Ali Sidibe à L’Aube : « … Il n’est pas exclu que ces militaires prennent goût au pouvoir »

La diaspora malienne regorge de cadres émérites qui excellent dans divers domaines socio-professionnels à travers le monde. Dans le lot, il y a un jeune malien de 32 ans qui travaille sur les risques à la dette des Etats dans une grande institution financière à Paris. Ce compatriote intervient également comme enseignant au master 1 finance à l’université Panthéon Sorbonne et dans des conférences sur l’impact des biais psychologiques sur les stratégies d’investissement. Ali Sidibé, puisqu’il s’agit de lui, suit de près l’évolution du pays et s’intéresse à tout ce qui touche le Mali. Dans un entretien accordé à L’Aube, il se prononce sur la chute d’IBK (qu’il a soutenu en 2013), la transition, les premiers pas de la junte et les sanctions de la CEDEAO contre notre pays. Entretien.

 L’Aube : Quelle analyse faites-vous de la révolte populaire contre le régime IBK et conduite par le mouvement M5 ?

Ali Sidibé : Les manifestations conduites par le mouvement M5 contre le régime IBK ont été très intéressantes pour notre démocratie. Par ce soulèvement le peuple malien exige à être considéré comme un acteur qui veille à sa bonne gouvernance. C’est un message fort adressé aux hommes politiques que le citoyen vote pour améliorer son bien-être social. Et ce n’est pas qu’une simple rectification de la gouvernance, une conséquence importante et non la moindre atteinte par ces manifestations a été d’éviter une crise électorale en 2023. En effet au regard de la gestion familiale du pouvoir IBK et de son mépris envers son peuple et le parti politique dont il est fondateur, il n’était pas improbable qu’à la fin de son mandat, son entourage impose une proche familiale pour préserver son intérêt et assurer la continuité du régime familiale. Donc sans ce soulèvement préventif, lui et son système familial auraient osé de tripatouiller (magouilles ou avec l’usage abusif du budget national) les élections au profit d’un successeur incontesté. Sachant que la paix est fragile surtout dans les périodes post-électorales, une telle situation bipolaire ; ceux qui soutiennent le président élu et ceux qui contestent son élection et les cicatrices de la pauvreté auraient engendré une crise à tournure imprévisible. C’était donc le moment de manifester pour l’intérêt national et pour rompre la continuité d’un tel système familiale. Maintenant le Mouvement M5 constitué d’hommes politiques qui sont presque tous comptables de la mauvaise gouvernance manifeste-il pour le peuple ? Je ne suis pas sûre. L’interpellation de l’Imam et les arrestations arbitraires ont fini par convaincre ses membres qu’ils doivent s’unir pour se protéger mutuellement contre une future humiliation (arrestation ou score faible aux élections). Bien que leur combat soit noble, l’objectif était donc se protéger et forcer le destin. La plupart qui ne dépasse pas 4% dans l’élection présidentielle et qui était destiné à mourir politiquement sont aujourd’hui sur le devant de la scène politique.

Ces événements étaient-ils prévisibles ?

Au Mali les mouvements sociaux (manifestations, grèves…etc.) ont tendance à devenir le sport national. La question de savoir si celui-ci était prévisible est difficile à répondre. Le pouvoir d’IBK soutenu par son tout puissant fils et la sécurité d’Etat avec leur force de frappe financière ont pu réduire au silence tous ceux qui avaient une petite force de mobilisation. La plupart des hommes politiques sont aussi comptables de la mauvaise gestion que IBK et n’ont pas de crédit vis à vis de la population pour produire une telle manifestation. On pouvait donc s’attendre à des petites manifestations d’émotion mais pas de cette ampleur. C’est plutôt la réaction de IBK qui était prévisible car il est animé d’un certain orgueil qui ne lui permet pas de négocier avec son peuple qu’il considère comme ses sujets. Qu’ils aient été prévisibles ou pas ces évènements nous permettent de nous rendre compte que notre démocratie n’est pas aussi solide pour être à l’abri des coups d’état. La structure militaire de notre armée (une seule école de formation, un seul camp digne de ce nom) montre qu’à chaque fois qu’une occasion se présente, ils n’hésiteront pas à s’emparer du pouvoir. Tant que la corruption, l’impunité et la délinquance financière seront les caractéristiques intrinsèques de notre gouvernance, le peuple n’hésitera pas à protester pour son bien-être et l’armée apportera toujours son aide.

