Mali : Jihad ou cultes en danger ?

C’est peut-être le dernier assaut contre le Mali. Peut-être pas. Pendant que nos militaires et ceux venus de l’étranger se battent au Nord comme au Centre pour libérer le pays de la férule sanguinaire des terroristes armés, un fils du célèbre marabout Sidi Modibo Kane Diallo de Dili écume le Bélédougou oriental pour traquer et détruire les derniers objets cultuels et culturels.

 

On ne le sait pas assez, peut-être, le Bélédougou et le Baninko étaient des provinces plus ou moins autonomes de l’empire de Ségou, le dernier Etat soudanais de type manding avant la colonisation française. Si ces contrées ont pu sauver et préserver une bonne partie des cultes et cultures de la civilisation bambara, c’est parce que l’objectif des djhadistes du 19e siècle, conduits par le Cheick El Hadji Omar Tall était d’abord la prise de la ville de Ségou et le démantèlement de son système étatique. Ségou était le cœur de cette civilisation.

La conquête du Bélédougou

A défaut de pouvoir les convertir à l’islam, le conquérant islamiste projetait d’exterminer les Bambara et les autres peuples restés fidèles à leurs religions traditionnelles, et de repeupler leurs terres par des musulmans venus d’autres pays : « Massacrer les hommes et ligoter les femmes avec des liens qui ne se dénoueront jamais !», tel était le mot d’ordre de ses combattants fanatisés jusqu’à la moelle. Plus tard, Amadou, son fils, de la ville de Ségou, repartira à la conquête du Bélédougou. Il échouera devant la citadelle de Nonkon. Le grand griot Bazouman Sissoko a rendu célèbre la chanson née de cette bataille.

La colonisation française mettra définitivement fin aux hostilités impitoyables et meurtrières  entre les envahisseurs djhadistes du 19e siècle et les peuples de religions traditionnelles. Ceci, jusqu’à l’indépendance du Mali. Auparavant, la chute du Kaarta, de Ségou et plus tard du Macina avait transformé tout le Sahel en un charnier à ciel ouvert, avec partout des guerres intestines, des massacres de populations. Et malgré l’interdiction officielle de la traite négrière par les Européens, ces guerres intestines avaient entrainé l’intensification du trafic des esclaves noirs vers les pays arabes, via l’actuelle Mauritanie…

Les déités traditionnelles

A l’indépendance, sans le combattre ouvertement, le régime socialiste du président Modibo Keita avait quelque peu freiné les velléités du prosélytisme islamique, sans toutefois accorder une importance aux cultes traditionnels. Les religions officiellement reconnues par l’Etat étaient l’islam et le christianisme, les autres étant considérées comme des folklores, tout juste propres à distraire les officiels.

Avec le développement des centres urbains et celui du négoce -suivis de l’exode rural aggravé par les interminables cycles de sécheresse-, le monde paysan, principal détenteur des cultes traditionnels, perdra son autonomie économique. C’est alors que commencera la véritable descente aux enfers pour les déités traditionnelles.

Dans les années 1980, le marabout Sidi Modibo Kane de Dili profita des effets désastreux du long cycle de sécheresse qui s’était abattu sur l’ensemble du Sahel pour entreprendre une campagne de destructions des cultes et des objets cultuels dans le Bélédougou. Il  y réussit en partie mais échoua devant l’intransigeance de certains villages, lesquels, pour éviter des bains de sang, ont saisi les autorités de l’époque en les mettant en garde contre toute descente du marabout dans leur cité. À la même époque, le vol des mêmes objets cultuels battait son plein dans le Bélédougou où des villages qui avaient vu leurs cultes détruits par le marabout Sidi ont été, à la fin du cycle de sécheresse, obligés d’aller « se ressourcer » dans les contrées sœurs du Banimontiè, du Baninko, du Dinan…

Ces cultes traditionnels

Depuis 2013, les dijhadistes armés Iyad Ag Gahly et Amadoun Kouffa ensanglantent le nord et le centre du pays. Aujourd’hui, un fils du célèbre marabout Sidi Modibo Kane Diallo de Dili, à la tête d’une coalition hétéroclite, mène sa vaste campagne de destruction de cultes et objets de cultes à travers le Bélédougou oriental.

Le Mai est un pays est laïc. Un Ministère des cultes est en place. La vocation de ce ministère n’est pas seulement l’appui aux religions importées : l’islam et le christianisme ; il a aussi en charge la protection de tous les cultes, y compris les cultes traditionnels, de la religion traditionnelle. En tout cas si l’on s’en tient à sa dénomination. Il doit  donc s’informer de toutes les velléités de profanation de ces cultes traditionnels. Surtout quand de tels actes portent en eux les germes d’affrontements potentiels entre les fils du même pays. Comme on en voit ailleurs. Ce cas de figure pourrait devenir inévitable à cause  de la campagne actuellement menée par le fils de Sidi Modibo Kane contre les cultes traditionnels dans le Bélédougou.

Chacun est prêt à se battre

Un patrimoine du pays est en danger. Si rien n’est fait, si aucune disposition n’est prise par les autorités nationales, en cas d’affrontement, celles-ci seraient comptables de non-assistance à personne et à patrimoine en danger. Il vaut mieux empêcher l’incendie de prendre plutôt que d’éteindre le feu. Tous les cultes comptent. Toutes les vies comptent car chaque vie est porteuse de voix. Et les toutes voix comptent.

En tout état de cause, l’évidence est qu’en ce siècle ouvert à plus jamais, communauté ou individu, aucune personne humaine n’acceptera plus sa réification. Chacun est prêt à se battre jusqu’au bout, jusqu’à sa propre extinction plutôt que de voir ses valeurs ancestrales foulées aux pieds. Des valeurs qui forment l’élément constitutif de son identité d’humain, élément qui donne un sens à son existence, à son appartenance à la civilisation humaine universelle.

Ousmane Diarra, écrivain

Nordsud Journal

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