Otage français contre dangereux terroristes :Les non-dits du drôle de marchandage entre Paris, Niamey, Kidal et Bamako

Ce n’est pas un fait du hasard que la libération du terroriste Wadoussène et autres intervienne seulement après qu’une dizaine de chefs de fractions touaregs aient signé leur «rattachement  à l’unité nationale, à l’intégrité territoriale du Mali, à sa forme républicaine et à la laïcité»… Le tout s’est joué entre Paris, Niamey, Bamako et Kidal. Et  IBK a personnellement choisi. Un choix qui risque cependant fort de le poursuivre.

Mohamed Ali Ag Wadoussene touareg islamiste terroriste mujao evade fuir voleur prison arrete blesse violence

Soucieuse de recouvrer la liberté pour son ressortissant, Serge Lazarevic,  dernier otage en date dans le monde,  la France a pesé de tout son poids dans la signature, dimanche dernier à Bamako,  de la fameuse plateforme par les onze chefs de fractions ayant promis de défendre l’unité nationale et s’opposer à tout projet séparatiste.

En clair, si la libération de Wadoussène et de trois  autres terroristes a été négociée par la France, Bamako aussi avait un intérêt dans le marchandage. De ce point de vue, les deux capitales ont chacune eu satisfaction : IBK peut se targuer d’avoir désormais affaibli les groupes séparatistes avec la signature de la fameuse plateforme par les 11 chefs de fractions ; et une grosse épine vient d’être enlevée du pied de François Hollande. Mais à Bamako comme à Paris, l’on s’interroge désormais.

Dans la capitale malienne, c’est presque l’indignation générale. La question s’est d’ailleurs invitée dans les débats de la 19ème session de l’Espace d’Interpellation Démocratique (EID). A Paris, des députés français ont regretté que la libération de leur compatriote ait été conditionnée par celle de terroristes liés à Aqmi.

Mais de part et d’autres,  les deux capitales, justifient à demi-mots, les raisons de leur choix. Pour la France, outre l’apaisement social désormais acquis,  la libération de l’otage conférera une large marge de manœuvre aux militaires français pour poursuivre sereinement les opérations de lutte contre le terrorisme au nord du Mali. Et pour Bamako, c’est un grand pas vers la signature d’un accord définitif à Alger, accord dépourvu de toute idée de fédéralisme ou de large autonomie.

Les défenseurs des droits de l’Homme, la société civile et les éléments des forces de défense ont cependant une autre lecture de la chose. Les ex-prévenus en question sont de dangereux terroristes s’étant rendus coupables de faits gravissimes.

Ce qu’on leur reproche

Ils sont au total quatre détenus ayant recouvré la liberté suite à ce qu’il convient qualifier de troc. Il s’agit de Mohamed Aly Ag Wadoussène, Haïba Ag Acherif, Oussama Ben Gouzzi et Habib Ould Mahouloud. Précisons cependant qu’au contraire de Mohamed Aly Ag Wadoussène, que c’est le 4 décembre dernier qu’Haïfa Ag Achérif, Oussama Ben Gouzzi (tunisien) et Habib Ould Mahouloud (sahraoui) ont été libérés par la Cour d’appel, laquelle, à présent, n’a donné aucune explication à l’opinion publique malienne.

Mohamed Aly Ag Wadoussène, déserteur de la Garde nationale du Mali, est   impliqué dans deux dossiers différents. Poursuivi pour terrorisme, association de malfaiteurs, prise d’otage et séquestration, il a été arrêté par la sécurité d’Etat le 10 décembre 2011 à Gao (nord) et placé sous mandat de dépôt au mois de mars 2012. Et ironie du sort, il est l’organisateur principal de l’enlèvement de deux Français, Serge Lazarévic, le même qui vient d’être libéré et feu Philippe Verdon, assassiné en mars 2013.