Comment allait se passer sans le coup d’Etat ?

Sans le coup d’Etat, le mouvement M5 était condamné à mourir à petit feu car la marge de manœuvre du président et le lobbying de son clan était suffisamment large pour contenir le combat du mouvement. Les arrestations des jeunes de second rang dans le mouvement ont contribué à réduire leur force de mobilisation. Aussi la stratégie désobéissance civile prônée par M5 faisait plus mal au peuple qu’au pouvoir. Force est de reconnaître, bien qu’au sein de M5, ils affichaient un semblant objectif commun publiquement, un tel rassemblement hétérogène d’opposants à objectifs variés ne pouvait pas résister à la division et à l’infiltration des services secrets. L’issue aurait aussi été incertaine dans le cas d’une démission sans l’intervention militaire. Jusqu’à présent M5 n’est pas encore parvenu à proposer un profil présidentiable qui fait l’unanimité en son sein. Alors en cas de démission pure d’IBK, on se dirigeait vers un combat interne de leadership au sein de M5 et de la cacophonie au sommet de l’Etat. Et c’est là, qu’on peut remercier les militaires d’avoir sauvé le Mali du désordre généralisé. Les militaires doivent se rendre compte que la légitimité du coup d’état, voire même sa possibilité réside dans les manifestations de M5.

A votre avis quels sont les facteurs de cette révolte contre l’ancien chef de l’Etat et son régime ?

Les facteurs de cette révolution sont nombreux. Le régime IBK a eu le mérite de donner à chaque malien une raison de manifester contre lui à commencer par son propre parti politique.  En plus des scandales répétitifs, insister d’organiser une élection législative dans un tel contexte d’incertitude sanitaire a fortement amplifié la haine envers le pouvoir. La crise scolaire et électorale et le manque de résultat pour réduire l’insécurité grandissante au nord ont aussi convaincu le peuple que le régime n’a pas de solution à son problème. Le peuple malien qui traverse actuellement plusieurs difficultés (crises sociales et éducatives, villages entier brûlés, insécurités) ne voyant aucune perspective d’évolution positive s’est donc senti berné par un président plutôt préoccupé par son bien être (montre de luxe, voyages…etc) que les vrais problèmes de l’état. Quand le peuple est convaincu qu’un régime ne peut rien lui apporter à part le mépris, alors il rentre dans un état fortement inflammable où toute petite cause peut déclencher la révolution.

Que pensez-vous de l’attitude de la CEDEAO qui avait tenté une médiation entre IBK et le M5 ?

Par sa raison d’être, la cedeao est dans son rôle de proposer une médiation lorsqu’un de ses membres fait face à des crises idiosyncratiques. Lors de la crise politique en 2012 sa médiation a permis un retour rapide à la constitution. Toutefois sa méthode (fermeture des frontières, sanctions, menace d’intervention) qui consiste à faire pression sur le peuple et non sur les protagonistes peut conduire à des effets contraires à la valeur qu’elle défend telle que l’xénophobie. Maintenant pour cette crise actuelle, la CEDEAO, habituellement confrontée aux problèmes électoraux a peut-être mal lu le problème d’un peuple frustré par la mauvaise gouvernance la réduisant à une petite crise électorale. Ses propositions et son attitude menaçante ont été mal perçues par la population et faire douter sur sa capacité à être juste. La moralité de la médiation est d’éviter que des situations similaires ne se produisent dans leur propre pays par contagion. Leur attitude affichait bien le message “Ne sortez pas, ça ne sert à rien”. Donc la souffrance du peuple malien importait peu à leurs yeux, ce n’était pas non plus IBK leur souci mais la stabilité de leur propre pays.

