M. AGUIBOU BOUARE, président de la CNDH à propos de l’esclavage : ‘’Je demande simplement à ceux qui pratiquent l’esclavage par ascendance à se regarder dans le miroir et à se demander s’ils consentiraient à ce qu’on leur applique ces prati

Face à la recrudescence de la violence pour raison d’esclavage dans la région de Kayes, précisément à Bafoulabe, la rédaction du journal ‘’Le Confident’’ s’est entretenue avec M. Aguibou Bouaré, Président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme du Mali (CNDH). Lisez les détails pour mieux comprendre.

Le Confident : Qui est M. Aguibou Bouaré ?

A B : Je suis M. Aguibou BOUARE, Président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme du Mali, du Mécanisme National de Prévention de la Torture, du Mécanisme de Protection des Défenseurs des Droits de l’Homme.

Le Confident : La recrudescence de la violence dans la région de Kayes, pour raison d’esclavage domine l’actualité. De quoi s’agit-il ?

A B : L’esclavage par ascendance est un fléau qui sévit dans notre pays, précisément au nord et au sud-ouest. Ces pratiques esclavagistes attentatoires à la dignité humaine sévissent avec acuité dans la région de Kayes. Les violences, agressions, atteintes à l’intégrité physique voire à la vie sont perpétrées sur des Maliennes et Maliens par d’autres Maliens parce que tout simplement les victimes s’élèvent contre leur statut d’esclave.

Depuis 2019, les victimes de ces pratiques ignobles ont trouvé refuge auprès de la CNDH, après avoir frappé, en vain, à la porte de toutes les Autorités compétentes.

Les victimes sont régulièrement chassées de leurs territoires, soumises à toutes sortes d’abus lorsqu’elles refusent le statut d’esclave. Au nombre des sanctions que les soi-disant “Nobles ” infligent aux victimes, sous l’appellation “embargo ” l’on peut noter le retrait des champs de culture, le refus d’accès aux centres de santé, aux établissements scolaires, centres commerciaux, sans compter les traitements cruels inhumains ou dégradants. Les “nobles” peuvent aller jusqu’à refuser l’inhumation du corps de certaines victimes d’esclavage.

Les atteintes au droit à la vie sont nombreuses, à titre d’illustration le 1er septembre 2020, les esclavagistes ont battu à mort 4 personnes et les ont jetées dans le marigot comme des animaux. Il n’est pas rare de voir certaines victimes ligotées.

Les événements récents des 28 et 29 septembre courant ont donné lieu à des scènes atroces avec un bilan d’au moins une personne tuée et une vingtaine de blessés dont des blessés graves ; certains évacués sur les centres de santé de Bamako.

En réalité, ces pratiques esclavagistes persistent à cause de la culture de l’impunité sur fond d’indifférence de certains gouvernants voire leur complicité.

Nombre des gouvernants sont dans le déni en qualifiant ces crimes abominables d’us et coutumes, de pratiques culturelles.

Sont-ils prêts à subir eux-mêmes ces agressions au nom de la prétendue pratique culturelle ?

Il est important de rappeler que la loi fondamentale du Mali proclame que la personne humaine est sacrée, et que toute discrimination fondée sur la culture, l’opinion politique, l’opinion religieuse, l’origine sociale, la couleur de la peau…est proscrite.

L’esclavage est aboli tant au Mali qu’à travers le monde ; notre pays a ratifié tous les instruments juridiques régionaux et internationaux pertinents abolissant l’esclavage et les pratiques assimilées.

Le Confident : L’esclavage par ascendance est-il un droit ?

A B : L’esclavage par ascendance n’est rien d’autre qu’un crime grave contre l’humanité.

Les autorités judiciaires doivent prendre ce fléau à bras le corps et sanctionner de façon exemplaire les auteurs, complices et commanditaires de ces crimes ignobles ; y compris ceux qui font l’apologie de l’esclavage par ascendance sous prétexte de pratiques culturelles.

Le Confident : Qu’avez-vous fait en tant qu’association de droit de l’homme ?

A B : En notre qualité d’Institution nationale des droits de l’Homme et de Mécanisme national de prévention de la torture, dès que nous avons été saisis de ces abus et violations graves des droits de l’Homme, nous n’avons cessé d’interpeller l’Etat à assurer et assumer ses obligations notamment celles de respecter et faire respecter les droits de toute personne résidant sur le territoire national, singulièrement les victimes de tels crimes en lien avec l’esclavage par ascendance.

