Moussa Mara : « Mieux que l’Etat, les grandes entreprises favorisent le partage des richesses »

Les gouvernements africains doivent prendre conscience de tous les bénéfices que peuvent apporter les grandes entreprises africaines au continent et à ses économies. L’économiste et ancien premier ministre malien, Moussa Mara revient avec la Tribune Afrique dans cette interview sur les obstacles qui freinent la croissance des acteurs africains et nous éclaire sur l’intérêt d’ériger la création de champions africains comme une stratégie et une priorité pour le continent.

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La Tribune Afrique : Pensez-vous qu’il existe de grandes entreprises africaines que l’on peut qualifier de « Champion du sud » ?

Moussa Mara : Il existe évidemment de grandes entreprises africaines, publiques ou privées, qui sont de véritables success-stories. Elles sont très compétitives sur leur marché et même sur d’autres marchés. Il y en a, la question essentielle est le nombre de ces entreprises et leurs capacités à tirer vers le haut des secteurs d’activités dans leurs pays.

Qu’est-ce qui bloque l’émergence d’acteurs économiques africains à rayonnement international ?

Il y a quelques facteurs qui peuvent expliquer cela. L’esprit d’entreprise qui n’est pas suffisamment présent dans nos pays notamment chez les jeunes. Les politiques économiques de nos pays qui n’accordent pas suffisamment de possibilités au secteur privé bien que cela soit régulièrement rappelé par les décideurs. Les possibilités intrinsèques des pays africains avec de grandes faiblesses structurelles, une vulnérabilité significative et des marchés insuffisants pour porter des entreprises de taille internationale. Les obstacles liés à l’environnement juridique, quelques fois aux pratiques malsaines de gouvernance et au financement insuffisant expliquent également les limites africaines actuelles.

Est-il encore possible pour des multinationales africaines de reprendre le lead sur le continent alors que des multinationales occidentales ont des positions solides depuis plusieurs années ?

Il est toujours possible de croître, se développer et s’imposer si on arrive à combiner plusieurs facteurs favorables. En ce qui concerne les multinationales étrangères, sur certains marchés locaux elles sont soumises à de fortes concurrences et dans chaque pays, plus ou moins, elles partagent le marché avec ces acteurs. Pour qu’une multinationale africaine puisse concurrencer une multinationale mondiale sur plusieurs marchés africains, elle doit avoir une bonne base nationale (Afrique du sud, Nigeria, Maroc, Égypte par exemple) et bénéficier d’entregents efficaces pour avoir des positions intéressantes en dehors de son marché domestique. Certaines y arrivent notamment dans l’agroalimentaire, mais cela reste timide.

Comment peut-on favoriser l’émergence de ces nouveaux « champions du sud » ?

Il faut lever rapidement les obstacles politiques, juridiques, géographiques, fiscaux, financiers évoqués précédemment. Il faut également apprendre à penser « région » en Afrique, par exemple sur le continent, à l’Ouest on pourrait facilement travailler à la mise en place de grandes entreprises stratégiques dans certains domaines clés comme l’agro-industrie, l’Énergie, les télécommunications, les finances voir même la défense. On pourrait réunir les différentes entreprises d’égrenage de coton en Afrique de l’Ouest (Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina, Sénégal) et la centaine d’usines présentes pour former la plus grande au monde dans son secteur, accroissant notre marge de manœuvre en terme de prix et pouvant avoir des incidences sur le secteur de l’huile, des aliments de bétail voir le textile. Les uniformes de l’ensemble des militaires de cette zone pourront ainsi être fabriqués à partir du coton ouest-africain, par des industriels installés dans la zone… D’autres produits pourront être issus de cette filière. Cette entreprise peut être une entreprise privée avec quelques objectifs de développement. On pourrait retenir un exemple similaire dans le secteur de l’Énergie en connectant nos réseaux et en les faisant gérer par une entreprise régionale, ce qui nous donnerait des possibilités importantes pour réguler la distribution, investir dans la recherche notamment sur le solaire, fournir de l’électricité aux industries… L’Afrique a besoin d’idées sortant des sentiers battus dans de nombreux domaines, l’économie ne fait pas exception.

Que diriez-vous aux gouvernements et aux pouvoirs publics africains pour qu’ils prennent conscience de l’importance des grandes entreprises pour le continent ?

Les champions structurent des secteurs entiers, créent des filières autour d’eux, aident des sous-traitants à se développer, promeuvent de nouveaux métiers autour de leurs activités et contribuent ainsi à un développement des chaines de valeurs. Mieux que l’État et les pouvoirs publics, les grandes entreprises favorisent le partage et la distribution de la production et de la richesse. Elles innovent et peuvent agir jusque sur l’éducation, la formation et donc le renforcement du capital humain. Nos États doivent comprendre cela.

 

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