Que fait la France – trop souvent et encore seule – au Sahel ? Victoires militaires versus défaites politiques ?

Les forces françaises engrangent d’indéniables succès sur le point cinétique. En témoigne la récente mise hors d’état de nuire de plusieurs chefs de katibas. Le dernier en date, en la personne du chef « historique » d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), Abdelmalek Droukdel, dans l’Adrar des Ifoghas, ou encore l’arrestation d’un des chefs de l’Etat Islamique dans le Grand Sahara(EIGS), Mohamed el Mrabat, le 19 mai dernier, dans la région dite des trois frontières (Mali, Niger, Burkina-Faso).

 

C’est, du reste, l’Etat Islamique dans le Grand Sahara (EIGS) qui a prêté allégeance à Daesh en mai 2015, sous l’égide d’Adnane Abou Walid al-Sahraoui que le Mouvement pour le Salut de l’Awazad (MSA) et les forces de l’opérationBarkhane combattent ensemble, dans la zone d’Indelimane, précisément où l’accident de novembre dernier entre les deux hélicoptères français a couté la vie aux 13 militaires français. C’est d’ailleurs, à proximité, que les forces maliennes ont subi une attaque particulièrement meurtrière, ayant couté la vie à 53 militaires maliens, il y a quelques mois.

Les soldats tchadiens devaient arriver depuis, précédemment dans la zone où l’accident de novembre dernier s’est produit. Ces derniers sont toujours attendus, alors que le Président tchadien, Idriss Deby Itno, avait déclaré, il y quelques mois que les troupes tchadiennes n’avait pas vocation à intervenir ailleurs qu’au Tchad ! Il est vrai, que désormais auréolé de sa dignité de Maréchal, ce dernier avait pris directement le commandement de l’opération « colère de Bohoma » qui semble avoir éradiqué, en six jours, la menace queBoko Haram faisait peser sur la région du lac Tchad.

Il n’en demeure pas moins évident, de ce point de vue, que la lutte anti-terroriste qui s’engage implique autant une approche cinétique qu’une « approche globale », dont la finalité reste avant tout politique.

Par ailleurs, désormais, les exécutions extra-judiciaires commises par les forces armées maliennes, nigériennes, tchadiennes, régulièrement dénoncées par l’ONU et les ONG, telles que Human Rights Watch (HRW) font peser une indéniable opprobre sur les troupes étrangères agissant au Sahel, en premier lieu desquels, les soldats français. L’on évoque, désormais, près de 250 civils tués par les forces armées maliennes reconstituées (FAMAR), les forces de sécurité nigériennes (FDS), les forces nationales de sécurité et l’Armée nationale tchadienne (ANT) ou encore les milices supplétives armés par Bamako et Niamey. Human Rights Watch va jusqu’à qualifier ces exactions commises sur les civils par les forces sensées les protéger de potentiels « crimes de guerre ».

Indiscutablement, ces exactions constituent un fertile terreau favorable à la mobilisation d’une jeunesse désœuvrée et laissée à l’abandon par un état défaillant volontairement ou contraint, au profit de l’aventurisme guerrier proposé par les groupes armés terroristes et organisations narco-criminelles.

Sommes-nous en guerre contre le même ennemi ?

On le comprend ainsi aisément, la France et le Mali ont aussi une divergence fondamentale quant à la désignation des adversaires, ou du moins dans la hiérarchie des menaces. Il est de notoriété publique, que la France a fortement appuyé l’élaboration et mise en application de l’Accord d’Alger, conclu en mai 2015, avec les mouvements touaregs et qui devait engager « théoriquement » un processus de réconciliation nationale. Or, de ce point de vue, la situation qui prévaut à Kidal, où les autorités maliennes ne sont toujours pas « bienvenues » symbolise toute l’ambiguïté de la situation.

Cette « exception » toujours motivée par une velléité d’autonomie politique et institutionnelle touaregue, a pu, en effet, motiver un sentiment d’incompréhension croissant contre les troupes étrangères, onusiennes et françaises, qui elles y sont installées.

Du reste, les autorités maliennes nous interrogent constamment quant aux amitiés anciennes entre les militaires de l’Opération Serval puis Barkhane avec plusieurs mouvements touaregs, qui ne sont pas forcèrent seulement ceux avec lesquels Bamako collabore également, à l’instar du Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA), né de la scission du MNLA en plusieurs succursales en septembre 2016, et qui, contrairement au Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA), travaille, main dans la main, à travers des patrouilles mixtes, tant avec les forces maliennes que françaises.

Certains, à Bamako, mettent désormais aussi en garde contre un sentiment anti-français inquiétant car il implique autant la rue que l’Establishment. En témoigne une lettre particulièrement violente du chanteur Salif Keïta, qui fait figure de héros national, dénonçant l’intervention française.

Ce sentiment semble, du reste, dynamisé par un islam politique qui fourbit ses armes, en vue des prochaines échéances électorales, à l’instar du Haut Conseil islamique malien (HCIM) sous l’égide de l’imam Mahmoud Dicko, fortement inspiré par ses années de formation passées en Arabie Saoudite. C’est, ce dernier, qui prônait, du reste, dès 2012, un dialogue avec les leaders de l’insurrection islamiste, à l’instar d’Iyad Ag Ghali, qui est désormais à la tête duGroupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM, né en mars 2017 du regroupement des organisations proches d’Al Qaeda : Ansar DineMUJAO,AQMIAl Mourabitoune).

Les récentes manifestations dans les rues de Bamako, le 5 juin dernier, à l’appel de la coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mahmoud Dicko (CMAS) et dont la demande de destitution du président IBK et de dissolution de l’Assemblée nationale, mal élue, à l’occasion des dernières élections législatives du 29 mars et 19 avril dernier, témoignent d’un nouveau front « politique » qui risque de gagner d’autres pays.

Certains activistes burkinabais rêvent ainsi de s’inspirer de la réussite du mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques – RFP, qui rend, désormais plausible l’idée d’un gouvernement de transition, suite à la demande réclamée par les très nombreux Maliens descendus dans la rue, de la démission de l’actuel président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), réélu en août 2018.

La prochaine manifestation prévue le 10 juillet prochain risque d’être déterminante pour la stabilisation au Mali et au-delà…

Source : Atlantico

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