Depuis notre saisine courant 2019, nous avons alerté le Ministère de la Justice ; c’est le lieu de saluer les efforts du Ministre Malick Coulibaly qui, en son temps, a instruit par lettre circulaire les Procureurs à sévir avec diligence contre les auteurs et complices des crimes et délits en lien avec l’esclavage.

Nous avons régulièrement dénoncé les abus et violations de ces droits par voie de communiqué, de courriers officiels…

Nos deux derniers Rapports annuels (2019/2020) sur la situation des droits de l’Homme au Mali, ont traité largement de la question et fait des recommandations pertinentes.

La CNDH supervise la Coalition Nationale de Lutte contre l’Esclavage au Mali, un cadre de concertation regroupant une quinzaine d’associations et d’organisations de défense des droits humains dédiées à la lutte contre l’esclavage par ascendance.

Nous avons proposé une stratégie globale de lutte contre l’esclavage par ascendance autour de la formation, la sensibilisation, le plaidoyer sans faire l’économie de la répression.

Nous avons proposé lors des Concertations nationales de la Transition d’inscrire la problématique de l’esclavage par ascendance au cœur des priorités.

Nous avons récemment rappelé cette recommandation au Premier ministre Choguel K. MAIGA qui nous a assuré d’en tenir compte.

Nous avons proposé des assises nationales, à tenir dans la région de Kayes, sur la question regroupant tous les acteurs concernés par ces pratiques dégradantes et attentatoires à la dignité humaine.

Parallèlement, nous constituons, avec d’autres organisations nationales, régionales et internationales, des dossiers judiciaires pour la saisine des juridictions régionales ou internationales y compris la Cour Pénale Internationale, avec l’appui de célèbres Avocats du Mali, de la sous-région et du barreau pénal international…

Pour l’instant, nous fondons de l’espoir sur les mécanismes juridictionnels nationaux.

Le Confident : Les plus hautes autorités prennent-elles cette affaire à bras le corps ?

A B : En tout cas, sur notre insistance, la problématique a été inscrite parmi les priorités de la Transition malgré certaines résistances politiciennes privilégiant les objectifs électoralistes au détriment du respect de la dignité humaine.

L’Etat est interpellé à assumer ses obligations régaliennes de respect et de protection des droits humains, notamment des droits à la sécurité, à l’intégrité physique, à la vie, à la propriété…

Les victimes ont le sentiment d’être abandonnées par les autorités locales souvent indifférentes sinon complices de leurs calvaires.

C’est le lieu d’inviter le gouvernement à redoubler d’efforts pour protéger les victimes de l’esclavage par ascendance et toutes les autres victimes d’abus et de violations des droits humains sur le territoire national.

Le Confident : Quel est l’état des lieux des droits de l’homme au Mali ?

A B : La situation des droits de l’Homme dans notre pays n’est malheureusement pas reluisante, sur fond d’abus et violations souvent graves des droits humains, en lien avec le terrorisme, les conflits inter et intra-communautaires.

L’on peut noter, entre autres, les atteintes au droit à la vie, à l’intégrité physique, à la sécurité, à la santé, à l’éducation ; les violences sexuelles et sexistes…

L’insécurité empêche certaines populations de récolter les produits de leurs travaux champêtres, des cultures sont incendiées provoquant des risques sérieux de famine dans certaines régions du Mali…

Les Forces de défense et de sécurité ont besoin d’être soutenues et appuyées, par tous les moyens, dans la lutte contre le terrorisme, ce dans le strict respect du droit international des droits de l’Homme et du droit international humanitaire.

Le Confident : Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontés dans l’exercice de votre fonction et que proposez-vous pour y remédier ?

A B : Le défi sécuritaire rend difficile nos missions sur le terrain. La deuxième difficulté est le taux élevé d’analphabétisme dans notre pays rendant difficile la compréhension de l’enjeu et de l’importance des droits humains que d’aucuns assimilent, par ignorance, à l’importation d’idées occidentales. Parmi les sources historiques des droits humains, l’on peut citer la Charte de Kurukanfuga de 1226.