Maintenant qui bénéficie finalement cette médiation ? L’assurance et le soutien que la CEDEAO a apporté à IBK lui ont fait conforter son déni en précipitant sa chute et faciliter par ricochet le combat de M5. Ces sanctions irréalistes (force en attente qui n’existe que sur papier) contre le peuple a créé un sentiment d’union national autour du mouvement M5. Les sanctions qu’elle brandit actuellement contre les militaires imposent à ces derniers de discuter le contour de la transition avec le pouvoir le leader de la contestation. Le mouvement M5 aperçu par la cedeao comme un ennemi est finalement le vrai bénéficiaire de sa médiation. Si la CEDEAO avait pris dans ses recommandations une seule doléance du peuple, la situation actuelle aurai pu être évitée, donc la médiation de la CEDEAO a précipité le Mali dans le chao actuel.

Quelle a été votre première réaction en apprenant le départ d’IBK ?

Ma première réaction a été de défiler en ralenti dans ma tête les images de ses pleurs, de son ascension au pouvoir triomphale, son premier discours et évidemment les scandales financiers. Comme la majorité des maliens, j’ai soutenu sa candidature en 2013, alors le voir dans la main des militaires chez lui m’interpelle à m’interroger “ Est ce que je me suis trompé en soutenant IBK en 2013” ? Et pourtant nous lui avons donné tout ce qu’il faut pour bien diriger avec la légitimité qu’il faut. Si ce peuple se lève sept ans plus tard pour chasser ce même président. On constate alors deux cas : soit le président s’est trompé du peuple soit le peuple s’est trompé du président. Je pense que c’est fort probable le premier cas.  Ce n’est pas le peuple qui s’est trompé de IBK c’est IBK qui s’est trompé du peuple à diriger, il aurait pu être un bon président dans un autre pays jusqu’à penser à un troisième mandat. Sa première erreur fatale a été de sous-estimer la force populaire et de trop compter sur les organismes comme la CEDEAO. Ses nombreux voyages ont-ils servi à quelques choses ? A travers cette situation, les hommes politiques doivent juste comprendre qu’il ne suffit pas d’acheter le vote des citoyens, il leur faudra désormais bien gouverner. On ne peut pas aussi accuser le peuple de prendre l’argent pour voter, la plupart de nos compatriotes ne bénéficient rien de leur citoyenneté si ce n’est pas l’argent qu’ils touchent pendant des élections.

Quel regard jetez-vous sur la junte militaire qui a pris le pouvoir ?

La junte est constituée des soldats intellectuellement bien formés et très compétents sur le plan militaire. Lorsqu’on regarde leur profile, on peut avoir une certaine confiance que certaines erreurs flagrantes ont une faible probabilité de se produire. Toutefois ils sont entrain de s’octroyer des missions telles que la négociation avec les syndicats.  Les maliens les attendent plutôt sur le plan militaire que politique. Mais est ce qu’ils ont le pouvoir et la volonté pour reformer notre armée construite sur l’héritage de père en fils et non sur une vraie égalité des chances. Sur le plan politique, je pense que la junte pourra être plus efficace et plus utile en dehors du pouvoir qu’au pouvoir. Le pouvoir a des réalités qui les empêcheront de mener sereinement des reformes patriotiques qu’elles souhaitent appliquer au Mali. A vouloir forcer de diriger la transition, ils se mettront au cœur d’un jeu politique qu’elle ne maitrise pas. Il leur suffit de contrôler les secteurs étatiques qu’il souhaite reformer et laisser les autres départements à la main du président de la transition. Les secteurs stratégiques où les reformes tiennent à cœur au malien sont entre autres la lutte contre la corruption, la réforme de l’armée, la sécurité et la lutte contre délinquance financière. Maintenant faut-il être au pouvoir pour être utile ?

