Menace djihadiste dans le Sahel

Les groupes armés djihadistes font de plus en plus sentir leur présence dans la région du Sahel, multipliant les attaques non seulement au Mali, mais aussi au Niger et au Burkina Faso. Leurs attentats ont fait plus de 4000 morts en 2019 tandis que la région s’enfonce dans une crise humanitaire sans précédent.

Une route d’une quarantaine de kilomètres court entre les villages de Barsalogho et Dablo, dans le centre-nord du Burkina Faso. Il n’y a pas si longtemps, les localités qui bordaient la piste de terre rouge étaient pleines de vie. Ce ne sont plus que des hameaux déserts où des vaches et des chèvres laissées à l’abandon errent entre les maisonnettes de banco aux portes grandes ouvertes – signe d’un départ précipité.

Lundi matin, des hommes armés ont attaqué Naraogo, l’un des derniers hameaux à avoir jusqu’à maintenant échappé à la vague de violence qui s’abat sur la région. Vêtus d’uniformes des forces de sécurité burkinabés, question d’inspirer la confiance, ils ont fait irruption au marché public du village, pour ouvrir le feu sur les marchands de mil et de beurre d’arachide, et sur leurs clients.

Bilan : 32 morts. Les assassins se sont ensuite repliés sur un autre village, Alamou, abattant quatre autres civils dans leur fuite.

L’attaque a semé la consternation au Burkina Faso, ce pays d’Afrique de l’Ouest traditionnellement pacifique, devenu un terrain de guerre disputé par des groupes djihadistes.

Perte de contrôle

En trois ans, le nombre de victimes des attaques djihadistes a explosé au Mali, au Niger et au Burkina Faso. En 2016, les attentats djihadistes y avaient fait 770 morts. En 2019, c’était 4000, selon l’ONU.

Le Burkina Faso est touché de plein fouet. On estime qu’un tiers du territoire de ce pays qui empiète sur le Sahel échappe aujourd’hui au contrôle de la capitale, Ouagadougou. Depuis un an, plus d’un demi-million des 19 millions d’habitants du Burkina Faso ont été forcés de fuir leurs villages, pour échapper à la terreur. La crise s’accélère. Et l’attaque du 20 janvier a fait passer celle-ci à une vitesse supérieure.

Jusqu’à maintenant, les groupes armés visaient surtout des représentants de l’État ou des camps militaires, l’attaque de lundi est la première à cibler les civils.

Michel Boulay, du Programme alimentaire mondial

La veille de Noël, 35 civils, en majorité des femmes, ont bien été assassinés dans une autre localité, Arbinda. Mais cette tuerie s’était produite dans le cadre d’un combat avec des militaires, note M. Boulay, responsable de l’accès de l’aide humanitaire pour le Programme alimentaire mondial (PAM), agence de l’ONU qui vient en aide aux déplacés du Burkina Faso. Alors que l’attaque du 20 janvier, elle, visait uniquement des civils.

« C’est un tournant inquiétant qui pourrait annoncer un changement de mode opératoire des groupes armés », observe l’humanitaire originaire du Québec. Au risque de plonger le pays dans une crise encore plus aiguë.

Population en fuite

Il y a un an, le Burkina Faso comptait 45 000 personnes déplacées. Aujourd’hui, elles sont 560 000 à avoir dû tout laisser derrière eux pour trouver refuge dans une agglomération plus importante, comme Barsalogho ou Kaya.

On compte maintenant 560 000 personnes déplacées au Burkina Faso, notamment à Kaya.

On estime que 1,8 million de Burkinabés auront besoin d’assistance humanitaire cette année. Plus de 2000 écoles ont dû fermer leurs portes à cause de l’insécurité. Plus de 800 000 Burkinabés n’ont pratiquement plus accès aux services de santé. Les communautés qui accueillent les populations en fuite craquent sous la pression.

Le Burkina Faso est maintenant sur la ligne de feu, alors que la cible géographique s’est déplacée vers l’est, depuis le Mali. En trois ans, le nombre de personnes tuées dans les attaques y est passé de 80 à 1800.

Mode opératoire

Jusqu’à il y a peu, les groupes armés arrivaient à moto, tiraient des coups de feu en l’air, ou tuaient une ou deux personnalités d’un village avant de repartir.

« Parfois, des hommes à moto arrivaient dans un village, ils tiraient, puis ils s’en allaient, personne ne savait qui ils étaient, ni où ils allaient », raconte David Bulman, chef du bureau du PAM au Burkina Faso. Le message était clair : il était temps de fuir.

