L’avenir politique au Mali : LA VISION ET LA PRÉVENTION

Ce qui a précédé la déferlante des migrants sur l’Europe rappelle que les justes causes doivent être défendues en tenant compte des complexités nationales

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Est-il encore possible aujourd’hui de parler de respect d’agenda lorsque de graves événements viennent régulièrement bousculer les programmes et les prévisions ? Lorsque le déferlement des nouvelles urgences bouleverse le traitement des priorités  traditionnelles ? Et lorsque l’impensable vient ébranler les convictions des populations ? Toute la semaine dernière, les grands médias ont relayé des scènes poignantes dont les pays du Sud avaient jusqu’ici la triste exclusivité et qui se trouvent désormais transposées en territoire européen. Le Nord a assisté dans l’effarement et dans la gêne à la progression des hordes de désespérés qui venaient non pas à la recherche d’un Eldorado économique, comme avaient pu le dire très souvent les observateurs de la migration clandestine. Mais tout simplement en quête d’une vie normale. Une vie qui ne serait pas happée dans la spirale discontinue de l’horreur, de la destruction et de la mort.
Jusqu’ici, le grand exode des malheureux ne s’attirait de l’Europe qu’une préoccupation distraite. Le Vieux continent faisait mine de s’alarmer de ce drame humain gigantesque, mais qui ne touchait pas directement la majorité de ses Etats. De fait, il restait quasi indifférent aux alertes lancées par les pays qui encaissaient de plein fouet les vagues d’arrivées massives. L’Italie et la Grèce avaient beau se déclarer étranglées et impuissantes à prendre en charge plus longtemps un problème dont les dimensions ne cessaient de croître, leurs voisins s’en tenaient à l’application du principe bien connu selon lequel qu’il n’y a pas de problème si grave qu’une absence de traitement ne finisse par résoudre. Sauf que dans les pays de départ des migrants, les catastrophes s’ajoutent continuellement aux bouleversements, la détresse vient en permanence amplifier la précarité. Et l’exil devient la seule alternative envisageable pour des milliers de sans espoirs.

UNE RÉALITÉ DEVENUE PRÉOCCUPATION DURABLE. Les départs se multiplieront dans les mois à venir et certainement dans les prochaines années. Les itinéraires de fuite, tracés les passeurs professionnels, continueront de se diversifier et à faire sauter les dispositifs d’endiguement mis en place par certains Etats. Il y aura toujours des leaders politiques comme ceux de l’Europe centrale à faire le choix de se fermer aussi bien à la compassion qu’au réalisme. Mais ceux-ci auraient intérêt à tirer leçons du fiasco total qu’a constitué en Hongrie la mise en œuvre d’un schéma strictement autoritaire. Car la solution ne consiste pas à se raidir et à cadenasser. Cela, bien des citoyens l’ont compris avant même les appareils politiques. De plus en plus d’Européens admettent, en effet, que la première réponse à apporter est celle d’une solidarité raisonnée et beaucoup s’investissent en ce sens.
Il est, à cet égard, heureux qu’un des véritables géants européens, l’Allemagne, ait adopté une position courageuse et généreuse sur la question de l’accueil des migrants. Et surtout qu’elle l’ait fait clairement et rapidement savoir. Attitude extrêmement rare en politique, la chancelière allemande, pour laquelle le surnom de « Maman Merkel » a été adopté par de nombreux exilés, n’a pas hésité à réviser ses analyses antérieures qui étaient beaucoup plus réservées quant à un accueil massif de migrants. Elle a affronté le risque de voir se dégrader son exceptionnelle popularité et a encaissé sans se démonter l’hostilité agressive d’une partie non négligeable de son opinion publique. Angela Merkel a aussi observé un strict devoir de vérité envers ses concitoyens en évaluant le nombre de réfugiés susceptibles de s’établir ne serait-ce que provisoirement dans son pays et le coût que cela représenterait pour les finances publiques.
Il est vrai que l’Allemagne a une tradition de mesures exceptionnelles de solidarité. En 1990, les citoyens de l’Ouest avaient accepté au nom de l’unification les très lourds sacrifices financiers que comportait la mise à niveau d’une République démocratique allemande nettement en retard sur le plan économique. Aujourd’hui, l’exemple donné par les Allemands a fait sortir l’Union européenne du cycle des consultations improductives et des rafistolages. Il oblige à ouvrir les yeux sur une réalité qui s’installe en préoccupation durable et dont il faudra bien traiter les causes profondes. Dans la vague des réfugiés qui a déferlé de janvier à juin de cette année, les Syriens sont incontestablement les plus nombreux (près de 114 000) devant les Afghans (environ 65 000), les Erythréens (aux alentours de 24 000) et les ressortissants du Kosovo (plus de 23 000).

