L’avenir politique au Mali : LA JUSTE BALANCE

Les dernières agressions laissent entrevoir le projet des terroristes ainsi que le modus operandi adopté par un ennemi protéiforme

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Dans une période exceptionnelle comme celle que traversent maintenant non seulement le Mali, mais également une bonne partie de l’Afrique de l’ouest, la gestion de l’opinion nationale relève moins du savoir-faire du communicant que de l’intuition du politique. Affiner cette intuition est donc indispensable, car c’est surtout elle qui permet de prendre la juste mesure d’un certain nombre de facteurs extrêmement changeants. Pour apporter des réponses correctes aux inquiétudes qui montent, il faut à l’autorité savoir débusquer les angoisses non exprimées du citoyen moyen, repérer les préventions de l’homme de la rue, comprendre les réactions parfois excessives des populations désorientées et accepter le caractère apparemment déraisonnable de certaines attentes.
Il lui faut, dans le même temps, introduire dans la formulation des solutions l’équilibre qui fera cohabiter l’utilité de mettre vite à disposition la bonne information, l’impératif de fournir le commentaire juste, l’habileté à gérer l’embouteillage des mauvaises nouvelles et la nécessité de contrer la rumeur. Il faut enfin à la même autorité, sans nier la complexité du défi à relever, parvenir à donner l’assurance que les choses iront nettement mieux demain. Dans le combat contre un ennemi protéiforme, il n’existe pas de recettes prêtes à l’emploi pour prendre en charge des situations pour la plupart inédites et surtout volatiles. On s’en rend bien compte après avoir entendu la semaine dernière les vérités du président Déby et l’ultimatum du président Buhari. Avec leur homologue d’Egypte, les deux personnalités sont à la tête des Etats africains qui payent le tribut le plus lourd et le plus effroyable au terrorisme.
Face aux pertes en vies humaines qui continuent à être très élevées, devant la multiplication des attentats traumatisants, les deux leaders étaient quasiment dans l’obligation de prendre le risque d’annonces fortes et surtout d’engager leur crédibilité dans la concrétisation de celles-ci. Le président tchadien sait que l’union nationale originelle qui s’était faite autour de l’entrée en guerre de son pays d’abord contre les djihadistes maliens, puis contre la secte Boko Haram est en train de se fêler sous le poids des pertes au sein des troupes mobilisées par N’Djamena, sous le choc des attentats perpétrés en terre tchadienne et sous l’effet des tensions financières engendrées par un effort militaire prolongé. Il a donc choisi de prédire catégoriquement la fin prochaine des affrontements. Il a aussi accepté de prendre le risque d’être démenti (ce qui est d’ailleurs arrivé) en annonçant que l’Etat islamique en Afrique de l’ouest avait été décapité avec la mort d’Abubakar Shikau et jetterait donc les derniers feux de sa nuisance en multipliant les attentats suicides.