Les tueurs de lundi ont tiré dans une foule de civils, avant de brûler une trentaine de motos et de mettre le feu au marché de Naraogo, faisant ainsi passer la terreur à un niveau supérieur.

Le Burkina Faso est déjà l’un des pays les plus pauvres de la planète. Chaque sécheresse fait peser la menace d’une crise alimentaire. Avec l’insécurité, les risques de famine s’accentuent.

« Les besoins explosent, le temps que nous nous ajustions, la crise a le temps d’être multipliée par deux », affirme David Bulman.

Les villageois en fuite marchent pendant des jours avant de rejoindre Kaya, le chef-lieu du centre-nord du Burkina Faso, ou Barsalogho. Ces bourgades n’arrivent plus à absorber les déplacés. « Si jamais on doit faire face simultanément à une sécheresse et à l’insécurité, on se retrouvera dans le trouble », appréhende David Bulman.

Les échos libyens

La présence djihadiste au Sahel s’est accentuée depuis 2011, alors que la guerre civile libyenne a mis en circulation l’arsenal du régime de Mouammar Khadafi. Des groupes armés liés au djihad migrent alors vers le Mali où ils s’emparent de Tombouctou et de Gao, les deux villes du désert.

En lançant leur offensive vers le sud, menaçant la capitale, Bamako, ils incitent la France à lancer l’opération Serval, destinée à chasser les djihadistes de leur fief.

Fin janvier 2013, l’armée française réussit à libérer les deux villes du Nord malien. Mais les djihadistes s’éparpillent dans le Sahara. Première victime : le Burkina Faso. Dès 2015, des groupes terroristes attaquent des restaurants de Ouagadougou. La vague terroriste fait des échos jusqu’au Québec. Six Québécois sont tués dans un attentat commis le 16 janvier 2016, dans un restaurant de « Ouaga ». En novembre 2019, 37 personnes meurent dans un attentat contre une minière canadienne, Semafo.

L’opération Serval a depuis laissé place à une nouvelle intervention française, opération Barkhane. Réunis à Pau à la mi-janvier, les cinq pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Tchad et Niger) et la France se sont entendus pour augmenter la présence militaire française dans la région.

Mais contrairement à ce qui s’est passé au Mali, les groupes armés du Sahel n’ont pas pris contrôle d’un territoire précis. Ils se contentent d’aller et venir, en faisant régner la terreur tout en restant insaisissables.

Dans le contexte actuel, les organisations humanitaires se préparent pour le pire. À moyen terme, prévoit David Bulman, « la crise ne peut que s’aggraver en Afrique de l’Ouest, pendant quelque temps, ça ne peut que se détériorer. »

Qui sont les djihadistes du Sahel ?

Deux grands groupes djihadistes sévissent dans le Sahel, ce territoire qui longe le Sahara et traverse notamment le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) est né de la fusion de deux formations djihadistes nées au Mali : Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar Dine.

Chassée de Tombouctou et de Gao, cette nébuleuse terroriste a essaimé depuis dans les pays voisins, dont le Niger et le Burkina Faso. Dès 2016, un prédicateur burkinabé, Malam Dicko, crée une antenne locale, Ansaroul Islam, gravitant autour du GSIM. Le groupe a faibli depuis la mort de son chef dans une opération militaire en mai 2017.

L’autre grande organisation djihadiste, État islamique du Grand Sahara (EIGS) s’affiche comme une alliée de l’EI. Elle mène ses opérations aux confins du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Selon Mahamoudou Savadogo, chercheur sur l’extrémisme violent à l’université Gaston Berger, au Sénégal, l’EIGS contrôle une partie des sites d’or de la région, disputés autant par les groupes djihadistes que par des bandes criminelles.

« Les djihadistes et les autres groupes armés ont trouvé dans les mines d’or du Sahel une nouvelle source de revenus, profitant de la défaillance des États concernés », écrit à ce sujet International Crisis Group (ICG.)

L’insécurité créée par la présence de cette constellation de groupes armés se superpose à une crise sociale et aux tensions interethniques. Au Burkina Faso, les exactions commises occasionnellement par l’armée burkinabé elle-même exacerbent ces tensions, précise ICG.

Ajoutez-y l’émergence de milices d’autodéfense, que le gouvernement du Burkina Faso veut maintenant officialiser dans la foulée des dernières attaques, et vous avez tous les ingrédients d’une « tempête parfaite ».

lapresse

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