Colonel Abass : « Je suis très inquiet de la libération de terroristes locaux soi-disant par manque de preuves »

Le colonel Abass, ancien chef d’état-major du CJA qui a rallié fin mars dernierle MNLAcombat le terrorisme au quotidien dans les régions de Tombouctou et de Taoudéni, où lui est ses hommes opèrent. Dans le contexte sécuritaire actuel, fortement dégradé, il n’est plus rare pour ce vétéran de se retrouver face à des ennemis qui naguère étaient encore emprisons à Bamako. À l’instar d’Houka Houka Ag Alfousseyni, juge islamique tristement célèbre d’Ansar Dine à Tombouctou, libéré il y a 4 ans suite à un accord entre le gouvernement et les groupes armés et dont le retour en grâce ces derniers mois ne semble pas dénué d’impact sur le terrain.

Que reprochez-vous au Cadi Houka Houka Ag Alfousseyni qui a été libéré par les autorités maliennes il y a 4 ans ?

Le cadi Houka Houka est bel et bien toujours un terroriste. Il rencontre chaque semaine les chefs terroristes Yahia Abou al-Haman et Talha Al Libi au Nord, bien que depuis les orations de Barkhane il y ait eu un arrêt de ces rencontresSa katiba est très active et dispose des faveurs de certaines personnes haut placées. C’est ce qui fait sa dangerosité.

Quelles preuves avez-vous qu’il soit toujours actif ?

Des preuves, il y en a pas malPar exemple, c’est son véhicule, qui était piégéqui a explosé en 2014 au camp militaire de Tombouctou, il en a reçu par la suite un nouveau de la part des terroristesLes forces de sécurité le savent et, même si elles n’étaient pas au courant à l’époque, elles l’ont su aprèsSa katiba est aussi responsable de l’embuscade de Douekiré, le 10 décembre 2017, contre un véhicule du CJA, qui a fait 8 morts, dont 2 civils4 éléments de sa katiba ont participé à l’attaque de Soumpi du 27 janvier dernier. Son fils Illili Ag Houka Houka en faisait partieIls sont aussi responsables de l’attaque de la base du CJA à Gargando, le 08 avril 2017, qui a fait 6 morts. C’est le cadi Houka Houka et ses deux principaux complices, Dayda AHamma terroriste notoire, chef du village de Bankor et Intagharass Ag Sidi Ham, un très proche de Mohamed Ousmane Ag Mohamédoun de la Coalition du Peuple de l’Azawad (CPA), qui désignent les futures cibles destinées à être exécutées ou devenir des otages. Et Houka Houka est reçu pas des hauts-fonctionnaires maliens comme si de rien n’était.

Dans quelle cadre a-t-il été reçu par ces hauts fonctionnaires ?

Je sais que Houka Houka a été reçu par Koyna Ag Amadou le gouverneur de Tombouctou, il y a de cela quelques mois. Je ne sais pas pourquoi il a été reçu, mais comme Koyna Ag Hamadou est du HCUA, cela me semble beaucoup plus clairDans le milieu administratif régional et au cercle, je vois certaines personnes qui fréquentent, ont été abordées ou causent avec les terroristes. Pour moi, il y a quelque chose qui ne va pas. Houka Houka a aussi rencontré le préfet de Goundam grâce à Talfi Ag Hamma, président du conseil de cercle de Goundam, sous l’impulsion de son frère Dayda Ag Hamma. Il a d’ailleurs été investi juge islamique publiquement, à Zouera, en présence des autorités maliennes, dont le préfet de Goundam et le directeur de cabinet du gouverneur de Tombouctou. C’est de la provocation ! Une insulte, une gifle pour les victimes et ceux qui combattent pour la paix ! Il dit ne pas être contre la loi malienne même s’il fait des jugements islamiques, et que son rôle s’inscrit dans le cadre de la gestion sociale. Seulement, un problème se pose dans ses jugements islamiques : à chaque fois c’est la partie la plus proche des islamistes qui gagne. L’investir juge islamique, c’est une manière de le laver de tout soupçon, ça leur donne en quelque sorte une vitrine légale, mais c’est trop tard, ils ont déjà du sang sur les mains.

L’Accord prévoit pourtant la revalorisation du rôle des cadis dans l’administration de la justice…

Ils ont embobiné pas mal de monde mais pas moi. Ce cadi n a jamais mis un hors la loi en prison mais livre des accusés aux terroristes. Pour lui, il n’y a pas d’infraction tant qu’on est pas contre les djihadistes. Ils font semblant de travailler pour les Maliens, mais en vérité ils travaillent pour les terroristes. Dans les négociations concernant les retombées de l’Accord, ils prennent le drapeau de la CPA et quand ils reviennent chez eux ils le changent pour celui des terroristes.

De quel mouvement terroriste font-ils partie ?