LES PROCÉDÉS LES PLUS INFÂMES. Pour expliquer sa présence dans le désert malien, Idriss Déby est revenu encore une fois et avec une insistance toute particulière sur l’importance d’un facteur extérieur à notre continent et à qui celui-ci paie tribut aujourd’hui : l’influence prépondérante qu’a eue la guerre sarkhozienne contre Kadhafi sur la déstabilisation de la bande sahélo-saharienne. La Libye et une bonne partie de l’Afrique subissent actuellement les conséquences mal évaluées de l’implication de l’OTAN dans la chute du Guide et du total désintérêt manifesté ensuite par les tombeurs de Kadhafi vis-à-vis de la prise en charge des difficultés post conflit. Conséquence, le territoire libyen, par l’asile qu’il offre aux organisations terroristes, est et restera certainement encore longtemps une source de troubles pour notre continent. Cela en même temps qu’il alimentera une terrible tragédie humanitaire à travers le trafic de migrants clandestins organisé à partir de ses côtes par les maffias de passeurs.
Le président Buhari a, lui, imposé sans hésitation une obligation de résultats à ses forces armées et de sécurité. Celles-ci se voient accorder trois mois pour neutraliser les combattants du nouvel Etat islamique pour l’Afrique de l’ouest. Le défi paraît extrêmement difficile à relever, mais le chef d’Etat nigérian a-t-il vraiment le choix de la méthode ? En tant que leader, il a fait tout ce qui pourrait relever de sa responsabilité individuelle : affirmer fermement l’éradication du terrorisme comme première priorité de son mandat, remobiliser la coopération internationale (surtout européenne et américaine) autour de son pays, travailler à l’amélioration de la synergie d’action avec les Etats impliqués en première ligne (Cameroun, Niger et Tchad), procéder aux changement indispensables dans le commandement militaire, renforcer les moyens des forces armées et de sécurité, veiller à l’indemnisation des populations du Delta du Niger afin d’éviter que la rébellion du MEND n’anime un second front intérieur.
Ayant fait de son mieux, Buhari a logiquement transféré sur ses collaborateurs une partie de la pression qui pèse sur lui. Il sait tout autant que son homologue tchadien, l’affaiblissement de la capacité militaire que s’était donnée l’ex Boko Haram. Il ne faut pas en effet oublier qu’il y a encore peu, l’ancienne secte, imbue de sa puissance de frappe et convaincue du manque de détermination de ses adversaires, mettait en déroute des troupes régulières qu’elle attaquait de front. Aujourd’hui, les djihadistes, qui ont essuyé une série de revers importants, renouent avec les procédés les plus infâmes de la guerre asymétrique en utilisant notamment comme kamikazes de très jeunes enfants et en concentrant l’action de terreur sur la province du Borno, leur lieu privilégié d’implantation. Leurs initiatives ont ainsi atteint un niveau encore plus élevé d’imprévisibilité et bénéficient malheureusement d’un retentissement intensifié. Face au doute qui s’insinue dans les populations, le président nigérian a donc choisi une annonce forte qui lui permet aussi de demander une implication encore plus forte des populations, dont certaines sont déjà mobilisées au sein de milices villageoises d’autodéfense.
Demander au Mali de s’inspirer des approches nigériane et tchadienne relèverait d’une démarche inappropriée. Les réalités sur le terrain dans chacun des trois pays sont différentes comme le sont la nature et l’intensité des actes perpétrés par les terroristes. Par contre, nous partageons avec le Tchad et le Niger deux difficultés similaires. Primo, les objectifs premiers visés par les forces négatives (semer la peur et le désordre) sont les mêmes dans nos pays respectifs. Secundo, la dégradation de la situation sécuritaire s’accompagne inévitablement de la montée d’exigence de résultats, formulée par une opinion publique déstabilisée.

DEUX RÉALITÉS. En l’état actuel des choses, le plus important au Mali est, à notre avis, de savoir quelle pourrait être la stratégie des différentes composantes terroristes qui sévissent sur notre territoire. Il paraît de plus en plus évident que même si celles-ci ne coordonnent pas leurs actions, elles n’ignorent pas tout à fait les projets des unes et des autres. Elles pourraient même se lancer dans une certaine surenchère. Sur ces points, l’attentat de Sévaré est instructif à plusieurs égards. D’abord, sur la concurrence implicite entre les groupes. Vingt-quatre heures après la conclusion de « la prise d’otages » (nous expliquerons plus loin l’usage des guillemets), l’organisation Al-Mourabitoune en revendiquait la paternité.
Mais dès lendemain, un dénommé Souleymane Mohamed Kennen se rétablissait lui-même dans ses droits, en reconnaissant qu’il avait été effectivement un moment membre de l’organisation de Mokhtar Belmokhtar. Mais il insistait surtout sur le fait qu’il avait agi avec « la bénédiction » de l’imam Hamadoun Kouffa. La mise au point met en évidence deux réalités. D’un côté, elle révèle la porosité entre les différents groupes qui fait transhumer leurs membres. De l’autre, elle fait ressortir la volonté de chacun d’eux de densifier son « palmarès » d’actes violents. L’enseignement suivant à tirer est lié au fonctionnement particulier du Front de libération du Macina. Le groupe est visiblement dépourvu de l’organisation quasi militaire que Iyad Ag Ghaly a imprimée à Ançar Dine. Il est cimenté par la dévotion que les membres portent à Hamadoun Kouffa et laisse donc à chacun de ses membres la liberté de monter toute opération qui serait utile à la cause, à condition que l’initiateur reçoive au préalable l’onction du mentor.
Le troisième enseignement découle du précédent. La ligne stratégique floue du FLM suscite inévitablement des actions montées à la hâte, comme celle de Sévaré pour laquelle l’enchaînement des événements fait l’objet de relations contradictoires et dont la définition donne lieu à une divergence d’appréciation entre la MINUSMA et les autorités. D’où les guillemets mis plus haut à la qualification des faits. Personnellement, nous pencherions pour une tentative d’enlèvement montée avec un amateurisme particulier et qui en démarrant avec le meurtre d’un expatrié et d’un chauffeur malien a dérapé dès le début de son exécution. La préparation sommaire constitue en effet la seule explication au fait que les agresseurs se soient laissés bloqués dans le Byblos, sans aucune possibilité de s’en extraire et qu’aucune revendication – élément constitutif de la prise d’otages – n’ait été présentée de leur part.

