« On ne parle pas assez de l’Afrique positive »

Mali, Centrafrique, Nigeria, et la France en première ligne. L’actualité brûlante africaine transpire encore sur Dernier appel, nouvel album de Tiken Jah Fakoly. Le chanteur de reggae « panafricain » se veut « optimiste » pour son continent.

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Le reggae véhicule-t-il encore un message politique ?

Contrairement à l’image qui s’en dégage parfois, il reste la musique de l’éveil des consciences, une musique de combat. Dans la lignée de Bob Marley qui avait invité deux candidats en Jamaïque à la paix…

Alpha Blondy (ndlr : qui collabore à l’album comme Patrice et Nneka) comme moi avons pris la relève. Tant que les peuples seront manipulés par la politique, le reggae ne sera jamais loin…

On vivra mieux que nos frères qui vivent en Europe

Votre discours est-il entendu par les populations africaines ?

Il faut libérer la parole, de plus en plus de jeunes Africains écoutent notre message. On a une Afrique qui évolue doucement dans son processus démocratique. Il faut comparer les 50 ans d’indépendance des pays africains avec les 200 ans d’indépendance des Etats-Unis. L’Afrique est un bébé qu’il faut laisser grandir ! Avec l’éducation pour tous, tout va changer, je suis un Africain optimiste.

L’Afrique est-elle, comme des économistes le pronostiquent, « le continent du futur » ?

Absolument. Tout reste à faire là-bas ! Il y a encore de la place pour construire. Pour le prix d’un studio dans le 16e arrondissement de Paris, vous pouvez acheter un immeuble à Bamako. Je suis persuadé que les Occidentaux voudront, tôt ou tard, venir s’installer en Afrique. Ici il n’y a que des crises et des crises. François Hollande a fait des déçus, son successeur ne fera pas mieux. Les problèmes à résoudre chez nous sont : l’instabilité et la désunion ainsi que l’islamisme et l’extrémisme. Il n’y a pas de raison que l’Afrique ne soit pas un paradis demain.

Le titre de l’album Dernier appel ressemble à un appel d’urgence.

Le monde se globalise. Si nous Africains ne nous réveillons pas, d’autres viendront le faire, tout en faisant parler leurs intérêts. C’est à des leaders d’opinion comme ma modeste personne d’attirer l’attention de la jeunesse. On a réussi à faire croire aux Africains qu’ils étaient pauvres alors que nous avons un continent riche. Par exemple, une majorité du chocolat vient d’Afrique, et je ne parle pas de l’uranium au Niger, du café. Mon message est : « Ce n’est pas la peine d’aller vous suicider dans l’océan, faisons bloc, unissons-nous, faisons pression sur nos dirigeants, et ils seront obligés de créer des emplois ici, de trouver des solutions ». On vivra mieux que nos frères qui vivent en Europe. Restez au pays. Si l’on veut construire une Afrique différente et prospère à nos enfants et petits-enfants, il faut rester en Afrique. Dans un siècle, c’est l’Afrique qui refusera le visa aux Occidentaux !

« Quand l’Afrique va se réveiller » pourrait aussi faire croire à une volonté de revanche sur l’ancien pays colonisateur ?

Nous sommes exploités, les richesses de l’Afrique sont pillées. Seuls les Africains sont capables de changer les choses. La majorité des gains doit nous revenir. Mais j’ai beaucoup évolué : je ne suis pas pour chasser le système occidental.

« Il y a une indépendance qui a été donnée la journée. La nuit, la France reprend la clé »

Comment avez-vous vécu les interventions de la France au Mali, votre pays d’accueil, puis en Centrafrique ?

Au Mali, on l’a saluée parce que la situation était très critique : un coup d’Etat, des islamistes qui avançaient dans le pays. C’est un renvoi d’ascenseur : les Africains étaient au côté des Français pour toutes les guerres. Je remercie la France mais je reste vigilant : De Gaulle, le plus franc des présidents envers les Africains, ne disait-il pas “la France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts” ? Cette phrase sonne encore parmi les générations actuelles. Gao et Kidal ne sont qu’à trois heures de Paris, comment la France aurait-elle pu accepter un Etat islamiste si près ? La France avait un intérêt. C’est bien aussi d’être intervenu en Centrafrique mais c’est venu trop tard !

Ça ne vous gêne pas que la France joue encore ce rôle de « gendarme de l’Afrique »?

Je ne peux pas dire que ça ne me choque pas. Il faudrait que les armées africaines se prennent en charge, défendent l’Afrique.

En 2002, vous avez chanté la Françafrique. N’est-elle plus d’actualité ?

Elle existe encore. Aucun dirigeant africain ne peut la combattre, c’est aux citoyens de le faire. Les dirigeants africains ne sont pas libres. La réalité, c’est que vous ne pouvez pas être président d’un pays africain francophone si vous n’avez pas des attaches dans la classe politique française. Il y a une indépendance qui a été donnée la journée, la nuit on reprend la clé. Dans les pays anglophones, l’Angleterre n’a pas laissé des attaches comme la France. Seul le peuple peut changer cette donne ! L’arme contre le système occidental, c’est l’opinion.

Est-ce que l’arrivée en force de la Chine sur le continent africain modifie la donne ?

La Chine fait son business sans regarder la gouvernance. Elle peut soutenir des dictateurs. Mais il y a un côté positif à son arrivée en Afrique. Avant, notre “boutique” n’avait qu’un seul client, la France et l’Europe. Il y en a maintenant un autre sur lequel on peut gagner un peu.

Percevez-vous la crainte d’une expansion islamiste en Afrique de l’Ouest ?

La communauté internationale a mis du temps à réagir face à Boko Haram ! Il y a également eu un manque de solidarité des pays africains autour du Nigeria, pays le plus riche désormais du continent, mais qui a toujours envoyé des troupes pour aider les pays voisins. Ce terrorisme est une gangrène. C’est une menace générale pour tous ces pays, ces groupes peuvent avoir des connexions, former un bloc et nuire au développement.

« Je rêve d’un passeport : Etats-Unis d’Afrique »

Quels peuvent être les remèdes ?

Le socle est l’éducation. Elle peut tout changer. Il faut la placer au-dessus des religions, au-dessus des ethnies qui se tapent encore dessus. Moi, dans ma tête, je me sens africain d’origine ivoirienne. Et je continue à réfléchir en panafricanisme, c’est mon combat ! Il faut que l’on parle d’une seule voix.

Pourquoi n’avez-vous pas basculé vers la politique pour porter votre message ?

Parce que je n’ai pas d’ambition politique. Mon rôle d’artiste est plus important que celui d’un politique. Je fonctionne en Africain, je voudrais pouvoir écrire un jour sur mon passeport : Etats-Unis d’Afrique. En tout cas, il faut arrêter de parler de l’Afrique en termes dramatiques. Il y a tellement de belles choses qui se font loin des caméras. On ne parle pas assez de l’Afrique positive mais c’est à nous de changer ça !

Avez-vous été surpris par la victoire du Front national aux européennes en France ?

C’est effrayant ! Les gens ont-ils vraiment envie de s’enfermer dans leur pays ? Ce n’est plus possible, si ? Les gens sont sans doute déçus de la politique en Europe. Mais lorsqu’il y aura un vrai danger, la réaction sera à la hauteur, je ne suis pas inquiet. Je ne crois pas qu’une majorité de Français soient racistes…

source : dna.fr

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