Ils sont affiliés à Al-Fourqan (la katiba d’AQMI pour la région de Tombouctou – NDLR) et leur chef Abou Talha Al Libi.

Pourquoi révélez-vous cela maintenant seulement ?

Parce que j’en ai ras-le-bol ! J’ai perdu une vingtaine d hommes. Combien de kidnappings, d’exécutions, de vols contre les populations qui refusent d’adhérer au terrorisme ? Et l’État censé les protéger, s’en fiche, il continue à libérer ces gens. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Nous savons qu’ils sont des membres permanents des groupes armés terroristes, on le sait parce que ce sont nos ennemis et que nous les connaissons. Je suis très inquiet de la libération de terroristes locaux soi-disant par manque de preuves. Dans ce bled, on sait qui est qui et qui fait quoi.

Selon vous, pourquoi Bamako libère-t-il des terroristes ?

Par duperie, négligence, faiblesse de l’état, compromission, par méconnaissance des hommes et du terrain ou quand ils n’ont pas quelque chose de consistant sur eux . Bamako a toujours libéré des terroristes. Chaque jour il y a des attentats et pourtant on les libère. Récemment, 2 prisonniers de la Katiba de Houka Houka ont été libérés par Bamako. Ils sortent et peuvent commettre leurs forfaits dans une impunité totale. Les terroristes sont plus considérés que nous, qui sécurisons et travaillons au retour de la paix. On est loin de faire de la répression. C’est cet espoir de libération rapide qui incite et encourage le terrorisme. Les familles des victimes devront passer par un autre chemin pour se faire justice elles-mêmes, quitte à rejoindre les terroristes s’il le faut.

Quelles conséquences cela a-t-il dans vos opérations sur le terrain ?

On est souvent attaqués. Quel que soit le mouvement que nous intégrons, nous sommes toujours une cible parce que nous luttons contre le terrorismeEn un mot, je suis une cible privilégiée. Quand il s’agit de parler, tout le monde se dit antiterroriste, mais rien ne change. Actuellement, ils sont un peu gênés par les actions menées par Barkhane,mais ils continuent leurs actes. Donc, nous nous allons prendre nos dispositions, nous n’allons pas nous laisser faire.

Craignez-vous pour votre vie ?

Ma vie n’appartient ni à une barbe ni à un être humain, mais à Allah. À la foire de Zouéra, début juillet, un tract me menaçant de mort circulait. L’initiateur est certainement le cadi Houka Houka. Tant que lui et ses complices seront toujours dehors, la situation ne changera pas. Ils feront ce qu’ils doivent faire, mais ça ne m’inquiète pas du tout, parce qu’ils ont commis beaucoup d’erreurs, de crimes, d’attaques contre nous, je n’ai jamais essayé d’aller plus loin, mais cette fois-ci s’il touche à un cheveu de quelqu’un, là je vais aller jusqu’au bout. Je suis prêt à les affronter.

Que faudrait-il faire pour rendre cette lutte antiterroriste plus efficace ?

Tant que les collaborateurs et complices actifs ou passifs des terroristes se sentent en sécurité, il ne peut pas y avoir de résultats. Il faut utiliser les mêmes méthodes que nos ennemis. Il faut que la menace et la peur soient dans les 2 camps. Aujourd’hui, elles ne sont que dans un seulL’Accord doit être appliqué aussi. Il est bon, j’en suis un fervent défenseur, parce que je ne regarde pas les mouvements signataires ni les parties prenantes, je regarde surtout la population civile. C’est elle qui souffre et les mouvements doivent lutter pour elleC’est son application qui a traîné durant le mandat d’IBK. Sa non-application crée beaucoup de problèmes, comme celui du cantonnement. ll faut commencer à cantonner ceux qui le veulent, pour le reste on verra après. Sans le cantonnement, on ne pourra pas maîtriser les armes qui circulent et certainement pas lutter efficacement contre les terroristes.

Un tract affiché le 3 juillet dernier au marché de Zouéra notifie au Colonel Abass et aux hommes qui le suivent qu’ils seront traqués parce qu’ils sont partisans de l’accord de paix et pour leur collaboration avec les Famas et Barkhane.

Dans ces conditions, pensez-vous que dans les zones où vous opérez le scrutin présidentiel pourra se tenir ?

Lors des élections communales, 14 communes sur 16 ont été empêchées de voter. Aujourd’hui, on est dans un contexte où il ne faut vraiment pas mettre de l’huile sur le feu. Mais la situation est plus favorable que lors des élections communales, donc je pense que ça pourra se tenir. Un boycott des élections créerait encore un vide politique qui créera d’autres vides et si on nous demande de sécuriser le scrutin, nous le sécuriserons. Il n’y a pas de problème, on est prêts à le faire et on en a les moyens.

 

Source: journaldumali

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