Suspicions et tiraillements autour des 8,9 milliards FCFA offerts à l’armée par l’AMRTP

Yamoussa-Camara

Dans son édition n°3220 du jeudi 20 mars dernier, L’Indépendant faisait état de la mise à disposition de l’armée, au titre de participation à l’effort de guerre, de 8,9 milliards F CFA par l’Autorité Malienne de Régulation des Télécommunications et des Postes (AMRTP). Cet argent,  prélevé  sur le Fonds d’Accès Universel (FAU) alimenté par la SOTELMA SA et ORANGE-Mali pour étendre le réseau de la téléphonie mobile aux zones déshéritées du pays, était destiné à l’acquisition de 200 pick up, 20 camions citernes de  18 et 33 m3 pour le transport d’eau et de carburant, de 10 ambulances pour l’évacuation des militaires blessés vers les hôpitaux et l’achat de carburant et de vivres pour l’armée.  Pour des raisons inexpliquées, le Premier ministre, Diango Cissoko, a fait annuler l’opération et ordonné que l’argent soit placé sur un compte bancaire spécial.

 Réagissant à la révélation faite par L’Indépendant et reprise par plusieurs autres organes de la place, le ministre de la Défense, le Général Yamoussa Camara a rendu public, le 22 mars dernier, un communiqué selon lequel « des procédures administratives avaient été engagées sans concertation avec le département de la Défense qui est en attente d’un lot important de véhicules du même type ».  Une façon de présenter comme solitaire l’opération conduite par l’AMRTP, ce qui  n’est pas conforme à l’exacte vérité. Et le haut gradé de préciser que « les fonds en question sont utilisés pour acquérir d’autres moyens complémentaires et assurer le renforcement des capacités opérationnelles des troupes ». Pendant ce temps, le ministre de la Poste et des Nouvelles Technologies, Bréhima Tolo, a d’autres préoccupations. Il bataille pour que les 8,9 milliards de F CFA soient allégés de 2,5 milliards pour dédommager l’un des opérateurs téléphoniques qui y a cotisé  pour les dégâts qu’il a subis lors de l’occupation du Nord-Mali par les hordes jihadistes.  Et les banques qui ont perdu 18 milliards de F CFA, qui va les désintéresser et quand ? A chacun sa petite guerre en somme. Vivement qu’une commission parlementaire soit créer  pour tirer cette affaire au clair.

Suite au communiqué du ministre de la Défense, en date du 22 mars 2013, l’opinion nationale a su que son département est « en  attente d’un lot important de véhicules » de même type que les 200 véhicules 4×4 que l’AMRTP se proposait d’acquérir avec les 8,9 milliards FCFA prélevés sur le Fonds d’Accès Universel (FAU) pour appuyer l’armée nationale dans la libération du nord de notre pays.

Mais ce que le ministre Yamoussa Camara n’a pas dit, c’est depuis combien de temps son département est « en attente de ce lot important de véhicules  » ?  De combien de véhicules  s’agit-il? Est-ce que la commande de 200 véhicules Toyota  6 cylindres, dont le délai de livraison était de 20 à 30 jours maximum, que l’AMRTP avait déjà négociée avec un fournisseur national, n’aurait pas été un plus dans la mesure où, à Gao par exemple, nos militaires patrouillent à pied ou se voient parfois obligés de se servir des véhicules des narcotrafiquants reconvertis ; cela dans leur traque contre les djihadistes cachés à la lisière de la ville?

On se rappelle que le marché pour l’acquisition de 200 véhicules 4×4, de 20 camions citernes de 18 et de 33m2 pour le transport d’eau et de carburant, de 10 ambulances… passé entre l’AMRTP et un opérateur économique de la place avait été gelé, sans évocation de motif, par le Premier ministre Django Cissoko. Sur instruction du Chef du gouvernement, les fonds destinés à l’exécution de ce marché ont été versés sur un compte spécial dans une banque de la place.

C’est suite aux révélations sur le blocage de ce marché que le ministre de la Défense déclare, dans un communiqué en date du 22 mars dernier et à propos de cette démarche de l’Autorité de Régulation des Télécoms que « des procédures administratives avaient été engagées, sans concertation avec le département de la Défense « . Une déclaration surprenante, dans la mesure où il est établi qu’il y a eu effectivement échanges de courriers entre le ministre des Finances, l’Autorité de Régulation et les Services du ministère de la Défense. Une banque de la place avait étendu sa garantie sur l’ensemble du marché. Quant au fournisseur, il avait donné toutes les assurances sur le service après-vente avec une garantie d’un an pour tout le matériel roulant.

