L’armée algérienne dénonce le « deal » pour libérer les otages au Mali

L’arrestation cette semaine de l’un des djihadistes libérés récemment par le pouvoir malien a mis en colère le ministère de la Défense. Par Adlène Meddi, à Alger.

 

Le ton du communiqué est assez inhabituel et tranche avec la froideur de la communication des militaires algériens. L’intention est, semble-t-il, de dire tout haut ce qui se murmurait dans les couloirs du pouvoir en Algérie.

Un terroriste libéré à la suite des « négociations » au Mali

Mercredi en fin de journée, le ministère de la Défense algérien publie sur son site un communiqué dont le titre « Lutte antiterroriste. Arrestation d’un terroriste à Tlemcen » pouvait ne pas attirer l’attention vu la succession d’opérations du genre.

« Les services de sécurité relevant du ministère de la Défense nationale ont appréhendé, le 27 octobre à Tlemcen [Ouest], le terroriste dénommé Mustapha Derrar. Cette opération a été menée suite à une surveillance permanente dudit criminel depuis son entrée via les frontières nationales jusqu’à la collecte des renseignements relatifs à ses mouvements suspects », explique le communiqué accompagné de la photo de l’homme arrêté.

Mais en poursuivant la lecture, on apprend que le terroriste appréhendé, qui avait rejoint les groupes armés en 2012, « a été libéré au début de ce mois d’octobre au Mali, à la suite des négociations menées par des parties étrangères ayant abouti à conclure un accord, via lequel plus de 200 terroristes ont été libérés et une rançon importante a été versée aux groupes terroristes contre la libération de trois otages européens ».

« Rançon conséquente »

L’armée algérienne accuse donc les « parties étrangères », à comprendre Paris et Bamako, d’avoir payé une « rançon conséquente », élément démenti par les autorités françaises lors de la libération de l’otage Sophie Pétronin le 8 octobre dernier.

L’humanitaire franco-suisse était retenue en otage par des djihadistes au Mali depuis décembre 2016. Elle a été libérée le 8 octobre 2020 en même temps que deux otages italiens, et l’homme politique malien Soumaïla Cissé. Le 12 octobre, le Premier ministre français, Jean Castex, avait nié tout paiement de rançon, alors que, selon des médias français « à Bamako, on parle de 6 millions d’euros ».

« Selon Lemine Ould Mohamed Salem, journaliste mauritanien et spécialiste des questions djihadistes, la somme de dix millions d’euros aurait été versée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) », rapporte la radio internationale allemande Deutsche Welle.

« Ces pratiques inadmissibles et contraires aux résolutions de l’Organisation des Nations unies incriminant le versement de rançons aux groupes terroristes entravent les efforts de lutte contre le terrorisme et de tarissement de ses sources de financement », a commenté le communiqué de l’armée algérienne, usant d’un langage peu diplomatique et inédit dans sa littérature opérationnelle.

58,1 millions de dollars de rançon entre 2008 et 2014

La France s’oppose, officiellement, à payer les rançons contre la libération des otages. Mais le quotidien El Khabar qui fait de l’affaire sa « une » de ce jeudi, fait rappeler les révélations du New York Times en juillet 2014 : « Selon des otages libérés et des négociateurs chevronnés, les gouvernements d’Europe – en particulier la France, l’Espagne et la Suisse – continuent d’être responsables de certains des paiements les plus importants, y compris une rançon de 30 millions d’euros – environ 40 millions de dollars – versée l’automne dernier pour libérer quatre Français détenus au Mali ». Selon l’enquête du journal américain, Paris aurait payé à Al-Qaïda quelque 58,1 millions de dollars de rançon entre 2008 et 2014.

Selon le quotidien algérien Echourrouk, la récente visite à Alger du chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, à la mi-octobre, avait « pour but d’atténuer un tant soit peu la vive colère des autorités algériennes après des millions d’euros versés par la France et la libération de 206 éléments d’Al-Qaïda activant dans la région du Sahel, dont certains sont recherchés par la justice algérienne, car ils détiennent la double nationalité algérienne et malienne ». Petit détail protocolaire : Le Drian a été accueilli à sa descente d’avion à Alger non pas par son homologue, Sabri Boukadoum, mais par le directeur général du département Europe au ministère des Affaires étrangères, Mohamed Hannache. L’ambiance était peu chaleureuse.

Pour rappel, Alger est « l’initiatrice de la proposition incriminant le versement de rançons à des ravisseurs en contrepartie de la libération des otages adoptée par l’ONU en 2014 », rappelle le quotidien.

Le Point.fr

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