Que préconisez-vous pour le bon déroulement de la transition ?

Pour un bon déroulement de la transition, je pense que les militaires doivent retourner dans leur caserne et laisser la gestion de l’Etat aux hommes politiques. Comme au Burkina Faso, on peut trouver un civil sans connotation politique pour diriger le Mali pendant la transition. Le Mali regorge forcement d’hommes compétents et honnêtes qui peuvent le conduire à l’élection. Si les maliens ne voient aucun civil aujourd’hui capable de diriger la transition, alors il faudra alors réfléchir de revenir à un autre système politique autre que la démocratie. En réalité la forme de régime importe peu aux braves paysans de Kalana ou de Yankasso, tout ce qui leur est capital c’est le bien-être social.  Bien que les maliens soient déçus de la classe politique et ne manifesteront pas une opposition à ce que la junte dirige le pays pendant la transition mais force est de reconnaître que cela est très dangereux pour notre pays de confier son destin dans une période aussi compliquée à de jeunes militaires avec des intentions floues. Le futur président de la transition ne doit avoir aucun autre objectif confié que l’organisation des élections. Certaines missions telles que la restauration de l’autorité de l’Etat, la lutte contre la corruption et l’impunité sont des combats de longue haleine. Nous sommes rassurés sur le fait que le futur président élu a été déjà averti et la première opposition dont il faut se méfier c’est désormais le peuple.

La CEDEAO exige 12 mois de transition et que la Présidence ainsi que la Primature soient confiées à des civils. Quel est votre avis ?

Cette exigence de la CEDEAO de limiter la transition à douze (12) mois et qu’elle soit dirigée par un civil est très raisonnable. Vu sous un angle purement financier, le Mali, comme la plupart des pays de la sous-région vit en partie par l’émission obligataire sur le marché de l’UEMOA. Une telle dette est octroyée par les investisseurs sur la base de la stabilité politique et d’autres facteurs économiques. Sans un vrai Etat, donc sans l’aide extérieur, le Mali ne peut pas payer ses fonctionnaires pendant plus de cinq mois. Et La junte sans la reconnaissance des organismes comme CEDEAO ne peut pas émettre des obligations ni s’endetter pour financer le fonctionnement normal de l’Etat. Quel investisseur osera acheter les obligations émises par une junte avec un risque de défaut élevé ? Aussi, sincèrement on ne peut pas prendre les armes et prétendre être le président parce qu’on a le soutien de l’armée. Avec une telle allure, chaque manifestation peut donner une idée de déstabilisation à une promotion de la Prytanée militaire de Kati. Nous devrons construire une armée républicaine

Votre avis sur les premiers pas de la junte ? 

A mon avis, le premier pas de la junte a été autant animé par la confiance et la méfiance. En une semaine, nous sommes passés d’une “transition civile” à une transition militaire ou civile et finalement “transition militaire”.  Il n’est donc pas exclu que ces militaires prennent goût au pouvoir et aspirent d’aller au-delà de la transition.

Leur gestion est animée d’une part par la dispersion (vouloir discuter avec les syndicats) et d’autre part par la diversion (visites chez les anciens présidents et chefs religieux).  La junte n’a pas de mandat politique pour discuter avec les syndicats des enseignants. Tout décret bâclé risque de créer une bombe à retardement pour le système éducatif. Les manifestations de soutiens, les cérémonies grandioses, les conférences, les assises stratégiquement orchestrés visent à se donner une légitimité populaire de diriger la transition. Les soutiens actuels de la junte ce sont ceux qui ont soutenu IBK jusqu’à sa démission. Pensez-vous alors que c’est une question du Mali ?  Et la junte utilise sciemment ces soutiens pour réduire l’influence de M5 et d’autre part tout le peuple pour discuter avec la CEDEAO. C’est à la junte d’outrepasser ces petites stratégies pour le bien de la Nation. Nous n’avons que le Mali.

Propos recueillis par

C H Sylla

Source: Journal l’Aube-Mali

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