Laurent Fabius : «Nous avons besoin de l’Europe»

Dans le vaste bureau de Laurent Fabius, au Quai d’Orsay, un écriteau « merci papa Hollande », brandi par une foule enthousiaste lors d’une visite présidentielle au Mali après l’opération Serval. Plus inattendu : un grand portrait du général de Gaulle, dessiné par l’artiste chinois Fan Zeng, trône sous un immense lustre.

Laurent Fabuis chef diplomatie Française

 

« Un grand homme », sourit le chef de la diplomatie française, en désignant celui contre qui il avait manifesté en 1968. Entretien exclusif à un mois d’un scrutin qui risque d’être marqué par un record d’abstention et la percée des partis populistes antieuropéens.

L’Ukraine

Comment qualifiez-vous aujourd’hui nos relations avec les Russes ?

LAURENT FABIUS. Ce sont des partenaires à la fois importants et difficiles. Importants, car historiquement, géographiquement, politiquement, il faut entretenir des relations suivies avec ce vaste pays, membre permanent du Conseil de sécurité. Difficiles, car annexer comme ils l’ont fait une partie d’un Etat, la Crimée, est totalement contraire au droit international. D’où notre choix : fermeté et dialogue.

Quelle serait la ligne rouge après l’épisode de la Crimée ?

Personne de sensé ne souhaite évidemment un conflit armé avec la Russie, mais nous devons être fermes : la Russie doit respecter la souveraineté de ses voisins, autant qu’elle tient à la sienne.

Pensez-vous que Vladimir Poutine a l’intention d’aborder l’est de l’Ukraine ?

Je n’ai pas de certitude, mais il faut être très vigilant. Nous sommes inquiets. Quand se produit l’affrontement entre populations chauffées à blanc, des incidents peuvent dégénérer. D’où notre appel à la désescalade. Nous avons déjà pris des sanctions, nous pouvons en prendre d’autres .

Comment jugez-vous le rôle de l’Union européenne (UE) sur la crise en Ukraine ?

Un rôle utile, mais partiel. Lorsque Kiev était au bord de la guerre civile en février, nous nous sommes rendus, avec mes homologues allemand et polonais, dans la capitale ukrainienne et nous sommes parvenus à éviter un bain de sang. Mais l’UE n’a pu empêcher l’annexion de la Crimée. Il faut en tirer les leçons, notamment en matière de politique énergétique. Sur les 28 pays de l’UE, six dépendent à 100 % du gaz russe et douze à plus de 50 %. Nous devons réduire cette dépendance, donc bâtir ensemble une stratégie énergétique européenne. Par exemple, si nous diversifions nos sources d’énergie, si nous groupons nos achats pour obtenir de meilleurs prix, ce sera positif pour les ménages et les entreprises. C’est cette politique qu’il faut mettre en avant.

Il faut donc plus d’Europe ?

Mieux d’Europe et une Europe différente. Ce qu’on appelle la subsidiarité doit être respecté : l’UE ne doit plus légiférer sur des sujets microscopiques. La gestion de l’UE est si contestée que l’idée européenne elle-même est mise en cause. C’est un danger, car nous avons besoin de l’Europe. Compte tenu du poids croissant des autres Etats-continents, de la nécessité d’agir unis pour être forts, la gestion doit être simplifiée, rendue plus efficace, réorientée vers l’emploi, le social et l’environnemental ; mais la démolition de l’Europe, comme certains partis le proposent, affaiblirait les Etats membres, donc la France et les Français.

Depuis 2012, trois secrétaires d’Etat ou ministre délégué se sont succédé aux Affaires européennes… Est-ce un bon signal envoyé aux 27 partenaires européens ?

Vous pensez à Harlem Désir ? Dans les réactions à sa nomination, il y a une part d’excès, car il est le premier nommé dans ce poste à posséder une longue expérience de parlementaire européen. Ce qui compte pour nos partenaires, ce sont les positions de fond.

Comment redonner envie d’Europe aux Français ?

En évoquant davantage nos objectifs concrets. Par exemple, on a beaucoup parlé récemment d’union bancaire. Derrière ce vocabulaire technocratique, l’Europe s’est dotée d’un mécanisme grâce auquel, désormais, lorsqu’on dépose de l’argent dans une banque, il est garanti. C’est positif, c’est concret. Expliquons-le.

La République exemplaire

Il y a une semaine, Fleur Pellerin a indiqué qu’elle était à la recherche de « bureaux adaptés » pour ses équipes. Où votre nouvelle secrétaire d’Etat est-elle finalement installée ?

Au Quai d’Orsay, pas très loin de mon bureau.

Confirmez-vous l’information du « Canard enchaîné » qui avance que le montant des travaux en question s’élève à 150 000 € ?

Puisque vous vous intéressez aux problèmes majeurs de la planète, soyons précis : le devis des travaux est de 77 000 EUR, dont plus de la moitié concerne une cage d’escalier précédemment endommagée par un dégât des eaux.

Peut-on être socialiste et se faire cirer les souliers dans un palais de la République ?

A votre avis ?

La grogne à gauche

Comprenez-vous la grogne qui monte au sein du PS ?

Si vous parlez du pacte de responsabilité, ses deux objectifs sont de dépenser moins et d’investir plus. La France a besoin des deux. Je ne dis pas que c’est facile ou agréable, mais c’est indispensable. Si on veut à la fois redresser notre économie, stimuler l’emploi et réduire nos dépenses, l’équilibre général du pacte me semble bienvenu. Pour autant, le dialogue est toujours utile.

Depuis 2012, y a-t-il une phase trop fiscale ?

L’impôt a été lourd, c’est vrai, mais les déficits qu’il fallait combattre l’étaient aussi. Il faut que nos entreprises se sentent appuyées, ce sont elles qui créent des emplois. Nous devons encourager les investissements en France et la venue d’investissements étrangers. Les entreprises et les emplois ne tombent pas du ciel. Dans un monde où désormais tout est mobile, cela nécessite des taux de fiscalité et de cotisation comparables aux pays concurrents.

Les entreprises créent l’emploi. Est-ce une évidence dans la bouche des socialistes ?

Oui. Défendre à la fois les entreprises, les entrepreneurs, les salariés, les emplois, c’est le BA-ba pour toute personne raisonnable.

Il y a quelques archaïsmes au Parti socialiste ?

Evitons les caricatures. Peut-être existe encore ici ou là, comme on dit chez les diplomates, une « marge de progression ». Mais pour l’immense majorité, chacun comprend qu’on ne peut distribuer que les richesses qui sont produites. Efficacité économique et justice sont toutes les deux nécessaires.

Vous vous êtes fait cette semaine le défenseur du travail du dimanche. Ne craignez-vous pas de heurter votre famille politique, déjà en partie divisée sur les mesures du plan Valls qui sera voté mardi ?

J’évoquais uniquement les zones très touristiques. Si les Galeries Lafayette étaient ouvertes le dimanche à Paris, leur président s’engage à recruter 600 personnes, à faire travailler seulement les volontaires et pour un salaire double. Cela mérite qu’on en discute, non ?
 

Le Parisien

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