Mme Seck Oumou Sall, Maire de Goundam, à cœur ouvert : « Ce n’est pas sur papier qu’on fera la paix, mais dans nos cœurs »

Dans une interview qu’elle nous a accordée, Mme Seck Oumou Sall, l’une des actrices clés du plaidoyer pour une intervention militaire au Mali, n’a pas fait une langue de bois sur le déroulement des élections de 2013 et les premiers pas d’IBK au pouvoir. Elle a touché du doigt les conditions dans lesquelles le gouvernement actuel et les instances de l’Assemblée nationale ont été formés. Dans le franc-parler qu’on lui connait, elle exprime son opposition  sur la tenue des négociations de paix entre les rebelles et le gouvernement du Mali  à l’extérieur du Mali  car, selon elle, la paix se fera entre Maliens au Mali. Et dans les cœurs et non sur papier. Lisez plutôt.

Oumou-Sall-Seck maire goundam
Oumou Sall Seck

Le Tjikan : Pourquoi vous êtes-vous engagée en politique ?
Seck Oumou Sall : Je me suis engagée en politique par rapport à Goundam et à la demande des populations. Cela m’a amené à analyser le pourquoi de leur demande. Et je me suis rendue compte qu’en réalité, c’est un  espoir qu’elles ont voulu fonder en moi, et  j’ai pensée que je pouvais contribuer au développement de Goundam. C’est ce qui m’a surtout motivé et je pense que cela n’a pas été vain, et pour elles, et pour moi, car minime soit-elle, j’ai pu apporter ma modeste contribution.

Le Mali vient de franchir une étape difficile de son histoire avec le coup d’Etat et la crise du nord, quelles leçons en tirez-vous ?
De cette crise, j’ai tirée beaucoup d’enseignements : déjà aujourd’hui les Maliens ont compris qu’il n‘est pas bon de cultiver la haine et l’incivisme. Mais aussi d’encourager des milices, un coup d’Etat, en tout cas une agression de ce genre contre son pays. Car quand le pays est attaqué, les premières victimes sont ses populations. Et aujourd’hui, Dieu seul peut mesurer les souffrances des Maliens. Que ce soit au nord comme au sud, c’est une crise généralisée qui a eu un impact terrible non seulement sur l’économie, mais aussi, sur l’image des Maliens et du Mali à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. J’espère que les leçons tirées de cette crise vont nous servir dans l’avenir.

Le Mali vient de sortir des élections, quelle appréciation en faites-vous?
D’abord, en tant que démocrate, je salue tous ceux qui ont contribué à aller vers ces élections. Un travail humain est toujours brodé de réussite comme de faiblesses. Mais déjà, le fait d’affronter cette crise et d’essayer de ramener le pays sur le bon pied en organisant les élections présidentielle et législative, est à saluer.

Maintenant, le reste, c’est la manière dont ces élections se sont déroulées. Je  sais que contrairement à ce qui est dit, surtout lorsqu’on écoute l’opinion internationale qui dit que ces élections ont été transparentes, je dirai le contraire. Ces élections sont loin d’être transparentes. Mais, je pense que c’est à la société civile, à l’ensemble des Maliens de travailler à ce qu’on puisse vraiment instaurer une vraie démocratie au Mali qui va s’appuyer d’abord sur la transparence dans les élections. Quand on parle de transparence, c’est  le peuple qui a choisi et qui a décidé.

Donc, qu’on arrête d’imposer au  peuple. Maintenant puisqu’on ne va jamais arrêter de le faire, c’est à ce peuple de prendre ses responsabilités et toute sa place. Mais aussi, de  faire de ce pays un pays démocrate, où il fait bon vivre, où il y a bonne gouvernance, où les Maliens choisissent leur destin main dans la main.