UN VENT DE RUMEURS FOLLES. Mais cet amateurisme constaté n’a rien de rassurant. Bien au contraire, il signifie pour le cas du FLM que n’importe quel disciple désireux de se valoriser aux yeux de son leader peut monter son expédition avec quatre ou cinq hommes, viser des objectifs qu’il n’a objectivement aucune chance d’atteindre, mais produire dans son raid d’importants dégâts comme cela a été le cas à Sévaré. Les initiatives du Front se concentrent pour le moment dans les zones rurales de la Région de Mopti, mais les événements du Byblos montrent qu’il n’est pas exclu que les voltigeurs d’un type particulier s’enhardissent jusqu’à s’en prendre à des cibles urbaines.
Toutes ces particularités rendent incontournable la question suivante : les agresseurs ont-ils le projet d’accentuer désormais leurs actions au centre et au « sud » du pays ? L’intention s’en fait nettement sentir. Dans la Région de Mopti, le FLM reconduit d’une certaine manière les méthodes de l’ex Boko Haram dans la province du Borno. Il tente de sanctuariser la zone à son profit en pratiquant un prosélytisme agressif envers les populations des petites localités. Il ne se prive pas non plus d’intimider les autorités traditionnelles qui essaieraient de lui résister. Certaines notabilités ont été contraintes d’abandonner leur terroir pour se mettre en sécurité. D’autres – dont tout récemment l’imam Aly Sékou du village Berkerou non loin de Nampala – ont payé de leur vie un manque de docilité. Dans ces conditions, on comprend les réserves qu’ont des populations locales exposées aux représailles à collaborer avec les forces armées et de sécurité. Il faudrait certainement que le Front se voie infliger un certain nombre de revers d’importance pour que la collaboration locale se manifeste avec plus de consistance.
En dessous de la ligne de front de 2013, les agresseurs ont choisi la technique du raid isolé, comme en témoignent les mitraillages du poste de gendarmerie de Baguinéda et du poste de police de Sogoniko. Ces actions-éclairs sont destinées à produire un fort impact psychologique et à indiquer que la capitale elle-même n’est pas l’abri d’une action meurtrière. Seul le renseignement pourra prévenir dans un premier temps la répétition de ce type d’agression qui a fait souffler un vent de rumeurs folles en Commune VI.
Nous sommes donc entrés dans une période particulière, encore compliquée par les tout récents accrochages entre la CMA et le GATIA. Il faut donc craindre que ne s’effiloche le fragile optimisme né le 20 juin dernier de la signature de l’Accord pour la paix et la réconciliation. Face à des citoyens en panne de certitudes, les autorités ont une balance méticuleuse à établir dans leurs déclarations comme dans leurs décisions. Comme on le sait, le terrorisme se nourrit de la psychose que suscite une dramatisation excessive de la situation. Mais il s’épand irrémédiablement dès qu’on tente d’en minorer les manifestations. Car le déficit de vigilance et d’anticipation est sans conteste son meilleur allié.

G. DRABO

source : L’ Essor

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