groupes du Mnla ou Hcua. Comment vous comprenez une telle situation ?

CHUA, MNLA, Ançar Dine, pour nous c’est pareil. Le No 2 du haut conseil dit de l’Azawad était le N°2 d’Ançar Dine avant les frappes. Donc, comprenez un peu les mutations qui peuvent s’opérer, comme une gangrène, comme un cancer. Les politiques ont leur calendrier, nous à la justice, nous disons qu’il faut respecter l’état de droit. Parce ce que, si on veut faire prospérer l’impunité, nous reviendrons aux mêmes effets. Toutes ces années c’est l’impunité qui a prévalu. J’avais dit, lors des premières assisses, on n‘a jamais puni, on n’a jamais poursuivi, les mêmes ont continué à reproduire le même schéma. Aujourd’hui, nous parlons de crime de guerre, de crime contre l’humanité, de génocide, qui sont par définition des crimes imprescriptibles. On veut, à travers une négociation, les faire passer. Faisons beaucoup attention. En ce moment, on va semer la graine de l’impunité. Si on sème la graine de l’impunité à Ouagadougou, on récoltera les fleurs de l’impunité à Bamako et à ailleurs. Faisons beaucoup attention, c’est pour cela, en tant que procureur général, chargé de veiller à l’application de la loi pénale, je m’inscris réellement dans une dynamique de négation totale de toute immunité, à fortiori de toute amnistie contre ces personnes, qui ont commis des crimes les plus abominables qui soient.

 

 

Vous faites appel aux politiques de revoir cette situation, vous pensez que ce n’est pas juste ?

Soyons sérieux. Je prendrais le cas de l’émiral Dennis, sous le 3ème Reich, qui a signé la capitulation de l’armée allemande. Comment il a fini, vous le savez ? Il a fini par la pendaison, juste après une décision de justice du procès de Nuremberg. Peut être à moindre d’échelle, disons que chaque fois que des êtres humains se permette volontairement de semer la désolation, il faut que la justice passe. C’est après la justice qu’on peut parler de pardon, sans justice quel pardon on peut avoir ?

 

 Selon le  politique la signature d’un tel accord est une sorte de déblocage de la situation. Est-ce que vous ne pensez pas qu’on passer sur ce point pour décrisper la situation ?

D’accord, on peut marcher sur des cadavres pour aller à la paix, c’est ça la formule. Je dis en ce moment que d’autres groupes reproduiront le même schéma et on a l’impunité. Pour notre part, nous pensons qu’il faut que les Etats apprennent à se respecter un peu. J’ai entendu des commentaires disant qu’il faut ça pour que le Mali ait de l’argent. Il faut garder cet argent. Le Mali a besoin de vivre en paix. Pour que la paix existe, il faut que, également, la justice passe.

 

Donc la justice d’abord, après la négociation et le dialogue ?

Non pas la négociation et le dialogue, la justice d’abord après le pardon.

 

Interview réalisée par Alou Diawara (BBC).   

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