Soumaïla Bayini Traoré fait partie des 77 rescapés de la pinasse chavirée à Mopti : «C’est le vent et la pluie qui ont précipité et occasionné ce drame»

Soumaïla Bayini Traoré est conseiller technique au Conseil économique, social et culturel du Mali. Il fait partie des 77 rescapés de la pinasse qui a chaviré à l’entrée du Lac Debo dans le village de Sindégué. Bilan : 26 morts, 77 rescapés. Soumaïla Bayini Traoré nous explique comment ce drame est arrivé. Il n’est pas blessé mais moralement atteint car il dit avoir vu des gens périr sous ses yeux. Lui-même a dû faire recours à ses connaissances en nage, d’autant qu’il est petit-fils du chef Somono de Sansanding, feu Djadja Traoré.

 Soumaila Bayini Traore rescapes pinasse chavire

Comment vous êtes-vous trouvés dans cette pinasse ?

Soumaïla Bayini Traoré : En fait, j’ai pris une permission officielle au service pour me rendre à Niafunké, pour un cas social. C’est le lundi 31 août 2015, vers 13 heures, que nous avons pris la pinasse pour Niafunké (la pinasse Compa, très prisée à Mopti). Vers 4 heures du matin quand on quittait Konna, il y a eu des vents et de la pluie. Le conducteur et les membres de l’équipage ont essayé d’accoster la pinasse afin d’éviter la pluie et le vent. On était à Sindegué, proche du camp bozo Perekoro. C’est en ce moment que les gens ont senti un mouvement de la pinasse, ils se sont réveillés. Moi, j’entendais le conducteur et les autres membres demander aux gens de ne pas paniquer, qu’ils vont accoster la pinasse. Moi-même, je l’ai demandé aux gens, mais ce fut peine perdue. Beaucoup se sont jetés à l’eau pour tenter de s’échapper. Ça a été un véritable sauve-qui-peut. Une partie de l’embarcation est restée dans l’eau, l’autre partie vers les berges des Bozos de Perekoro. Moi-même, j’ai nagé pour gagner les berges. Nous sommes quelques rares à avoir pu atteindre les berges. Après nous avons pu secourir certains. Mais pour d’autres, ce n’était pas facile.

Comment était l’atmosphère dans cette obscurité ?

Il faut remercier les piroguiers, maîtres-nageurs et le chef de village du campement bozo de Perekoro. Mais malgré leur insistance et leur courage, le vent a eu raison de la pinasse. Les gens l’ont quittée. Le moteur s’était éteint. La pinasse a été même bloquée sur une personne dont le corps est resté longtemps avant d’être sorti de l’eau. C’est le 26ème corps. Avec l’aide des populations de Sindégué et le campement bozo, on a pu faire sortir 17 corps dans le feu de l’action ; puis un 18ème, c’est le premier chiffre que les autorités ont eu. Mais le matin, nous avons continué avec l’appui des responsables du cercle de Mopti. On a eu 8 autres corps et les rescapés sont au nombre de 77 personnes. Toutes les autorités étaient présentes : le directeur de cabinet du gouverneur, la protection civile, le développement social, la police, la gendarmerie, l’armée. Au moment où je te parle (au moment de l’interview), un hélico vient d’atterrir avec le gouverneur de la région de Mopti, Kaman Kané, et le ministre des Transports, Mamadou Hachim Koumaré. Même vos confrères de l’ORTM sont là avec nous dans le campement bozo de Perekoro.

Comment avez-vous vécu tout cela en tant que rescapé ?

Je ne suis pas blessé, je me sens bien. Mais je n’ai pas le moral. Car l’âme de l’homme n’est pas rien. Je ne suis pas allé au front, je ne me suis pas battu contre quelqu’un, mais le sort m’a montré un autre visage. Dieu, l’Eternel soit loué ! Sortis de chez nous pour un voyage, voilà comment ils ont perdu la vie ! La vie est ainsi faite. Les gens parlent de la pinasse, mais avant de la prendre, je me suis renseigné. D’habitude, elle peut prendre 50 tonnes. Mais on était à 28 tonnes, une centaine de personnes. Donc, elle n’était pas surchargée. Mieux, dans la pinasse, il y a deux sortes de tickets : un pour 4000 Fcfa pour ceux qui vont en bas, et le ticket VIP pour 6000 Fcfa. C’est ce que j’ai pris. Nous étions en haut par rapport aux autres et la plupart des victimes étaient en bas. Mais c’est la panique qui a aggravé les dégâts, sinon la pinasse allait s’accoster avec moins de dégâts. C’est le vent et la pluie qui ont occasionné ce drame, ce n’est pas la surcharge. Je rends grâce à Dieu, je remercie les Bozos de Sindégué, plus précisément le hameau bozo de Perekoro Daga. Je me sens bien, je ne souffre pas. Mais je suis atteint moralement. Si les gens avaient écouté les conducteurs de la pinasse, on allait accoster tranquillement.

Propos recueillis par Kassim TRAORE

Le reporter

 

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