En tant que maire, pourquoi avez-vous décidé d’être candidate aux législatives ? Est-ce une volonté de défendre les intérêts des populations à un niveau plus élevé ?
Pour ma candidature aux législatives, j’ai été plébiscitée en réalité. Non seulement, j’ai été choisie en conférence par mon parti, l’URD et en mon absence d’ailleurs, mais aussi, c’était une volonté manifeste des populations qui m’ont vu à l’œuvre pendant deux mandats en tant que Maire. Je ne me suis pas occupée que de ma commune. Je me suis occupée du cercle comme je pouvais et du Mali partout où je peux vendre une bonne image de mon pays et défendre ses intérêts. Je l’ai faite et je pense que le monde entier est témoin. Ce qui fait qu’encore j’ai été choisie et j’ai acceptée et toujours avec le même engouement de servir mon peuple, de servir mon pays. Je pense qu’au niveau de l’Assemblée nationale, j’avais aussi ma place et je pouvais contribuer aussi à améliorer les choses à ce niveau, à mieux défendre le pays. Malheureusement, les élections n’ont pas été transparentes. Chez moi, ce qui a été fait, tout le monde a été témoin. Là-bas, plus de cinquante urnes ont été enlevées avec des armes au vu et au su  de tout le monde y compris l’administration et les populations. Dans ces conditions, on ne peut pas parler d’élections transparentes.

Malgré cela, avec tout ce qu’on a eu comme preuves, comme témoignages et comme éléments et  pendant que nous comptions sur notre justice pour que justice soit faite, ça s’est passé comme cela avait été prédit. Car avant ces élections, on nous avait raconté beaucoup de choses. On a dit qu’il fallait m’écarter du circuit parce qu’on ne veut pas me voir à l’Assemblée. Beaucoup de choses m’ont été racontées à ce sujet.

On ne voit plus l’intérêt des populations, mais l’intérêt personnel. C’est dommage, et quand ça se passe ainsi dans un pays, c’est très grave. Mais cela ne veut pas dire pour autant que je vais baisser mes bras. C’est une lutte, j’ai décidé  de défendre les plus faibles, d’être le porte-parole des femmes, des jeunes, de défendre la démocratie, les droits de l’Homme.

Donc,  je pense que ce soit à l’Assemblée ou dans la société civile, je suis citoyenne malienne à part entière et j’ai ce devoir car c’est un engagement que je me suis donnée et je vais continuer à le faire, que ce soit à l’Assemblée nationale ou ailleurs, je vais continuer cette lutte sans me décourager parce que je pense qu’elle est noble et on a besoin de cela pour que les choses changent comme on le souhaite  dans ce pays.

En tant qu’élue de l’URD qui se réclame de l’opposition, quelle appréciation faites-vous de l’actuel gouvernement  d’IBK?
Moi je ne suis pas du genre à critiquer pour critiquer. De toute façon, les Maliens ont vu ce gouvernement à la tâche, ce qui se dit et qui est vrai, c’est que ça beaucoup plus été un gouvernement d’entourage quant on voit sa composition. Le mot fort du président Ibrahim Boubacar Keita était le changement. Et les gens se demandent si avec ce gouvernement, il y aura vraiment ce changement. Mais, comme j’ai eu à le dire sur RFI une fois, il est trop tôt de critiquer, donnons lui tout le temps de faire ses preuves et on verra bien après. Je pense qu’aujourd’hui, les Maliens critiquent plus qu’ils n’apprécient.

C’est vrai que mon parti est de l’opposition et moi aussi j’en fais partie. Je ne sais pas pourquoi les Maliens ont peur du mot opposition. Partout où l’on veut instaurer une vraie démocratie, il faut  qu’il y ait une opposition forte car c’est elle qui va apporter le changement, pas le gouvernement. Une opposition, c’est une confrontation d’idées. L’opposition doit donner des idées constructives. Ce sont des gens qui critiquent quand ça ne va pas mais aussi qui apportent des solutions pour que le pays puisse avancer.