Les services de l’armée impliqués dans le dossier

Toute chose qui nous pousse à nous interroger sur les motifs des tiraillements auxquels nous assistons par-ci par-là. En effet, dès le 19 janvier, c’est-à-dire une semaine seulement après l’appel patriotique du président de la République par intérim, Pr. Dioncounda Traoré, des contacts avaient été établis entre les services du ministère de la Défen se, le ministère des Finances et l’AMRTP. Les preuves sont là, palpables, que ces services ont même fourni les caractéristiques techniques des véhicules qui devaient faire l’objet d’une commande en provenance d’Amsterdam (Pays-Bas). Trois officiers avaient même été désignés, par la Défense, pour effectuer le déplacement dans ce pays afin d’inspecter l’ensemble du matériel roulant avant leur embarquement sur le bateau qui devait les acheminer au port de Dakar, au plus tard le 12 mars dernier.

Le ministre de la Défense ignorait-il tout de ces contacts ? Voilà la question qui vient à l’esprit à la suite de ce communiqué faisant état de l’arrivée «d’un lot important de véhicules». Mais, depuis combien de temps cette commande est-elle attendue ? Quand on sait que même la DIRPA a avoué que c’est le manque de matériel roulant qui empêche notre armée d’aller à Kidal où se pavanent depuis plusieurs semaines des éléments d’AQMI et des assassins et tortionnaires du MNLA. De sources concordantes, des bérets rouges, prêts à rallier leurs compagnons d’armes dans le septentrion, se voient obligés d’attendre. Faute de matériel roulant en nombre suffisant.

Une commission parlementaire sur la question

Par le passé, sous le régime d’ATT, les députés auraient été – d’après des représentants de l’honorable institution – empêchés par l’Exécutif d’aller voir, cerner la réalité dans les casernes du pays. Aujourd’hui, la situation a bien changé. Le Mali est en guerre et l’Exécutif ne saurait prendre la responsabilité d’interdire l’accès des états-majors aux représentants de la nation.

Au moment donc où les supputations les plus fantaisistes, les allégations les aléatoires,  les tiraillements de basse échelles semblent envelopper le dossier des 8,9 milliards F CFA du Fonds d’Accès Universel mis à la disposition de l’armée, il est utile que l’Assemblée nationale s’y intéresse de près. Afin que lesdits fonds soient gérés – exclusivement et totalement – au profit de nos forces armées et de sécurité.  Si des marchés devraient être lancés pour – comme cela a été dit lors du transfert desdits fonds dans un compte spécial – « l‘acquisition de matériel civil roulant pouvant être utilisé par l’armée, l’achat de carburant ou de nourriture pour nos soldats », il faudrait que cela soit fait dans la transparence la plus totale. Et dans un délai le plus court possible ; cela au moment où les besoins se font de plus en plus pressants.

Il ne faudrait pas que nos députés se réfugient demain encore derrière la sempiternelle incantation consistant à dire : « Nous n’avons pas été autorisés par l’Exécutif à aller voir le matériel militaire acquis sur les fonds publics ». Les députés tiennent leur autorité du peuple qui les a élus et non du gouvernement. En tout cas, pour la satisfaction des immenses besoins en matériel roulant de notre armée, il faudrait plusieurs centaines de véhicules. Le «lot important de véhicules en attente»  et les 200 autres que l’AMRTP se proposait d’acquérir n’étant, d’ailleurs, qu’une goutte d’eau dans l’océan des besoins de notre armée nationale, si brave mais si exsangue en terme de matériel roulant.

Aux dernières nouvelles et suite au blocage de ce dossier, nous apprenons que le président de la République par intérim, Pr. Dioncounda Traoré, a été saisi des tiraillements autour de la question. Va-t-il trancher en décidant que les fonds aillent dans l’objet pour lequel ils ont été décaissés ? Ou bien va-t-il laisser lesdits fonds dormir   et pour combien de temps encore dans le compte spécial ouvert à cet effet ?

En tout cas, suite à la montée de la tension autour de la question, entre notamment le ministre de tutelle, Bréhima Tolo et le Directeur général de l’AMRTP, Dr Choguel Kokalla Maïga, il est aujourd’hui question d’une éventuelle rétrocession desdits fonds dans les caisses de l’Autorité indépendante de Régulation. Ce qui serait un énorme gâchis !

        Affaire à suivre.

Mamadou FOFANA

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