Mohamed Aly Ag Wadoussène  et Haïfa Ag Acherif ont aggravé leur cas le 16 juin dernier, en s’échappant de la Maison centrale d’Arrêt de Bamako. Et lors de l’évasion, le premier (Mohamed Aly Ag Wadoussène) a tiré et tué à bout portant un Garde.

Arrêté pour la deuxième fois le 24 juillet 2014, son dossier a été immédiatement transmis au tribunal de première instance de la commune III de Bamako. Et voilà que survint sa libération dans des conditions troubles.

Au cœur des négociations

C’est bien entre l’Adrar des Ifoghas, le massif du Tigharghar au Mali et le Niger voisin que l’otage français était trimballé durant 03 ans par ses geôliers. La France ne l’ignorait pas à travers les chefs de fractions dont il est question plus haut. En clair, tout Kidal savait depuis maintenant plus d’un mois qu’une négociation était en passe d’aboutir.

C’est le chef de la brigade d’Abdelkrim Al Targui, affiliée à Aqmi et proche d’Ansardine d’Iyad Aghali et Mohamed Akotey,  président du conseil d’administration d’Imouranen SA, la filiale d’Areva au Niger, qui ont mené les négociations en vue du troc et  avec la bénédiction des chefs de fractions qui, ont le sait, avaient eux aussi, des revendications, à savoir, la libération de certains des otages… En clair, chacun des protagonistes a donné des noms de personnes, toutes détenues par  Bamako.

Enfin, puisqu’en constant le déplacement entre l’Adrar des Ifoghas, le massif du Tigharghar et le Niger, le prisonnier et ses geôliers étaient difficilement repérables. Ayant acquis la participation des chefs de fractions, la France sollicita donc des présidents Nigérien et Malien. Affaire conclue !

Signalons qu’après sa tentative d’évasion suivie de son arrestation, Mohamed Aly Ag Wadoussène était désormais en détention au niveau de la Sécurité d’Etat malienne laquelle n’était pas demeurée en marge des négociations…

Tous les contours de l’affaire étant désormais arrondis, il fallait maintenant passer aux échanges. Les quatre prisonniers furent libérés et l’otage français, conduit au Niger d’où il se rendit en France hier mercredi et où il fut accueilli par le président François Hollande en personne.

L’heure fût dès lors aux congratulations. Pendant que dans un communiqué rendu public,  le président nigérien Mahamadou Issoufou déclarait que la libération du français a été possible grâce à «l’engagement et au professionnalisme dont ont fait preuve les services de renseignement nigériens et maliens engagés dans cette entreprise», Paris se réjouissait de n’avoir  « plus aucun otage, dans aucun pays au monde » et saluait les présidents malien et nigérien pour leur «engagement personnel»  durant de «très longs mois de discussions».

IBK, une pierre trois  coups ! Mais…

Le président malien peut se targuer d’avoir réussi trois bons coups : il contribue à la libération de l’otage et se réconcilier avec la France (il avait perdu de son aura auprès de Hollande) ; obtient l’adhésion de  très influents chefs de fractions à sa cause, affaiblis du coup les séparatistes et gagne presque son pari d’unifier le pays. Le prix à payer ?

Il ramène au goût du jour d’épineuses équations: quel sort réservé maintenant aux autres prisonniers dont le Général-Capitaine Amadou Haya Sanogo et compagnons ? Que dire aux parents des victimes des terroristes en question ainsi qu’à ceux-là qui ont risqué leur vie pour leur capture ? Que faire désormais pour maintenir le moral de la troupe ? Autant de questions qui méritent des réponses immédiates.

B.S. Diarra

 

 

Encadré

Possible redistribution des cartes à Kidal

Les 11 chefs de fractions qui ont désormais tourné le dos au MNLA sont très influents. Même si tous ne sont pas membres ou complices d’AQMI ou d’Ansardine d’Iyd Ag Ali, tous étaient cependant sympathisants du mouvement séparatiste MNLA. Il faut dire qu’ici, l’on change de position au gré des intérêts immédiats ! L’on notera cependant que tout jihadiste n’est pas séparatiste, que tout touareg n’est pas jihadiste, que tout combattant n’est pas séparatiste mais que tous sont des trafiquants. Et les intérêts étant entrelacés, l’on assiste très souvent  à des alliances contre-nature. Enfin, tous s’adaptent !