Il est déplorable qu’à des niveaux insoupçonnés au sommet de l’Etat, l’enjeu et l’importance surtout le caractère obligatoire du respect des droits humains restent souvent incompris. L’on continue d’assister à des arrestations et détentions arbitraires hors de tout cadre légal, des actes de torture, des dépassements de délais légaux de garde à vue ou de détention provisoire, de surpopulations carcérales…

L’on ne tire pas les enseignements du passé malgré la succession de hauts dirigeants victimes de violations de droits fondamentaux du jour au lendemain, l’on continue de croire que cela n’arrive qu’aux autres.

Certains acteurs de la chaîne pénale ignorent les textes sur le mandat de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et sur les instruments juridiques consacrant les droits fondamentaux de la personne humaine.

Toutes choses rendant difficiles l’accomplissement de nos missions.

Il faut tout de même saluer l’implication fructueuse de certains acteurs de l’administration judiciaire pour nous aider dans la mise en œuvre de notre mandat légal.

Le Confident : Quels messages souhaiteriez-vous adresser à l’endroit des maliens, et plus précisément ceux qui sont dans la pratique de l’esclavage ?

A B : Je demande simplement à ceux qui pratiquent l’esclavage par ascendance à se regarder dans le miroir et à se demander s’ils consentiraient à ce qu’on leur applique ces pratiques attentatoires à la dignité humaine. Qu’ils comprennent que notre pays a d’autres priorités menaçant jusqu’à l’existence de notre Nation. Les Maliens ont plutôt besoin de l’union sacrée autour des questions de développement, de cohésion et de paix, dans un contexte où le pays est assailli par le terrorisme, les conflits intercommunautaires au centre. Nous n’avons aucun intérêt à créer ou encourager un nouveau foyer de tension dans la région de Kayes ni ailleurs. Le drame est que les victimes abandonnées de l’esclavage par ascendance pourraient être des proies faciles au recrutement des terroristes. Dieu nous en garde !

Il est important que l’on aille vers les États généraux sur la problématique de l’esclavage par ascendance avec l’implication de tous les acteurs concernés par la question (Etat, esclavagistes, victimes d’esclavage par ascendance, organisations de défense des droits humains etc.).

Le Confident : Quelles lectures faites-vous de la situation socioéconomique, politique et sécuritaire actuelle du Mali ?

A B : Nous devons simplement faire face aux vrais défis du pays, l’opposition des Maliens les uns contre les autres est la pire des stratégies.

On retient de l’histoire, même récente de notre pays et d’ailleurs, que dans la gouvernance, la ruse, la malice, la propagande, l’instrumentalisation ont toujours fait long feu !

La situation sécuritaire est préoccupante avec les risques réels de famine, d’épidémie.

Nous devons sortir des petits calculs pour faire face à la reprise en main de notre pays.

La reconstruction du pays ne saurait être incompatible avec le retour à l’ordre constitutionnel, à moins d’être convaincu que sur 20 millions de Maliens, il n’y a pas un seul capable de diriger le pays, suite à la sélection par la voie des urnes.

Il suffit de convenir des critères objectifs de sélection des candidatures (compétence, probité, parcours par rapport aux actions concrètes posées…).

Le Confident : Quelles sont vos impressions sur le gouvernement de la transition parlant de droits de l’Homme ?

A B : La situation des droits de l’Homme n’est pas reluisante malgré certains efforts. Des abus et violations de droits fondamentaux continuent malgré les recommandations et les dénonciations. Il faut tout de même saluer la disponibilité des Ministres de la Défense, de la Justice, de la Sécurité, de l’Economie et des Finances et leur écoute attentive.

Le Président du CNT s’est prêté volontiers à la recommandation légale de présentation de notre Rapport annuel 2020 sur la situation des droits de l’Homme, en session plénière.

Qu’à cela ne tienne, les droits humains doivent être davantage promus, respectés et protégés. Nul n’est à l’abri de la violation de ses droits. Cela n’arrive pas qu’aux autres.

Malheureusement, l’on ne s’en rend compte que lorsque l’on est soi-même victime ou qu’un parent le soit.

La meilleure sécurité et la plus pérenne est la sécurité juridique et judiciaire. Les arrestations et interpellations relèvent de la compétence de l’Autorité judiciaire dans les conditions déterminées par la loi. La protection des droits de l’Homme est une responsabilité partagée.

Dieu bénisse le Mali !

La rédaction

Source: Le Confident

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