NI LA PACIFICATION, NI LA FORMATION. L’interprétation à faire du phénomène fait ressortir une évidence : ceux qui fuient les zones de guerre ou un régime autoritaire dominent largement ceux chassés par la précarité économique (un peu plus de 20 000 ressortissants de l’Afrique subsaharienne ont été enregistrés depuis janvier dernier). L’analyse oblige cependant à éclairer ce constat par le rappel du passé qui fait ressortir une caractéristique partagée : de manière paradoxale, Syriens et Afghans se sont retrouvés piégés dans des conflits déclenchés pour l’instauration de la démocratie et le rétablissement de la sécurité. Des conflits qui, au début, avaient recueilli pour l’un l’implication, et pour l’autre l’approbation d’une bonne partie de la communauté internationale.
Mais l’accompagnement international ne s’est pas épargné de graves erreurs. Aussi bien en Afghanistan qu’en Syrie, le combat pour une juste cause s’est mené sans une réelle intelligence stratégique, sans surtout la volonté constante de comprendre la complexité des réalités nationales. Les talibans et Bachar el-Assad avaient été identifiés comme le mal absolu et pour les « éradiquer », les alliances les plus incongrues ont été nouées, les personnalités les moins recommandables ont été adoubées et les plans militaires les plus absurdes ont été montés.
Aujourd’hui, les deux Etats sont d’existence que formelle. En Afghanistan, le président Hamid Karzai, présenté comme un homme providentiel en 2001, s’est retiré l’an passé après avoir érigé la corruption et les arrangements en mode d’exercice du pouvoir et en laissant inabouties les négociations ébauchées sur le tard avec les talibans. Les forces de la Coalition se sont retirées les unes après les autres au bout de plus d’une décennie de lourdes pertes en vies humaines, sans avoir réussi ni la pacification du pays, ni la formation de l’armée afghane. En Syrie, l’opposition politique s’est déconsidérée par ses dissensions et son incapacité à se faire légitimer par les insurgés de l’intérieur, les groupes rebelles se sont vu mégoter l’appui apporté par les partenaires internationaux qui les jugeaient trop peu fiables pour être dotés d’un armement conséquent. En définitive, les seuls à avoir tiré leur épingle du jeu dans le traitement à géométrie variable pratiqué par les puissances occidentales sont les groupes djihadistes. Ces derniers ont en effet eu l’habileté d’exploiter les calculs géopolitiques tarabiscotés de certaines nations intervenantes pour se consolider.
Dans le cas syrien, le désastre humain est incommensurable. En trois ans de guerre, sur une population de 22 millions d’habitants, on compte 220.000 morts et plus de 2 millions de réfugiés et de déplacés. La nation se trouve en lente désagrégation et on ne l’imagine plus se reconstruire dans son état antérieur. Les analystes pointent d’ailleurs la volonté du pouvoir de Bachar el-Assad de concentrer ses efforts sur la préservation d’une Syrie dite « utile » et de s’être résigné à la perte des zones désertiques ou à faible potentiel économique. Le destin de la Syrie illustre donc sous sa forme la plus cruelle l’ironie dont peut être capable l’Histoire : le combat pour la démocratie initié par certaines populations à la faveur du très surestimé « printemps arabe » a débouché sur l’antithèse de son objectif. C’est-à-dire sur une forme de chaos dont a émergé le premier Etat terroriste et que fuient aujourd’hui des milliers de désespérés.

UNE OBLIGATION DE RÉSULTATS. Pourquoi avoir si longuement parlé de situations que beaucoup de nos compatriotes pourraient estimer comme lointaines à l’extrême ? Parce que nous vivons un monde qui subit de profondes mutations que lui-même n’a pas vu toutes venir. Parce qu’il ne faut rien négliger des alertes que connaissent d’autres, car elles peuvent un jour frapper à notre porte. Loin de nous l’intention d’établir un quelconque parallèle entre la situation malienne et les cas que représentent la Syrie et l’Afghanistan. Mais il n’est pas inutile, à notre avis, d’attirer l’attention sur des épreuves qu’ont traversé ces deux pays et dont nous devons prévenir la survenue sur notre terre.
La première concerne la rapide expansion que peuvent adopter diverses formes de terrorisme dès que s’affaiblit l’autorité de l’Etat, dès que tarde à se mettre en place la riposte nationale et dès qu’apparaissent au niveau international des atermoiements sur la lutte radicale qu’il faut engager contre le fléau. Daesh (Boko Haram l’a également fait) a bâti son expansion territoriale essentiellement sur les trois faiblesses citées ci-dessus. Une vigilance permanente est donc de rigueur face aux procédés changeants de l’ennemi et une réponse rapide doit être donnée à chaque nouvelle situation. Par exemple, les attaques récemment perpétrées contre l’armée malienne à Tombouctou et Diafarabé peuvent être interprétées comme la volonté des agresseurs de démontrer leur capacité à frapper de manière continue malgré l’incommodité de déplacement amenée par la saison de pluies.
Le deuxième danger contre lequel doit se prémunir notre pays est constitué par le possible essoufflement de l’accompagnement international et la montée de la lassitude chez nos partenaires. Depuis 2012, notre pays bénéficie d’un élan exceptionnel de solidarité. Mais, il a désormais quitté le mode « survie » pour aborder l’étape « redressement ». Il s’est par conséquent placé dans l’obligation de produire des résultats propres à encourager la solidarité internationale. A cet égard, la contribution du gouvernement à une mise en œuvre réussie de l’Accord pour la paix et la réconciliation a valeur de test majeur. C’est pourquoi il est primordial de résoudre au mieux la situation à Anéfis. Et c’est pourquoi le chef de l’Etat s’est porté en première ligne en acceptant le risque de prendre à rebrousse-poil une bonne partie de l’opinion nationale.
Nous l’avons précédemment écrit, il est assez facile de comprendre que de nombreux Maliens perçoivent le retrait du GATIA comme une concession insupportable faite à la Coordination et considèrent comme mal venue la pression exercée par la médiation internationale. Mais nos compatriotes se doivent d’admettre que la reconquête de la normale dans laquelle le pays s’engage ne se réalisera pas sur nos seuls efforts et que la participation de nos partenaires et amis s’organise selon une logique que nous avons implicitement acceptée. Cela ne nous dépouille nullement du droit de proposer notre vision. Mais cela nous impose l’obligation de nous doter de la capacité d’en faire prévaloir la cohérence.

G. DRABO

source : L’ Essor

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