En tout état de cause, avec la libération de l’otage français, Barkhane n’a, évident plus d’excuse pour ne pas  mener à bien sa mission ;  et les chefs de tribu concernés ont désormais la meilleure occasion de se racheter et soulager ainsi leurs compatriotes.

Si tous respectent leur engagement, l’on assistera indubitablement à un bouleversement des rapports de force sur le terrain.

Signalons que c’est autour d’Azaz Ag Loudagdag, président de la coordination Imghade (une des tribus les plus influentes de l’Adrar), que l’union sacrée a été désormais scellée au profit de l’Etat malien unifié. Les signataires de ladite plateforme sont Mohamed dit Atta Ag Houd (chef de tribu Igawadarane) Mohamed Ag Ousmane conseiller national à Hanzakoma, Waranock Ag Nock (chef de fraction Ihmed), Kagha Ag Moradis (chef de fraction Tinguérechef), Mohamed Elmedhi Ag Rhissa (maire de commune à Haribomo), Mohamed Lamine Ag Sidahmed (chef de fraction Kel Essouk), Elmedhi Ag Cheybane (chef de tribu).

B.S. Diarra

 

Encadré

Colonel Malamine Konaré, Inspecteur divisionnaire Papa Mambi Keïta…  Ces hommes qui se sont  illustrés dans l’arrestation des dangereux terroristes

L’on a peut-être tendance à l’oublier : des éléments se sont particulièrement illustrés dans l’arrestation  et la garde des dangereux terroristes. Tous n’ont pas survécu à l’image du Garde abattu à bout portant par Mohamed Aly Ag Wadoussène  lors de son évasion de la Maison Centrale d’arrêt de Bamako.

Parmi ces éléments de la sécurité malienne (ils sont nombreux), figurent le Colonel Malamine Konaré, fils de l’ancien chef d’Etat Alpha Oumar Konaré et l’Inspecteur Divisionnaire de Police, Papa Mambi Keïta surnommé l’Epervier du Mandé.

Après la prise d’otage des deux français (Philippe Verdon et Serge Lazarevic) à Hombori le 24 novembre 2011, c’est à l’Inspecteur Papa Mambi Keïta que fut confiée la mission de faire parler une carte de crédit de recharge téléphonique  retrouvée sur le lieu de kidnapping dans un espace de loisir à Hombori et liée aux ravisseurs. Deux jours plus tard, le policier identifia formellement le présumé ravisseur. Les résultats de son investigation permirent d’arrêter le suspect Haïfa Ag Acherif, complice de Mohamed Aly Ag Wadoussène, tous deux, libérés en échange de leur otage.

Pour sa part, le Commandant (au moment des faits) Malamine Konaré, commandait l’unité spéciale de la Sécurité d’Etat (S.E) qui a permis l’arrestation de Wadoussène lui-même en Décembre 2011 à Gao. Le suspect a tenté ce jour de dégoupiller une grenade et de faire sauter tout le monde avec lui, mais les militaires maliens ont été plus rapides. Ils parvinrent à le maitriser avant qu’il ne passe à l’acte.

Les deux suspects (Haïfa Ag Acherif et  Mohamed Aly Ag Wadoussène) furent poursuivis pour terrorisme, association de malfaiteurs, prise d’otage et séquestration.

C’est le lieu, en tout cas, de saluer le travail exceptionnel abattu par tous ces éléments de la sécurité malienne qui ont risqué leurs vies lors de la capture de ces dangereux terroristes. Que dire maintenant après leur libération ?

B.S. Diarra

SOURCE: La Sentinelle  du   12 déc 2014.
Vous aimez nos articles, suivez-nous

Articles similaires.