Donc, l’opposition et le gouvernement doivent aller ensemble. C’est comme un bonhomme à deux pieds, quand l’un ne marche pas, forcement il va boiter et mal marcher.
Je  sais que mon parti l’URD est dans cette dynamique et nous avons des députés capables de mener cette opposition car ce sont des élus très instruits et très cultivés qui portent dans leur cœur le pays et la démocratie. Je sais qu’ils ne vont pas figurer à l’Assemblée. Ils vont aider les Maliens à mieux comprendre les choses mais aussi, défendre leurs droits et intérêts. Et s’acquitter pleinement de leurs devoirs de député.

Quelle appréciation faites-vous de la composition du nouveau bureau de l’Assemblée et de ses commissions ?
Avec cette composition, on voit que la charité bien ordonnée commence par soi-même. Donc, c’est dommage car, quand on dit des choses, il faut les appliquer. Quand on voit comment le président de l’Assemblée a été choisi, il y a des questions à se poser. Je pense que dans un parti politique qui a soixante dix députés, on n’a pas besoin de choisir son beau-père ou un parent pour le mettre à la tête.  Je pense que parmi ces députés de la majorité, il y a quand même un qui est très bon, qui pouvait bien briguer la présidence.

Nous sommes de l’opposition, on ne s’attendait pas à mieux. Mais, nous allons nous battre pour être présents.
C’est pareil au gouvernement comme à l’Assemblée. Mais comme le disent les Américains, Wait and See. Cependant, ce qui est sûr, c’est que cela ne donne pas une bonne image du pays. Vraiment, on est sorti d’une grande crise et on a besoin d’un président et d’un gouvernement fédérateur qui vont apaiser. Car quand on est président de la République ou membre du gouvernement, on doit avoir la mainmise sur certaines choses. C’est tout à fait normal,  mais  cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas composer avec l’ensemble des Maliens. Le Mali, aujourd’hui est un tout. C’est une grande famille dans le sens large du mot. On a besoin de tout le monde pour que cette famille soit réconciliée, mieux reconstruite et puisse être l’exemple pour les nouvelles générations. Malheureusement, ce que nous voyons n’inspire pas confiance. Mais j’espère que cela va être corrigé rapidement. Ce gouvernement n’a que quelques mois et je pense qu’avec le renouvellement du gouvernement en vue, on aura mieux que ce qu’on nous présente aujourd’hui.

Vous êtes le fruit d’un brassage culturel entre le nord et le sud du pays, quelles solutions préconisez-vous pour que le Mali sorte définitivement de la crise ?
Comme la majorité des Maliens, on est tous le fruit de ce beau brassage ethnique et culturel. Cette diversité culturelle est une richesse. On est fruit de cette diversité soit par les liens de mariage, de sang et autres.

En tant que citoyenne malienne, cela a toujours été mon combat. Quand on était en pleine crise et que certains avaient peur de se prononcer, j’ai  pu dire ce que je pense sur la situation sans partie prise. Et aujourd’hui, il n’y a pas de miracle. Nous voulons aller vers une vraie paix, une vraie réconciliation, une vraie cohésion sociale. Donc, il faut impliquer tous les Maliens. J’ai toujours dit et je le répète : la paix se fera entre nous Maliens, avec nous et chez nous. Je condamne qu’on aille négocier, parler des problèmes de notre grande famille dans un autre pays. Si nous avons des amis qui veulent nous aider, qu’ils nous apportent leur aide chez nous, ici. Je pense que les visites, c’est entre les chefs d’Etats, de gouvernement. Mais,  quand s’il s’agit de s’asseoir et de parler, je pense qu’il y a suffisamment de place chez nous ici pour le faire. Ce n’est pas la place qui manque chez nous, ce n’est pas le cadre qui n’est pas idéal, ce ne sont pas les personnes qui n’existent pas aussi. Nous avons ici des ressources humaines qui peuvent nous mettre ensemble, qu’on puisse se parler, se dire certaines vérités et trouver la solution entre nous Maliens.

Donc, il faut que le préalable soit basé sur ces différents points. Et je pense qu’aujourd’hui, il n’y a pas de développement sans paix. Qu’on arrête de signer des accords. Ce n’est pas sur papier qu’on fera la paix, on fera la paix dans nos cœurs, entre nous. On va se pardonner ce qu’on peut se pardonner. Ce n’est pas aussi  à quelqu’un d’aller dire à notre place qu’on a fait la paix, c’est à nous  de nous dire qu’on a décidé de faire la paix, qu’on a décidé de recevoir nos frères qui sont partis, qu’on a décidé ensemble de reconstruire ce qui a été gâté lors de cette crise. Je pense que le moteur, la locomotive doit être le gouvernement du Mali, le président de la République lui-même comme j’ai eu à le dire lors des Assises sur le nord.

Le président doit être en tête de cette locomotive dans laquelle il doit y avoir tout le monde.

Le chemin est très dur, long et parsemé de beaucoup d’embuches. C’est pourquoi, chacun aura à intervenir à un moment pour que la locomotive puisse arriver à bon port.

Pensez-vous aujourd’hui que votre appel  lancé à travers le monde a été entendu ?
Je pense que mon appel a été entendu et je sais que  j’ai fait beaucoup de choses dont les Maliens ne sont pas au courant. Pendant que moi je me battais pour qu’il y ait une intervention militaire au Mali, il y a des Maliens qui se battaient pour le contraire. Et j’ai eu à écrire à des personnalités car, certains parlaient au nom des femmes du Mali. Je leur ai demandée quelles femmes du Mali elles ont avec elles.

A ces gens qui ne voulaient pas de cette intervention militaire, je leur ai dit que c’est leur intérêt qu’ils visaient. J’ai dit partout où je me suis rendue que le Mali souffre dans sa chair et qu’il a plus que jamais besoin de l’aide de ses amis.

Mais, il fallait que les djihadistes viennent jusqu’à Konna pour qu’on comprenne que c’est très sérieux.

Je suis satisfaite, mon appel a été entendu, même si je sais aussi que je n’étais pas seule sur le terrain.

Les élections municipales approchent, serez-vous candidate ?
Bien sur, pourquoi pas. Le découragement n’est pas une tasse de thé pour moi, tant que mon parti me choisit, tant que les populations me choisissent, je le ferai. Je ne le fais pas pour moi-même, mais pour une communauté. Tant que cette communauté voudra de moi et que j’ai une petite force pour le faire, je le ferai.

Si c’était pour moi-même, je n’allais pas faire la politique parce que je sais que je gagnerai mieux dans autre chose.

Un dernier mot ?
Pour moi la lutte continue. Je fais le vœu que la paix retourne définitivement au  Mali et que ce ne soit plus une paix où on négocie juste pour apaiser et toujours continuer à négocier.
Je voudrais qu’au sortir de ces négociations, que cette page de la crise soit tournée à jamais au Mali. Qu’il n’y ait plus de rébellion au Mali, qu’il n’y ait plus de coup d’Etat au Mali pour que le Mali puisse prospérer et que les Maliens puissent vivre en paix chez eux et profitent de leurs ressources.

Donc, la paix et le développement. Je prie aussi pour que le gouvernement puisse vraiment sortir le pays de cette crise. Que ce ne soit pas des vains mots. Quand je parle de crises, il s’agit de la crise sécuritaire mais aussi, la crise économique par ce que le pays est miné aujourd’hui par ces deux crises.

La plus grande crise, c’est la crise économique, et c’est à cela que ce gouvernement doit s’atteler car quand il s’agit de la crise sécuritaire, on prend des armes pour chasser l’ennemi. Mais quand on a faim, on n’a pas la force pour se battre. Et aujourd’hui, ça ne va pas à ce niveau, la vie coute trop chère. Et le gouvernement doit améliorer le quotidien des Maliens.

Propos recueillis par Dieudonné

SOURCE: Tjikan
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